Goutte d'eau (1)

L'idée de ce texte m'est venue en classe. Nous avons travaillé sur le cycle de l'eau en sciences et pour clore ce dossier, j'ai demandé aux enfants de raconter ce voyage d'une goutte d'eau, à la première personne du singulier, dans un ordre chronologique et avec obligation d'utiliser des mots précis : évaporation, condensation, précipitations, infiltrations et ruissellements, source, ruisseau, rivière, fleuve et mer.

Un mélange de données scientifiques avec un travail littéraire.

Et puis, je me suis dit qu'il y avait là un exercice qui me plaisait.

Alors voilà..

                 


  

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                                                         Goutte d'eau

Partie 1

 

J’étais une goutte d’eau vivant dans les grands fonds. J’avais fait dix mille fois le tour de tous les océans. J’avais frôlé les baleines et les calmars géants, j’avais erré longuement dans les chevelures des laminaires, j’avais vu des milliers de poissons, je m’étais mirée dans leurs pupilles, percevant quelques reflets de ma transparence au gré de rares phosphorescences. J’avais entendu parler de la lumière, celle de la surface, celle qui était réservée aux Grands Sages. J’avais même entendu dire que des êtres à deux jambes possédaient un pouvoir redoutable et que les eaux de surface étaient de plus en plus souillées mais que la lumière des cieux restait malgré tout un paradis flamboyant, que le voyage de l’eau pouvait prendre la forme d’un cycle merveilleux, un éblouissement de chaque instant. J’ai rêvé longuement, au gré des courants les plus lents, au gré des obscurités les plus effroyables, j’ai rêvé pendant des siècles à cette accession au monde de là-haut.

Me parvenaient parfois des échos de la surface, des paroles qui descendaient jusqu’aux profondeurs insondables par d’interminables commérages. Je ne parvenais pas à savoir si les distances parcourues et le nombre incalculable de congénères concernés falsifiaient le message originel. Tout ce que j’entendais paraissait si irréel. Un soleil, des cieux infinis, des couleurs, des montagnes, et des fleuves, des forêts tropicales, la pluie, la neige, le vent et les nuages, j’ai même entendu parler d’un Dieu tant l’éblouissement permanent semblait contenir une intelligence infinie.

J’avais beaucoup de mal à avoir une vision claire de ce monde, comme si les noirceurs, dans lesquelles je vivais, étouffaient mon imaginaire, limitaient les extensions possibles, enfermaient mon potentiel. Je sentais mon âme enserrée. Oui, je sais, il peut paraître étrange que je parle d’une âme insérée et pourtant…Cette énergie qui assemble mes atomes, cette information reçue, elle a une origine, elle a une intention, le hasard n’a rien à y voir et d’ailleurs, s’en remettre au hasard pour expliquer l’impensable, c’est se condamner à ne rien voir, à ne rien comprendre, à s’interdire même de chercher.

J’ai passé ma vie à essayer de comprendre, je n’ai jamais cessé de penser et dans le noir le plus opaque, la seule lumière disponible ne peut s’éveiller qu’à l’intérieur. Je me suis même surprise à bénir parfois les ténèbres. Elles étaient à la source de mes désirs.

J’ai aussi souvent pleuré, ajoutant au corps océanique une infime parcelle. Mais je n’ai jamais renié mon rôle. J’appartenais à la masse des grands fonds. Il y avait nécessairement un projet qui m’était attribué, une intention que je devais découvrir. Il ne pouvait s’agit d’un hasard, ni d’une condamnation, je n’avais rien commis pour mériter pareille sanction.

Il y avait nécessairement une issue, une voie d’ascension, un cheminement à trouver, une volonté à ériger, une détermination à préserver.

Je n’ai jamais abandonné.

 

Et puis les Grands Sages m’ont convoquée. Le Conseil avait lieu dans une fosse immense, un abysse que les plus jeunes d’entre nous habitaient. Il en était ainsi dans le monde de l’eau. Pour s’élever, il fallait accepter les millénaires d’errance dans les noirceurs, il fallait éprouver au cœur de nos atomes l’humilité la plus grande, la patience et l’acceptation.

J’avais tout accepté, jusqu’aux mers polaires dans lesquelles je m’étais retrouvée figée pendant des saisons interminables, j’avais accepté l’immobilité la plus désespérante, suspendue indéfiniment dans des mers si profondes qu’elles en paraissaient fossilisées, cette pression exercée par mes compagnes au-dessus de moi, je l’avais acceptée, sans aucune rébellion.

Les Grands Sages.

Ils avaient le pouvoir de redescendre se mêler au peuple d’en bas. Et de remonter vers la surface tout aussi facilement. Cette liberté extraordinaire, je l’avais perçue parfois comme une injustice. Et je savais aussitôt, au plus profond de moi comme au plus profond des abysses que cette jalousie n’était pas justifiée. Eux aussi avaient connu les errances millénaires. Ce pouvoir qu’ils possédaient désormais, ils l’avaient acquis. Ils n’avaient rien volé.

J’étais convoquée.

Je me suis présentée, craintive et enthousiaste, euphorique et apeurée. Qu’allais-je donc apprendre ? Je refusais de m’abandonner à des espoirs infantiles. Je n’en étais plus là.

Les Grands Sages m’ont parlé. Ils m’ont expliqué. Je les ai écoutés sans jamais les interrompre, fascinée par l’incroyable luminosité qui émanait de leurs molécules, similaires à ces lampes phosphorescentes que portent les cyclothones des abysses.

