Jarwal, tome 4, chapitre 1

 

« Il s’appelle Tian. »

Les trois enfants étaient assis sur le lit de Marine. Elle racontait sa journée.

« Il est arrivé ce matin. Il est d’origine asiatique, de Chine exactement. Il est né en France mais ses parents vivaient en Chine quand il y a eu un début de révolution. Ils ont été obligés de s’enfuir parce que son père et son grand-père avaient participé à une manifestation sur la place Tian’An men. Ils ont eu beaucoup de mal à quitter le pays et ils ont tout perdu. Ils sont arrivés en France parce que son père avait un cousin qui vivait à Paris. Mais ses parents n’ont pas voulu rester dans une grande ville. Ils avaient ouvert un restaurant chinois mais ils ne supportaient pas la vie là-bas. Et Tian non plus ne s’y faisait pas.

-Comment ils ont fait pour ouvrir un restaurant s’ils avaient tout perdu en s’enfuyant ? demanda Léo.

-Tian m’a dit que la communauté chinoise est très solidaire et plusieurs personnes leur ont prêté l’argent nécessaire. Maintenant qu’ils ont tout remboursé et qu’ils avaient de quoi partir ailleurs, ils ont décidé de venir par ici.

-Pourquoi dans les Alpes ?

-Son père dit que c’est important de pouvoir marcher en montagne. Le grand-père de Tian emmenait souvent son fils en montagne. C’est pour ça aussi qu’il ne supporte pas les grandes villes. Il dit que les gens y sont hallucinés.

-Hallucinés ?

-Oui, Rémi, il dit que les gens y vivent tous dans une agitation permanente, comme s’ils devaient tous courir dans le même sens.

-Comment ça se fait qu’il t’a déjà raconté tout ça ? demanda Léo.

-Le prof principal a demandé que quelqu’un s’occupe de Tian pendant les premiers jours et j’ai levé la main.  Il est assis à côté de moi à chaque cours et je l’ai accompagné à la cantine aussi. Alors, on a beaucoup discuté.

-Et pas les autres élèves ?

-Ben, pas trop, non. En fait, quand ils ont vu que je m’occupais de lui, ils ne se sont pas trop intéressés. Ils préfèrent rester entre eux. Ma copine Lou est venue avec nous aussi.

-Tu lui as parlé de Jarwal ?

-Non, Rémi. Mais je pense que ça va être possible. J’aurais du mal à vous raconter tout ce qu’on s’est dit mais je sens bien que Tian s’intéresse à des choses différentes. Il est un peu étrange.

-Pourquoi ça étrange ?

-Ben, sans doute comme nous trois, j’imagine. Pas du genre à parler du dernier jeu vidéo à la mode par exemple. Il aime beaucoup les livres et surtout la poésie. Il écrit des Haïkus.

-C’est quoi ça ? demanda Léo.

-Dans la vieille mare, une grenouille saute, le bruit de l’eau. En voilà un, par exemple. Mais ça s’écrit comme une poésie, avec des vers. Tian m’a dit que c’était d’origine japonaise et que le but était plus d’évoquer une situation que de la décrire.

-Dis donc, Marine, il t’a fait un sacré effet ce Tian ? lança Rémi, goguenard.

-Gnagnagna, j’en étais sûre que tu allais me sortir ça, toi.  

-Bon et dis donc, ta copine Lou, tu pourrais pas lui parler de Jarwal aussi. Tian et Lou, ça ferait déjà deux personnes.

-C’est surtout qu’elle te plaît bien ma copine, hein, petit frère ?

-Dites donc, tous les deux, intervint Léo, je vous signale que Jarwal a disparu depuis deux semaines alors au lieu de faire des plans sur la gommette, vous feriez mieux d’y réfléchir.

-Des plans sur la comète, Léo, rectifia Marine. Pas sur la gommette.

- Sur la cassette, la maisonnette, la voiturette, la pâquerette, ça ne change rien au problème.

-Oui, Léo, tu as raison. Et crois-moi que j’y pense autant que toi.

-Je commence à croire qu’on l’a déçu parce qu’on n’a pas trouvé d’autres enfants. Il est peut-être parti chercher ailleurs.

-Tu me déprimes Rémi. C’est affreux. Si c’est ça, on ne le reverra jamais.

-J’en sais rien Léo. Peut-être justement que si on invitait Tian et Lou, on le ferait revenir.

