Les Nourritures terrestres (littérature)

 

 

J'étais au lycée, en 1ère. M Ollier, mon professeur de français aimait ce que j'écrivais. Il me prêtait des livres de sa bibliothèque... 

"Lisez ça, Ledru, ça vous fera du bien."

Je me souviens parfaitement bien de son visage et même de sa voix. Il était toujours très soigné, habillé avec classe. Un homme affable, patient et passionné. C'est lui, le premier, qui m'a dit un jour : "Ledru, un jour, vous serez édité."

 

Je lui avais rendu un texte dirigé dont le thème était : "Racontez un moment de rupture dans la vie d'un personnage, un évènement capital qui va opérer un bouleversement total."

 

J'avais raconté la vie d'un employé de bureau dans la région parisienne. Il est mûté du jour au lendemain. Il doit quitter ses parents, ses amis. J'avais essayé de raconter ça dans un registre kafkaïen, l'absurdité de l'existence quand plus rien n'est compris.... Sur la route, il passe devant une falaise. Il s'arrête pour se restaurer. Le coin est perdu. Plein soleil, un ruisseau, les couleurs des arbres, le chant des oiseaux....Alors qu'il n'a jamais pratiqué le moindre sport, il se sent irrémédiablement attiré par cette falaise...Il s'approche, il touche la roche...Et, il commence........

 

Bon, il faudrait que je la réécrive cette histoire....Elle est toujours là....Une trentaine de pages de classeur....J'écrivais déjà beaucoup à l'époque.

M Ollier l'avait lue dans toutes les classes de français du lycée. Il n'avait pas voulu mettre de notes.

"On ne note pas ça. On l'apprécie et c'est tout."

 

Je n'ai jamais oublié cette appréciation.

 

Et puis, ensuite, il y a eu Mme Sotirakis, professeure de Philosophie. Elle nous envoyait au cinéma voir les films d'Andreï Tarkovsky.

Un jour, elle m'a tendu un livre en me disant que ça serait important que je le lise : "Les nourritures terrestres."

C'était inévitable. André Gide.  

Je n'ai jamais oublié la musique de ce texte. Je n'ai jamais oublié la flamboyance sensorielle, l'exploration proposée...

J'étais adolescent et enflammé.

J'avais écrit un exposé de 70 pages sur la passion en cherchant à démonter les propos de Descartes. 

"La passion, Madame, c'est ce qui me fait vivre.

-Alors, c'est que vous ne vous appartenez plus, Thierry."

 

Il a bien fallu que j'explore tout cela. Il est de ces mots qui s'enterrent en vous comme des graines...Laissez leur du temps, aimez-les, soignez-les, aussi fastidieux et long que ça puisse être... 

Tout ce que j'ai écrit et tout ce que j'écrirai sera toujours nourri par les quelques heures que j'ai vécues auprès de ces deux personnes, de tout ce qu'elles ont  éveillé en moi.

Parfois, j'avais vraiment l'impression d'être tout seul avec eux, dans la classe...Il m'est arrivé d'être ému jusqu'aux larmes en pensant à eux, des années plus tard...Je n'ai jamais osé reprendre contact quand je suis devenu instituteur. Et je le regrette.

Un jour, après un travail sur "Le bateau ivre", interprété par Léo Ferré, je suis sorti et au lieu d'aller en cours de math, je suis allé lire à la bibliothèque...Dans un état second, comme ailleurs, dans une bulle...

"Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J'étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m'ont laissé descendre où je voulais.

Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l'autre hiver, plus sourd que les cerveaux d'enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N'ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu'un bouchon j'ai dansé sur les flots
Qu'on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l'œil niais des falots !"

 

....Je ne comprenais rien au texte mais les mots associés me bouleversaient, comme s'ils irradiaient en moi des compréhensions à venir....

Des mots comme des graines....

Deux professeurs, quelques phrases, des regards, des sourires, des voix, de la bienveillance et de la rigueur et quelques écrivains : Gide, Sartre, Camus, Saint-Exupéry, puis un jour, Krishnamurti...

Me reviennent les mélodies des Nourritures, cette beauté des sens, l'amour de la vie....

 

Et je sais au plus profond ce qui me bouleversait.

Ces écrivains qui disaient ce qui vibrait en moi, qui l'exprimaient avec une telle beauté que je pouvais relire cent fois le même passage, entendre encore et encore cette musique en moi...

Et pleurer de bonheur.

 

 


 

 

Les Nourritures terrestres

 

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Les Nourritures terrestres, parfois appelé plus simplement Les Nourritures, sont une œuvre littéraire d'André Gide (1897), sur le désir et l'éveil des sens.

 

 

Nourritureterrestres

Que mon livre t'enseigne à t'intéresser plus à toi qu'à lui-même, - puis à tout plus qu'à toi.

 

Livre premier[modifier]

   Tandis que d'autres publient ou travaillent, j'ai passé trois années de voyage à oublier au contraire tout ce que j'avais appris par la tête. Cette désinstruction fut lente et difficile ; elle me fut plus utile que toutes les instructions imposées par les hommes, et vraiment le commencement d'une éducation.
   Tu ne sauras jamais les efforts qu'il nous a fallu faire pour nous intéresser à la vie ; mais maintenant qu'elle nous intéresse, ce sera comme toute chose — passionnément.

 

   Que l'importance soit dans ton regard, non dans la chose regardée.

 

Car, je te le dis en vérité, Nathanaël, chaque désir m'a plus enrichi que la possession toujours fausse de l'objet même de mon désir.

