Kilimandjaro

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"LES HEROS SONT TOUS MORTS"

Extrait

Trente deuxième kilomètres. Le soleil écrasait la plaine mais l’altitude la soulageait des chaleurs invalidantes. Elle s’autorisait quelquefois un regard contemplatif sur les étendues offertes, elle imaginait les troupeaux de girafes ou de zèbres alors qu’elle progressait vers la calotte glaciaire du sommet. Le couloir final, un toboggan escarpé, un ruissellement de cendre volcaniques et de pierriers instables. Un horizon fermé par le mur, comme un seuil à franchir. Des nuées de brumes valsaient lentement dans des arabesques animales. Elle se retrouvait parfois englobée par des nappes tièdes, des cotons translucides qu’elle traversait comme des marées légères puis survenaient étonnamment des courants glacés, des haleines opaques qui l’isolaient de tout puis s’effaçaient subitement, effacées par des vents teigneux. Elle s’était accordé une barre énergétique au dernier ravitaillement, elle avait bu les sourires éclatants des porteurs, leurs voix enthousiastes, leurs cris d’encouragement, ces regards admiratifs qui coulaient en elle comme des forces partagées puis elle était entrée dans la solitude minérale, le silence d’un monde figé. Chaque pas comme une vie à accomplir, chaque foulée comme un objectif final. Elle avait rejeté les inquiétudes et s’était focalisée sur la précision de ses pas. Les pensées n’étaient que des ogres insatiables, des dévoreurs d’énergie, elle le savait, elle en avait trop souvent payé le prix fort. N’être qu’une mécanique affinée, s’attacher à la perfection du geste, effacer les tourments intérieurs pour ouvrir son âme et puiser la vie, inspirer la beauté du monde pour ne pas étouffer, expirer les pensées rebelles comme des poisons infâmes, elle savait que le doute ouvrirait des brèches fatales et qu’elle devait s’astreindre à l’abstinence, établir en elle un jeûne émotionnel et laisser le monde l’envahir, n’être qu’un vide immense, délaisser l’humain pour découvrir l’animal, la force seule, la force pure, l’exploration des antres archaïques.

Elle s’engagea dans le couloir sommital sans lever les yeux. Sa vie entière dans la dimension d’un pas, une vie, une autre, une vie, une autre, chaque appui concentrant l’intégralité de sa puissance, chaque avancée comme une épuration. Les cendres et les gravats ruisselaient sous ses chaussures, elle devait observer avec une concentration acérée chaque détail de la sente, adapter ses poussées, s’interdire toute colère contre les éléments, ne pas se chercher d’ennemis pour excuser ses propres faiblesses, rester lucide et humble, juste heureuse d’être là, aimante et reconnaissante. Elle avait appris à bénir les moments les plus éprouvants de chaque course. Elle n’y voyait plus des défis à vaincre mais des hommages à rendre, elle n’y voyait plus des montagnes à conquérir mais des espaces intérieurs à explorer.

Le vide en elle, comme une liquéfaction, une évaporation, l’effacement de toutes les intentions, le saisissement de l’instant, dans son entière plénitude.

Elle déboucha au sommet du couloir dans un état second, les yeux hagards, le souffle court, une brûlure intense dans les fibres, comme une combustion inconnue, la découverte lumineuse d’une source inexploitée, le couvercle de l’antre soulevé, elle avait atteint le trésor, son âme éblouie par cet espace révélé. Les hommes s’étaient glorifiés de leur domination sur une terre impassible et ils s’étaient égarés.  

Elle courait vers un sommet intérieur et bénissait la Terre du tremplin proposé.

Moses l’attendait. Il la laissa s’accroupir et l’enveloppa de son enthousiasme.

« Vingt minutes de moins que le record, Madame Laure. Il en faut moins que ça pour aller au sommet. »

Il trouva étrange ce regard lointain, ces yeux exorbités, comme des tunnels ouverts sur des mondes au-delà de l’humain.

« Tu vas bien Madame Laure ? demanda-t-il. Et il n’obtint aucune réponse.

Un visage impassible.

Elle se redressa et engagea une foulée régulière, des petits pas limités par la raréfaction de l’oxygène. Courir après quatre mille de dénivelée relevait de l’extraordinaire et elle n’y attachait aucune importance. Elle n’aurait rien su faire d’autre. Marcher aurait été une injure. Puisque la Vie la nourrissait au-delà du connu, elle ne pouvait se résoudre à se croire rassasiée. Elle devait extraire de ses gouffres jusqu’à la dernière parcelle d’énergie.

Moses lui emboîta le pas. Ils longèrent les navires de glace échoués sur les plages de roches. Elle se surprit à rire lorsqu’elle s’aperçut qu’elle ne ressentait plus son corps. Une légèreté ineffable et cette sensation indescriptible de n’être plus constituée, de n’avoir aucune frontière, aucune limite.

Moses cria quelque chose, une histoire de record battu.

Elle leva les yeux vers l’horizon.

Une crête qui s’arrondit et le ciel qui s’ouvre sur les plaines. Vingt mètres. Un panneau planté au sommet, un cairn immense. Un caméraman qui fixe les dernières foulées.

Elle s’arrête. Moses la prend dans ses bras, les mots qu’il délivre n’entrent pas en elle, la bulle qui l’enserre est un cocon hermétique.

Un désir étrange de solitude. Ce goût amer d’un envol bridé par des présences intrusives. Les images pour les sponsors, les photographies qu’il faudra monnayer, les obligations contractuelles.

Comme le viol de son âme, une colère qui surgit.

L’antre mystérieux s’est refermé, le couvercle s’est posé, l’insignifiance des hommes a tout sali.

Elle tourne le dos à la caméra et essuie rageusement ses larmes.

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