-Vous imaginez un peu qu’on le fasse et que Jarwal ne revienne jamais ?

-Là, c’est sûr frangin qu’on passerait vraiment pour des guignols.

-De toute façon, les garçons, c’est déjà le cas.

-C’est pas faux Marine, acquiesça Rémi.

-Je ne crois pas les garçons que Jarwal soit parti parce que nous n’avons pas trouvé d’autres enfants. Il nous a dit qu’il savait que ça serait difficile et qu’il nous faudrait du temps. Il n’est pas du genre à se montrer impatient.

-Alors pourquoi a-t-il disparu ?

-Je n’en sais rien Léo. Il s’est sans doute passé quelque chose d’imprévu et qui s’est révélé extrêmement important pour lui.

-Tu crois que ça peut avoir un rapport avec Jackmor ? interrogea Rémi.

-Encore faudrait-il qu’il soit toujours vivant ?

-Tu sais Léo, je pense qu’il ne faut pas voir Jackmor avec une durée de vie limitée. Il sera toujours présent parce qu’il se sert des hommes mauvais pour prendre forme. Alors, ça n’est pas le choix qui manque.

-Oui, Marine, c’est vrai, tu as raison. J’ai du mal à imaginer que ça soit possible en fait. Pour moi, dans les deux histoires que Jarwal nous a racontées, Jackmor est mort à la fin alors qu’en réalité, il a juste disparu le temps de retrouver une autre enveloppe corporelle.

-Oui, c’est cela petit frère. Juste une question d’énergie spirituelle en fait. D’ailleurs, je me demandais si c’est pareil pour nous.

-Quoi donc ? demanda Rémi.

-Je me demandais si nous n’existions pas comme énergie spirituelle avant d’être des humains dans un corps.

-C’est le voyage de l’eau qu’a vécu Jarwal qui te fait dire ça ?

-Oui, Léo, toutes ces âmes en attente, qui observent le monde pour décider quelle va être l’incorporation la plus favorable à leur développement. C’est comme ça que j’ai compris l’histoire en tout cas.

-Moi aussi, Marine mais j’étais incapable d’en faire un résumé comme toi. C’est tout mélangé dans ma tête.

-Faut dire qu’il y a de quoi s’y perdre, intervint Léo.

-Ben, en fait, Léo, ça dépend. Et si c’était maintenant qu’on était perdu ? 

-Comment ça ?

-Et si les choses qu’on ne comprend pas, c’est parce qu’il y a celles qu’on nous a enseignées qui prennent trop de place. Enfin, tu vois le genre ?

-Tu veux dire qu’on ne comprend pas parce que tout ce qu’on sait déjà nous empêche de comprendre ? Pas très logique tout ça Marine. Regarde les maths par exemple ! Comment est-ce qu’on pourrait comprendre les nombres décimaux sans avoir appris à compter d’abord. C’est comme un escalier, tu ne peux pas arriver en haut sans passer par toutes les marches.

-Oui Rémi, je suis entièrement d’accord. Mais le problème, c’est qu’une fois que tu es engagé dans l’escalier, tu ne progresses qu’en fonction de l’objectif de la marche suivante. C’est un peu comme si on n’était plus libre en fait. Bien entendu que tu progresses mais c’est dans une voie toute tracée. Et pendant ce temps-là, tu ne vois pas qu’il y a d’autres escaliers.

-Mais peut-être que de progresser, ça permet de créer des passerelles entre les escaliers. Je veux dire par exemple, les maths, c’est grâce à elles aussi que les explorateurs de la planète sont partis sur les océans. Ou que les architectes ont su construire des temples.

-C’est pas faux Rémi. Toutes les connaissances peuvent se recouper, elles se nourrissent entre elles. Mais alors, pourquoi est-ce qu’on a du mal parfois à accepter ce que Jarwal nous raconte ? 

-Peut-être Marine que c’est parce qu’on monte que sur des escaliers où on nous a appris à marcher. Mais qu’il y en a d’autres qu’on ignore totalement. Comme si ces autres escaliers étaient construits dans une autre maison.

-Et bien, je n’appelle pas ça une maison mais une prison, s’exclama Léo. Et je suis bien content que Jarwal nous fasse passer la tête par la fenêtre.

-Et je la vois bien ta bille de clown qui regarde par la fenêtre ! lança Rémi.

-En tout cas, si la connaissance se construit dans une prison, il faut accepter l’idée de passer la tête entre les barreaux et de s’interroger au lieu de continuer à monter les marches comme des condamnés résignés.