 

J'ai peur que tout désir, toute énergie que je n'aurais pas satisfaits durant ma vie, pour leur survie ne me tourmentent. J'espère, après avoir exprimé sur cette terre tout ce qui attendait en moi, satisfait, mourir complètement désespéré.

 

   La mélancolie n'est que de la ferveur retombée.

 

   Et si notre âme a valu quelque chose, c'est qu'elle a brûlé plus ardemment que quelques autres.
   Je vous ai vus, grands champs baignés de la blancheur de l'aube ; lacs bleus, je me suis baigné dans vos flots - et que chaque caresse de l'air riant m'a fait sourire, voilà ce que je ne me lasserai pas de te redire, Nathanaël. Je t'enseignerai la ferveur.

 

Il y a d'étranges possibilités dans chaque homme. Le présent serait plein de tous les avenirs, si le passé n'y projetait déjà une histoire.

 

   Il faut, Nathanaël, que tu brûles en toi tous les livres.

 

   [À propos des livres : ]
   
   Il y en a que l'on chérit comme des frères
   Plus purs et qui ont vécu mieux que nous.

 

   Il ne me suffit pas de lire que les sables des plages sont doux ; je veux que mes pieds nus le sentent... Toute connaissance que n'a pas précédée une sensation m'est inutile.

 

   Je n'ai jamais rien vu de doucement beau dans ce monde, sans désirer aussitôt que toute ma tendresse le touche.

 

Livre deuxième[modifier]

Nathanaël, que toute émotion sache te devenir une ivresse. Si ce que tu manges ne te grise pas, c'est que tu n'avais pas assez faim.

 

Le rêve de demain est une joie, mais la joie de demain en est une autre, et rien heureusement ne ressemble au rêve qu'on s'en était fait ; car c'est différemment que vaut chaque chose.

 

Où tu ne peux pas dire : tant mieux, dis : tant pis. Il y a là de grandes promesses de bonheur.

 

Toute chose vient en son temps, Nathanaël ; chacune naît de son besoin, et n'est pour ainsi dire qu'un besoin extériorisé.

 

Nathanaël, je te parlerai des instants. As-tu compris de quelle force est leur présence ? Une pas assez constante pensée de la mort n'a donné pas assez de prix au plus petit instant de ta vie. Et ne comprends-tu pas que chaque instant ne prendrait pas cet éclat admirable, sinon détaché pour ainsi dire sur le fond très obscur de la mort ?

 

Il y a un grand plaisir, Nathanaël, à déjà tout simplement affirmer :
   Le fruit du palmier s'appelle datte, et c'est un mets délicieux.

 

Je sais des jours où me répéter que deux et deux faisaient encore quatre suffisait à m'emplir d'une certaine béatitude - et la seule vue de mon poing sur la table...
   et d'autres jours où cela m'était complètement égal.

 

Livre troisième[modifier]

[...]   sortiras-tu dans le jardin désert ?   descendras-tu vers la plage, t'y laver ?   iras-tu cueillir des oranges, qui semblent grises sous la lune ?   d'un caresse, consoleras-tu le chien ?   (Tant de fois j'ai senti la nature réclamer de moi un geste, et je n'ai pas su lequel lui donner.)

 

Livre quatrième[modifier]

[...] chaque nouveauté doit nous trouver toujours tout entiers disponibles.

 

Livre cinquième[modifier]

   Départs horribles dans la demi-clarté d'avant l'aube. Grelottement de l'âme et de la chair. Vertige. On cherche ce qu'on pourrait bien emporter encore. — Qu'aimes-tu tant dans les départs, Ménalque ? Il répondit : — L'avant-goût de la mort.
   Non certes ce n'est pas tant voir autre chose que me séparer de tout ce qui ne m'est pas indispensable. Ah ! de combien de choses, Nathanaël on aurait encore pu se passer ! Âmes jamais suffisamment dénuées pour être enfin suffisamment emplies d'amour — d'amour, d'attente et d'espérance, qui sont nos seules vraies possessions.

 

Livre sixième[modifier]

   Nathanaël, il y a d'admirables préparatifs au sommeil ; il y a d'admirables réveils ; mais il n'y a pas d'admirables sommeils, et je n'aime le rêve que tant que je le crois réalité. Car le plus beau sommeil ne vaut pas
   le moment où l'on se réveille.

 

Livre huitième[modifier]

Ce que l'on appelle : se recueillir, m'est une contrainte impossible ; je ne comprends plus le mot : solitude ; être seul en moi, c'est n'être plus personne ; je suis peuplé. — D'ailleurs je ne suis chez moi que partout ; et toujours le désir m'en chasse. Le plus beau souvenir ne m'apparaît que comme une épave du bonheur. La moindre goutte d'eau, fût-ce une larme, dès qu'elle mouille ma main, me devient une plus précieuse réalité.

 

Envoi[modifier]

Nathanaël, à présent, jette mon livre. Emancipe-t'en. Quitte-moi ; maintenant tu m'importunes ; tu me retiens ; l'amour que je me suis surfait pour toi m'occupe trop. Je suis las de feindre d'éduquer quelqu'un. Quand ai-je dit que je te voulais pareil à moi ? — C'est parce que tu diffères de moi que je t'aime ; je n'aime en toi que ce qui diffère de moi. Éduquer ! — Qui donc éduquerais-je, que moi-même ? Nathanaël, te le dirai-je ? je me suis interminablement éduqué. Je continue. Je ne m'estime jamais que dans ce que je pourrais faire.

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