Ils aimaient mon respect de la patience, ils aimaient mon abnégation à tenir mon rôle de goutte d’eau, ils aimaient également en moi ce désir de lumière. J’ai été surprise et ils m’ont expliqué que beaucoup de gouttes d’eau après des millénaires dans les noirceurs délaissent à tout jamais le désir de lumière, que l’abandon les comble et qu’elles se satisfont de leurs conditions soumises. Jusqu’à parvenir à s’en réjouir.

Il était de coutume que les Grands Sages les observent au-delà de cent mille ans avant de décider de la suite. Mon temps d’observation était clos. Je n’avais jamais abandonné mes rêves d’ascension.

Je ne comprenais pas comment d’autres pouvaient le faire. J’aurais préféré mourir dans les déserts dont j’avais entendu parler, des étendues plus sèches qu’un os de seiche.

C’est ce désir de lumière en moi qui avait donc convaincu les Grands Sages de m’accorder le voyage. Je devenais une Élue.  

Ils m’ont prévenue que le choc serait à la mesure des étendues océaniques. En cent mille ans, n’étant jamais repassée deux fois au même endroit, ayant absorbé dans ma mémoire d’eau des immensités si vastes qu’une mémoire de baleine n’en pourrait contenir, j’avais été tourmentée quelques instants par cette découverte à venir.

Tout ce que j’avais entendu était-il vrai, insignifiant encore ou totalement exagéré ?  

L’ascension a débuté. J’avais été invitée à suivre l’assemblée. Une remontée verticale absolument stupéfiante. J’ai rapidement senti l’allègement de la pression, j’ai eu l’impression de grandir, comme si durant tout ce temps, j’avais été comprimée par l’océan. Une masse sourde, muette, indifférente. C’est ce que j’avais longtemps cru. Il n’en était rien. Je devinais sur mon passage des regards réjouis, des saluts amicaux, comme si mon ascension venait offrir à mes compagnes une fenêtre vers le haut, comme si mon élévation venait insuffler en elles le goût de la lumière. Je comprenais au fil de ma remontée qu’il faut s’élever soi-même pour nourrir en l’autre les désirs d’éveil. J’espérais que le sillage qui se dessinait servirait de balisage.

« Tu n’as pas à espérer pour les autres, avait dit une voix monocorde en moi. Ce que les autres décideront ne t’appartient pas. Enseigne-toi et laisse aux autres le choix de s’enseigner eux-mêmes. »

Un Grand Sage.

 

J’avais écouté et retenu. N’avoir aucun autre espoir qui ne soit à moi, n’établir aucune projection vers mes congénères mais que je sois seulement la preuve vivante que tout restait possible.   

À vingt mètres de la surface.

C’est lorsque j’ai aperçu la première coulée de lumière que j’ai cru défaillir. Comme si une nageoire de squale m’avait coupé en deux. J’en ai eu les larmes au cœur. Je n’avais jamais connu un tel éblouissement, un tel chaos émotionnel, l’impression de vivre ma propre naissance, la certitude soudaine que le monde allait se découvrir, que la pleine lumière allait enfin m’être donnée, que j’allais quitter définitivement l’antre sombre et froid du placenta des grands fonds.

Cent mille ans de patience sur le point d’éclore.

J’allais naître à la lumière.

Tout s’est accéléré.

J’ai vu s’étendre autour de moi l’azur bleuté et les scintillements de rayons fragmentés, des traits de soleil plongeant leurs lames, j’ai vu enfin tout ce que les échos lointains des particules élues laissaient couler jusqu’au peuple des grands fonds.

J’ai percé la surface avec une énergie folle, au point que je suis restée suspendue en l’air avant de retomber dans les flots.

Le ciel, j’ai vu le ciel ! Un océan immobile, auréolé d’écume et les nuages, des vaisseaux sculptés qui tendaient leurs voiles grisées.

Je ne sais pas d’où sont venus tous les mots. Il a suffi que la lumière m’environne pour que jaillisse en moi une mémoire euphorique. Comme si tous les savoirs de ce monde cascadaient en moi, comme si ma patience infinie et mes désirs d’altitude rendaient possibles les compréhensions les plus inespérées. Cent mille ans de paroles saisies au cœur des masses sombres, juste des bribes décousues, et pourtant, cet effort constant de ne rien perdre, de fixer dans ma mémoire, les images créées. La lumière avait déclenché le rappel immédiat de tous les savoirs. Les mots sont remontés des abysses intérieurs plus rapidement qu’un espadon en chasse. J’ai réalisé alors tout ce que je portais, tout ce que j’avais emmagasiné, je me suis souvenu que parfois je jugeais ce travail inutile, je pensais qu’il n’aboutirait à rien. Je bénis aujourd’hui ma persévérance. Cent mille ans de mots retenus.

J’ai vu le soleil. Mais je n’ai pas pu soutenir son regard. Il m’a transpercée. Je m’en suis voulue d’avoir été aussi impatiente. Le soleil ! Et pourquoi pas l’Univers aussi ?  Incroyable comme la prétention pouvait surgir sans prévenir. À peine émergée que je cherchais à englober la source de tout. Je craignis un instant que les Grands Sages ne reviennent sur leur décision.

« Rien de tout cela, entendis-je en moi. Tu apprendras que la compréhension est un long cheminement. Le savoir est une accumulation de connaissances mais la compréhension est la capacité à s’observer pendant l’apprentissage de ces savoirs. Tu viens de goûter à la compréhension. Maintenant, laisse vivre la vie en toi et saisis tout ce qu’elle te donne. »

Je n’eus pas le temps de remercier. Ils avaient disparu.


 

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