-Yep, grande sœur, personne ne me passera la corde au cou !

-Alors, donc, pour en revenir au sujet du départ, il est donc possible que les âmes existent avant d’être enfermées dans un corps.

-Pas enfermées Léo, étant donné qu’elles retourneront dans l’espace pour attendre une prochaine vie. C’est juste un passage provisoire.

-Alors donc, mon âme a déjà vécu, c’est ça ? Et elle m’a choisi pour continuer à progresser ?

-Toi, Rémi, moi, les parents, tout le monde en fait.

-Mais comment peut-elle choisir un individu qui n’existe pas encore ? Comment peut-elle savoir ce qui va se passer dans la vie d’une personne qui n’existe pas ? C’est dingue ce truc !

-Oui Rémi, c’est dingue comme tu dis. Ou alors, c’est juste un autre escalier dans une autre maison.

-Moi, je sais comment savoir tout ça, annonça Léo.

-Ah, ouais, et comment petit frère ? demanda Rémi, intrigué.

-Faut retrouver Jarwal. »

 

L’évocation de cette disparition inexpliquée mit un terme à l’échange, comme si des volets venaient de se fermer sur la fenêtre.

Une obscurité intérieure. Un doute assassin. Des pensées secrètes. Et puis cette impossibilité de maintenir le silence, comme une pression trop forte qu’il fallait libérer.

« Vous croyez que Jarwal aurait pu nous mentir ? Qu’il se serait juste amusé avec nous ?

-Ah, toi aussi, tu as pensé à ça petit frère, avoua Rémi.

-Moi aussi les garçons. C’est tellement étrange cette disparition. Je me suis dit qu’il voyageait comme ça, pour occuper son temps et s’amuser aux dépens d’enfants crédules. Mais je n’arrive pas à y croire réellement.

-Moi non plus, renchérit Rémi. Je pense qu’il lui est arrivé quelque chose.

-Oui, sans doute, mais je suis fatiguée d’y penser tout le temps. Parfois, en classe, je m’aperçois que je n’écoute plus le prof et que je suis suspendue à un message que j’entendrai à l’intérieur. Comme quand il nous a parlé le jour où on a trouvé sa timbale.

-Bon, en tout cas, je suis content d’en parler avec vous, annonça Léo parce que j’avais un peu honte de douter de l’honnêteté de Jarwal. Et puis ça m’embêtait aussi d’imaginer qu’il pouvait s’en apercevoir et en même temps, je ne pouvais pas m’empêcher d’y penser. C’est affreux d’ailleurs de voir qu’on ne maîtrise même pas ce qui nous vient dans la tête.

- Les enfants, il est temps d’aller vous coucher, il y a école demain et c’est tard déjà. »

La voix montait du bas de l’escalier.

-Oui, P’pa, on y va.

-Allez, les garçons, il ne faut pas se décourager. Il va revenir, » murmura Marine.

 

Les garçons ne s’y trompaient pas. La voix de leur sœur n’avait pas de consistance, comme si le doute la fissurait.

Ils rejoignirent leur chambre et se coulèrent sous la couette.

Les yeux ouverts, fixant le plafond, les trois enfants appelèrent Jarwal jusqu’à ce que le sommeil les emporte. 

 

Trois jours de plus. Toujours aucun signe de vie de Jarwal. Les vacances d’été approchaient à grands pas. Encore moins de contact avec les gens de leur âge. Les sorties en montagne avec les parents allaient occuper les deux mois à venir.

Les trois enfants en avaient parlé et Marine avait décidé de tout expliquer à Lou et à Tian. Les deux garçons avaient répondu qu’elle n’avait pas à assumer seule cette mission et qu’ils voulaient l’aider autant que possible.

« Mercredi prochain, avait proposé Marine. Je les invite à une balade en forêt.

-Tu crois que ça va les intéresser ?

-Oui Rémi. Lou m’a dit qu’elle fait de la montagne avec ses parents et je sais bien que ça lui ferait plaisir que je l’invite. Et pour Tian, je n’ai aucun doute. Mais, le problème n’est pas de savoir si une sortie en montagne peut leur plaire mais de savoir comment on va raconter tout ça.

-Faut faire simple et puis c’est tout, annonça Rémi. On a rencontré un lutin, il nous raconte l’histoire de l’humanité pour que ses amis reprennent vie.

-Ouais, ben là, va falloir qu’ils aiment vraiment les balades en montagne pour rester avec nous. Et je vous dis pas ce qui va se raconter sur vous à l’école si ça tourne en cacahuète, commenta Léo.

-Sûr que ça va pas arranger les choses, lança Rémi.

-Bon, alors on fait comment ? demanda Marine.

-Et bien, on les invite et on verra bien comment ça se passe. Si on sent bien le coup, on lâche toute l’histoire. Quand on sera dans le vif du sujet, on sentira peut-être mieux comment on doit s’y prendre.

-D’accord Rémi, ça me plaît bien comme ça, acquiesça Marine . Pas la peine d’essayer de préparer quelque chose, aussi bien on aura tout oublié le jour J ou alors ça se passera complètement différemment et on sera encore plus perturbé. »

 

Marine était descendue à vélo chez Lou et il était prévu qu’elles passent chercher Tian.

Il les attendait sur le bord de la route. Toujours ce pantalon blanc en toile de lin et cette chemise bleue avec le col Mao. Il était un peu plus grand qu’elle, élancé, des cheveux bruns, mi-longs, très légers. Elle aimait tendrement le sourire de ses yeux.

Ils avaient beaucoup parlé en quelques jours. Tian avait raconté les montagnes de son pays. Il avait montré des dessins, des cahiers remplis d’aquarelles. Marine en avait été subjuguée. La douceur des paysages, les palettes de couleurs, les formes si particulières de ces montagnes d’Asie, les forêts envahissantes couvrant les pentes comme des draps de verdure.

« C’est la région de Guilin, dans le sud-est de la Chine mais c’est un territoire tibétain à l’origine. Je n’aime pas ce que mon gouvernement fait subir au peuple tibétain. Ces montagnes font partie de la vallée de Jiuzhaigou. On dit que c’est le monde des contes, là où prennent vie tous les êtres magiques, les esprits, les âmes. Mon père m’avait emmené au Mont Huangshan, il m’avait raconté toutes les légendes. J’aime infiniment les légendes. »

 

Marine avait su aussitôt que tout serait possible, que Tian était prêt à tout entendre. Et les regards de Lou vers le jeune garçon en disaient long aussi sur son intérêt… Une inquiétude qui avait jailli, comme une menace sombre devant une lumière que Marine sentait monter en elle, une chaleur étrange.

 

« Qu’est-ce qui se passe vraiment au Tibet Tian ? On ne sait rien ici. Personne n’en parle jamais.

-C’est une invasion et c’est tout, la disparition programmée de tout un peuple, une civilisation, la destruction d’une culture. Le pire des désastres. Les Chinois sont payés par le gouvernement pour aller s’installer là-bas et ils ont tous les droits.

-J’ai entendu parler du Dalaï Lama. Il s’est réfugié en Inde, c’est ça ?

-Oui, Marine. Mais c’est une triste histoire tout ça et je n’ai pas envie d’en parler.

-Pardon Tian.

-Non, ne t’excuse pas Marine. Mais mon père m’a appris une chose à laquelle je tiens. Ne te crée pas de tourments dont tu ne peux te défaire. Je ne peux rien contre ce désastre. Je ne peux rien au regard du passé. Et vouloir comprendre la folie des hommes en usant de mon raisonnement me conduirait à une impasse. Comme si je voulais parfumer des excréments avec des pétales de roses. Les fleurs ne méritent pas un tel usage.

-Mais ça ne règle rien non plus dans la réalité.

-Qu’est-ce que tu appelles la réalité Marine ? Le monde agité des hommes n’est pas la réalité mais une excroissance de leurs illusions. L’illusion de leurs pouvoirs. Mais laisse passer dix mille ans et reviens voir. Ceux qui sont morts dans l’illusion ont-ils saisi le parfum des fleurs ? »

 

C’était la veille. Ils étaient assis dans la cour de l’école. Lou n’avait rien dit. Elle les avait observés. Une certitude en elle. Tian et Marine. Elle n’y pouvait rien. Sinon d’accepter cet amour en naissance et de les accompagner.  

 

Ils étaient remontés en vélo jusqu’à la maison. Les deux garçons attendaient patiemment l’arrivée du trio.

« Rémi et Léo, mes deux frères. »

Les deux garçons avaient été étonnés que Tian leur tende la main. Ils s’étaient attendus à un salut à la Chinoise, les mains jointes contre la poitrine. Le trouble de Rémi avait pris une ampleur cataclysmique lorsque Lou lui avait fait la bise. C’était la première fois. Les quelques approches qu’il avait pu mener au collège n’avaient jamais abouti à une proximité aussi merveilleuse.

Il saisit, du coin de l’œil, le visage amusé de son petit frère. L’impression que sur ses joues, la lave de ses émotions ruisselait.

 

Marine organisa rapidement le départ. Cette impatience en elle la propulsait en avant, comme si lui devenait insupportable le moindre retard. Elle sentait en elle des vibrations incontrôlables, des tensions musculaires, une énergie indomptable dont elle devait user sur les chemins d’altitude. Cette certitude qu’il fallait quitter les fonds de vallée et monter les corps vers les lumières, que les âmes se libèrent, qu’elles se gorgent des silences environnants pour entendre les paroles essentielles. Tian disait qu’il ne voulait pas des tourments qu’il ne pouvait résoudre. Marine savait ce qu’elle devait mener à bien pour retrouver l’apaisement et c’était devenu une urgence. Elle imagina un instant la pensée en elle comme une gestation finie, la nécessité de la naissance, elle devinait des contractions comme une pression crânienne, une chaleur grandissante, un magma agité remontant vers la surface.

Elle se lança sur le chemin comme un coureur de fond.

Les deux garçons laissèrent Tian et Lou lui emboîter le pas et se calèrent dans le sillage. Ils savaient bien ce que leur grande sœur éprouvait. En eux aussi, la même ébullition, ce tourbillon d’émotions et de pensées indomptables, une mission à mener et l’échéance qui approche, le saut dans l’inconnu, la première tentative, peut-être la seule, un échec serait une honte, une dégringolade sans fin, comme une cassure irréversible envers leurs semblables, la conscience brutale de cet engagement, ils pouvaient être pris pour des fous, il faudrait au moins que Tian et Lou s’engagent à ne rien révéler s’ils décidaient de se retirer, si l’invitation les faisait fuir.

 

A l’entrée de la forêt, Marine ralentit la cadence. Tian était dans ses pas, il suivait sans aucune difficulté, intrigué pourtant par son silence. Il devinait de l’inquiétude dans la mécanique du corps, le balancement rigide des bras, l’énergie déployée. Lou s’était laissé distancer et les deux garçons n’avaient pas voulu la dépasser.

« Elle marche toujours à cette allure-là Marine ? avait-elle demandé.

-Non, avait répondu Rémi, sans parvenir à rien expliquer.

-C’est juste qu’elle est pressée de vous montrer notre coin secret, » avait lancé Léo pour aider son frère à se dépêtrer du malaise.

« Ça va vraiment être galère, s’était dit Rémi secrètement.

Tian avait rejoint Marine et s’était glissé à sa hauteur.

« Pourquoi es-tu si pressée Marine ? J’ai l’impression que quelque chose ne va pas. »

Elle savait bien que Tian percevait les troubles, que sa sensibilité était réelle et que les non dits ne le concernaient pas. Elle aimait chez lui cette simplicité si juste. Et pourtant, toujours ce nœud brûlant en elle, cette difficulté à libérer ses pensées, cette incapacité à élaborer une méthode pour lui parler de Jarwal. Que Lou ne la croit pas, qu’elle la rejette, qu’elle s’éloigne et même qu’elle ne veuille plus lui adresser la parole serait difficile à vivre. Elle était sa seule amie. Mais pour Tian… Elle ne parvenait pas à identifier clairement ce qu’elle ressentait mais ce chaos dans ses pensées et l’impression que les émotions entretenaient le brasier bien au-delà de tout ce qu’elle avait connu, c’était quasiment insupportable. Elle ne l’avait jamais éprouvé.

L’amour.

Elle ne parvenait pas à y croire, pas aussi vite, même s’ils avaient déjà beaucoup parlé, elle ne le connaissait pas encore assez, et pourtant cette certitude qu’elle ne pouvait réfréner.

« Je suis très heureuse que tu sois là Tian. Je suis désolée.

-Désolée de quoi Marine ?

-J’ai du mal à m’approcher des autres. Tu sais, je suis très solitaire en fait. Je ne vis qu’avec mes frères. C’est la première fois qu’on invite quelqu’un avec nous.

-Pourquoi Lou et moi ?

-Je connais Lou depuis un an. Mais elle n’est jamais venue avec nous jusqu’ici. Toujours ce besoin de garder secret notre vie là-haut.

-Qu’est-ce que vous venez chercher là-haut ?

-C’est ça justement le but de cette journée. Mais ça n’est pas facile Tian. Attends un peu. »

Il n’insista pas. Il se retourna et vit Lou et Rémi qui riaient. Léo marchait à leurs côtés. Il y avait dans le trio un mystère partagé. Marine en était la plus perturbée. Il le sentait bien. Elle n’était pas comme d’habitude. Depuis son arrivée au collège, il avait aimé sa douceur et en même temps cette énergie étrange, la profondeur de ses yeux et le silence qui l’accompagnait parfois comme un compagnon fidèle. L’horizon immense de ses pensées lorsqu’elle était touchée par quelque chose. Un catalogue de discussions atypiques, des centres d’intérêt qui expliquaient facilement cette solitude dont elle parlait. Il n’avait jamais rencontré de filles de son âge ayant une telle curiosité pour les mondes intérieurs et il tentait de deviner ce que cette invitation cachait. Lou aussi semblait particulière, une étrangeté certaine, un regard mélancolique qui s’éloignait parfois vers des contrées secrètes. Il avait remarqué le trouble de Rémi quand elle lui avait fait la bise. Ils avaient l’air d’être de joyeux lurons les deux frères de Marine. Le petit frère avait une bille de clown et il dégageait une énergie étonnante. Sûrement de bons camarades quand la confiance était installée. Pas le genre à grappiller de tous côtés pour exister. Il n’aimait pas ces jeunes qui passaient leur temps à chercher une reconnaissance glorieuse parce qu’ils ne parvenaient pas à exister pour eux-mêmes. Sûrement pas le cas du trio. Il y avait en eux un mystère qui les soudait. Il le sentait.

 

La petite troupe arriva à la clairière.

Marine s’arrêta quelques secondes, observant l’étendue ouverte.

Les deux garçons n’osèrent pas intervenir.

« C’est beau ici, murmura Tian. On dirait un œil ouvert. »

Marine le regarda. La tension de son corps la raidissait. Jamais, elle n’aurait pensé que ça serait aussi difficile. Toutes les habitudes de vie, tous les jeux, toutes les règles, le respect pour une nature qui les remplissait de bonheur, l’amour qui se dit, une caresse sur un tronc d’arbre, les yeux qui se ferment au contact d’une brise, elle ne se permettait plus rien, tout avait volé en éclat, la peur infinie de tout briser. Elle était incapable d’expliquer le stratagème pour traverser la clairière. Des pierres sur la tête… Comment pourrait-elle justifier une telle idée ?

Elle s’élança sous le regard éberlué de ses deux frères. Tian la suivit, Lou lui emboîta le pas, tous deux inconscients de l’importance de la rupture.     

Rémi et Léo s’observèrent quelques instants puis les suivirent, avec cette impression pénible de briser un rituel. L’innocence insouciante de leur enfance et de leur imagination effacée par une nécessaire raison. Chacun muré dans les pensées contradictoires, un jeu qu’ils n’avaient jamais cherché à analyser, un plaisir à déguster sans aucune interférence rationnelle, juste s’amuser à croire que les règles du jeu rendaient le jeu réel.

Marine n’osa pas regarder ses deux frères. Cette brûlure en elle, comme un festin de flammes consumant la foi dans ses paroles. Elle avait inventé un rituel jusqu’à finir par y croire.

Ce choc soudain lorsque le parallèle se fit avec les religions. La foi n’était que la validation forcée d’une illusoire réalité. Un jeu de l’esprit nourri par une imagination fertile. Des discours formatés entérinaient l’incohérence. Elle s’était montrée imaginative et avait fabriqué une justification qui renforçait son statut. Elle s’était érigée comme celle qui connaissait les légendes, les lois ancestrales, les mystères les plus insaisissables.

Le jeu était fini. Elle avait basculé désormais dans une réalité bouleversante qu’elle ne savait expliquer. Il n’était plus question de s’amuser avec des histoires inventées. Elle devait maintenant raconter une histoire plus invraisemblable que toutes celles qui germaient dans son imaginaire en sachant qu’un échec aurait des conséquences multiples.

Jarwal ne réapparaîtrait jamais, le Livre finirait de s’effacer, le petit Peuple sombrerait à jamais dans le néant des mémoires gangrénées, ils  passeraient pour des illuminés, des cinglés.

 

C’est en sortant de la forêt qu’elle réalisa qu’elle venait de marcher pendant de longues minutes dans un silence complet, sans aucune conscience de la présence de quiconque, dans une bulle totalement close.

Les horizons dégagés agirent comme une fenêtre ouverte. Elle glissa dans le paysage avec soulagement.

Tian avait rejoint les deux garçons et Lou. Ils marchaient quelques mètres en arrière, discutant du collège.

« Moi, j’ai hâte d’y être, disait Léo, j’en ai ma claque des gamins de la primaire.

-Parce que tu crois que c’est mieux au collège toi ? Ben, tu rêves. Le catalogue des conneries, il est très vaste et il évolue au fil du temps. Pourquoi tu crois que j’ai pas un seul pote sérieux ? »

 

Marine remarqua le regard curieux de Lou vers Rémi. Une interrogation amusée.

Lou n’était pas collée au troupeau, elle n’appartenait à aucun groupe de jeunes, elle pouvait rester assise dans un coin de la cour pour lire, elle ne courait pas après l’agitation. Une évidence que ces deux là pouvaient s’entendre. Et plus peut-être. Pourquoi n’avait-elle jamais invité son amie à les accompagner en montagne ? Pourquoi avait-elle montré cette froide retenue lorsque Lou avait cherché parfois à se rapprocher du trio ?

Elle possédait la réponse désormais. D’avoir réalisé l’ampleur de ses manipulations envers ses deux frères, ce goût immodéré pour les histoires inventées, ce statut de chef qu’elle voulait maintenir…Lou aurait été une intruse, un témoin perturbateur. Elle l’avait rejetée pour défendre son oppression sur les garçons. Par peur. Parce qu’il lui aurait été insupportable de ne plus être l’instigatrice, la meneuse de troupe. 

Une évidence d’une brutalité inouïe.

L’apparition de Jarwal avait fissuré les murailles de son pouvoir. Cet engagement à révéler son existence en dehors du trio effondrait jusqu’aux gravats l’illusion de grandeur dont elle se drapait.

« C’est beau. »

Tian était à ses côtés. Elle avait sursauté.

« Et je te remercie de m’avoir proposé de venir. Même si pour l’instant, tu en souffres.

-Non, Tian, je n’en souffre pas mais c’est difficile, parfois, de recevoir en pleine face autant de vérités sur soi. Sans accuser le coup.

-Le jour où tu me jugeras digne de confiance, tu me le raconteras. Tout ce que tu portes.  

-Tu es digne de confiance, Tian, je n’en ai aucun doute. C’est en moi que la confiance me manque pour l’instant.

-Alors, sois indulgente. C’est important de ne rien se reprocher quand la vie te fait l’honneur de te montrer tes erreurs. C’est qu’elle a jugé que tu étais capable de recevoir la leçon. C’est la preuve qu’elle t’estime. Il ne te reste qu’à l’accueillir. »

 

Elle aurait voulu se glisser contre lui, l’enlacer, poser sa tête sur son épaule et pleurer. Cette perception de l’autre, elle ne pensait pas que quelqu’un en serait un jour capable, que cette sensibilité qu’elle éprouvait elle-même, elle la retrouverait chez un autre enfant. Et cette impression d’avoir grandi soudainement propageait en elle un vertige troublant, l’envie de s’accrocher à Tian pour ne pas tomber.

 

Rémi et Léo se joignirent à leur sœur et regardèrent son trouble. Ils devinaient en elle le vacillement des certitudes, ce pas à franchir pour s’extraire d’un monde enfantin et basculer dans cet espace inquiétant des missions à tenir, la pesanteur des actes qui engagent.

Ils ne l’avaient jamais vu aussi fragile.

« On y va Marine, murmura tendrement Rémi. Il le faut. Tous les trois. »

Tian et Lou observèrent le trio et croisèrent un regard interrogateur. Le silence à maintenir comme un délai à accorder. Il y avait dans cette montée vers l’altitude bien plus qu’une promenade. Ils le savaient sans se le dire.

 

Les alpages ruisselaient de lumière, le printemps rayonnait de tous ses feux, des herbes grasses montant vers les hauteurs et des frondaisons de bourgeons gluants frissonnant au sommet des forêts, des courants de verdure s’étendant dans les fonds de vallée, sur les versants inondés de soleil. En levant les yeux, la tête penchée en arrière, les couloirs ravinés, les pics dentelés et les faces marbrées invitaient au respect des forces minérales.

Ils étaient sur le seuil. Le trio savait qu’en quittant la forêt, ils se libéraient de la zone d’influence. Les repères habituels s’effaçaient dans le dépouillement des lieux. Monter vers les cimes n’était nullement anodin mais, jamais, ce vécu commun n’avait pris une telle ampleur.

 

En dépassant les derniers résineux, alignés comme une portée d’éclaireurs, Léo ramassa un beau bâton, bien droit, lissé par l’hiver.

« Un bâton de marcheur, ça. Bizarre qu’il soit resté là. »

Un flot de souvenirs qui déboulent, des paroles entendues, une histoire écoutée pendant des heures. Le bâton de marche de Nasta, le Mamu des Kogis. Toute une aventure qui semblait incrustée dans un bâton quelconque, juste un bois usé, marqué par les arabesques têtues des insectes xylophages. Léo revit intérieurement le lutin s’éloignant vers la crête, le balancement régulier de son bâton de marche, comme un tempo saccadé. Il observa minutieusement le bois qu’il tenait. Non, ça n’était pas celui de Jarwal. Juste un espoir ridicule pour entretenir la flamme.

Cette échéance insupportable, il fallait s’en défaire. Rompre le silence et sauter dans le vide.

La traversée de la clairière avait été révélatrice. Il aimait les jeux de Marine, il s’était toujours amusé à les accueillir, il avait plongé dans l’imaginaire de sa sœur avec un plaisir infini, même s’il savait profondément que tout ça n’était qu’un amusement très sérieux. La rupture était consommée désormais. Marine avait rompu le charme. Il ne lui en voulait pas, elle n’avait pas eu le choix. C’était peut-être ça le passage à l’âge adulte. Quand on n’a plus de choix… Entre le jeu et la réalité.

Il garda le bâton et rejoignit en courant ses camarades. 

La troupe s’engagea en file indienne sur l’étroit sentier dessiné en longues diagonales.

« Et vous venez souvent ici alors ? demanda Lou.

-Aussi souvent que possible. Pas nécessairement au Lac vert mais en altitude en tout cas. Nos parents nous ont toujours entraînés en montagne depuis qu’on sait marcher.

-Et même avant, rectifia Léo. Je me suis retrouvé au sommet des Grands Moulins alors que j’étais encore dans le porte bébé. C’est mon père qui me portait.

-Moi aussi, mes parents m’ont souvent emmenée en montagne, raconta Lou.

-Et plus maintenant ? demanda Rémi.

-Mon père est malade depuis un an. Un cancer. »

 

Un silence gêné de la petite troupe, des regards croisés, la peine éprouvée comme un étouffoir aux paroles.

« Je ne savais pas Lou, tu ne m’en avais jamais parlé.

-Je n’en ai parlé à personne Marine. »

 

Marine repensa soudainement aux tentatives timides de Lou pour venir passer la journée avec elle. Et aux refus qu’elle avait toujours signifiés. Ne laisser personne entrer sur son territoire d’influence, sur sa domination, sur ses jeux de meneuse de troupe. Cet égoïsme maintenant qui lui revenait en pleine figure, cette prétention infantile alors qu’elle se forçait à se croire grande et responsable. Lou n’invitait jamais personne chez elle. Evidemment.

La honte désormais. Cette culpabilité qui ronge. Le poids effroyable de cette journée comme un socle de béton dans lequel elle aurait été figée.

Elle ralentit et laissa Lou remonter à sa hauteur. Elle glissa sa main contre la sienne.

« Je ne savais pas Lou et je n’ai rien deviné. J’espère qu’un jour tu ne m’en voudras plus.

-Tu n’as rien à te reprocher Marine puisque tu ne savais rien.

-Mais je n’ai jamais voulu que tu viennes passer la journée avec nous. J’aurais dû.

-Et je n’avais qu’à te dire la vérité. Je n’y parvenais pas parce que je ne voulais pas de ta pitié. J’espérais que tu aies envie de passer du temps avec moi juste pour moi et rien d’autre.

-Et bien, toutes ces paroles qu’on garde en soi, c’est un cauchemar qu’on se fabrique. Je ne l’oublierai jamais. »

 

Lou ferma les doigts sur la main de Marine. Un échange de sourires.

 

Cette journée serait à tout jamais inscrite. 

 

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