KUNDALINI (9)

 

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Comment pouvait-il être aussi réceptif, aussi perspicace, aussi pénétrant. Était-elle donc si lisible ? Elle ne se souvenait même pas que Laurent ait su déceler en elle des émotions aussi troublantes et elle en était considérablement… troublée. Elle avait toujours dû exprimer ses ressentis quand elle avait jugé cela inévitable. Laurent ne devinait rien.

Sat.

Il lui avait suffi d’un échange de regard pour qu’il la découvre dans ses secrets. Il lui avait suffi de lire son aura. Mais lire quoi ? Que voyait-il ?

C’était insupportable. Comme un vacarme en elle, des pensées qui hurlaient à tue-tête pour couvrir les autres voix et d’autres pensées qui prenaient la place de celles tombées en cours de route. L’impression d’une armée en marche, ravageant les terres traversées.

 

Elle se leva et rangea son sac. Elle s’habilla et enfila ses chaussures.

Elle regarda quelques instants l’endroit où elle l’avait vu en arrivant. L’image était incrustée en elle. 

 

Sat.

 

Il fallait qu’elle s’active, physiquement, elle devait laisser se poser les eaux agitées de son mental, toutes ces pensées qui troublaient le fond de son âme.

 

Son âme…

Jamais, elle n’avait eu la moindre attention envers cette entité inconnue. Jamais, elle n’avait invité dans ses pensées l’image lumineuse de cette vie insérée.

Et de nouveau, elle ressentit avec une acuité presque douloureuse ce vide à combler, cette exploration à mener, ce voyage intérieur qu’elle avait toujours repoussé sans même en avoir conscience.

Comme si sa vie de femme et sa mission de mère avaient enfermé en elle des horizons magnifiques, comme si toute sa vie s’était figée sur les éléments extérieurs, son environnement, ses fonctions, ses rôles, des attributs dictés par des schémas de pensées qui ne lui appartenaient pas et qu’elle avait ingéré en toute confiance.

 

Elle n’y arrivait pas… Le flot de pensées était le plus fort. Elle visualisait en elle une digue emportée et des marées d’émotions archaïques se déverser sur l’étendue dévoilée.

Elle poussa un long soupir.

Demain était trop loin. Elle n’imaginait même pas pouvoir dormir.

Elle devait s’extraire de ce tohu-bohu.

Elle enfila les sangles de son sac à dos et s’engagea sur le sentier.

 

Lorsqu’elle retrouva son véhicule, elle s’assit lourdement et claqua la portière.

 

Elle ferma les yeux en tenant le volant, le dos calé dans le fauteuil. Cette lourdeur intérieure, cette masse d’incompréhensions et de questionnements récurrents, une fatigue qui se mêlait à l’impatience de le revoir. Comme une urgence absolue.

Elle avait déjà éprouvé cette pesanteur des idées chaotiques après le départ de Laurent. Elle n’aurait jamais imaginé une telle puissance.

 

Elle laissa le calme s’installer en s’efforçant de respirer consciemment. Cette idée soudaine que dans l’habitacle, elle ne communiquait plus avec l’aura de Sat, qu’ils n’étaient plus reliés, comme un vide en elle, une rupture. C’était pourtant absurde d’imaginer qu’une entité énergétique soit arrêtée par de la matière. Absurde.

 

Elle ouvrit les yeux et démarra. Elle avait besoin d’un horizon plus large, besoin de quitter l’étroitesse du lieu, de s’éloigner de cette gorge et de ses images.

Elle fit demi-tour et remonta vers le plateau.

 

Route sinueuse.

Les pensées éteintes, comme une absence, les yeux dans le vague, juste appliqués à suivre la route. Des gestes automatiques comme si un pilote robotisé avait pris les commandes.

Elle sortit du défilé et déboucha sur l’étendue ouverte. Un vaste replat bordé de collines, des bois épars et des roches erratiques, délicatement posées dans l’herbe grasse.

Elle gara la voiture sur le bas-côté. Les mains sur le volant, des regards circulaires en quête d’un chemin. Elle avait besoin de marcher. De vider toute cette énergie qui l’avait enflammée.

 

Ses yeux tombèrent sur le cadran de l’horloge digitale.

14h39.

Elle n’avait même pas mangé. Et n’éprouvait aucune sensation de faim. Elle n’avait rien vu du temps passé, comme si cette rencontre et ses effets l’avaient propulsée dans une dimension intemporelle. Cette idée même que les sensations accumulées n’avaient rien à voir avec son corps, qu’il y avait bien autre chose et que ces ressentis inconnus ouvraient des brèches sur des territoires inexplorés. Des horizons qui l’étourdissaient.

Elle prit une pomme dans son sac et sortit. Elle ferma son véhicule et s’engagea dans les prés, vers une colline boisée.

 

Une alouette chantait à tue-tête en plongeant vers le sol puis remontait aussitôt dans une frénésie de battements d’ailes. Elle l’observa, amusée et se demanda s’il s’agissait d’une parade amoureuse ou de la simple expression d’un bonheur.

 

Le bonheur.

Était-cela qui vibrait en elle ? Cette euphorie qui finissait par l’inquiéter. Comme si elle manquait d’entraînement, comme si lui était interdit de s’abandonner à la joie.

Se l’interdisait-elle ou était-ce une interdiction insérée en elle ? Comme un poison ancien.   

Que pouvait-il y avoir en elle de si ancien qu’elle n’en ait plus conscience ?

Elle essaya de se remémorer son enfance. Quels souvenirs avait-elle gardés de cette période qui puissent venir expliquer ainsi ce déni du bonheur à saisir ?

 

L’alouette plongeait une nouvelle fois en lançant dans les cieux ses carillons joyeux.

Elle la remercia intérieurement. Et s’en voulut de ne pas avoir osé l’exprimer distinctement et elle s’étonna immédiatement de cette réflexion étrange, de cette gêne, de cette surprise en elle. Jamais, elle n’avait parlé à la nature, ni même à un seul de ses éléments. Juste des pensées. Des pensées pleines d’amour. Était-ce suffisant ? Pourquoi garder tous ces mots en soi puisqu’il s’agit de partager des bonheurs et de remercier ?

 

Elle ne comptait plus les interrogations sans réponses. Tout était là. Une certitude. Tout était là.

Sat avait ouvert une brèche.

 

Elle rejoignit l’orée des bois et entreprit de zigzaguer entres les arbres. Elle suivit une sente animale et vit des écorces arrachées aux troncs des feuillus. Les hardes de chevreuils ou de biches suivaient des itinéraires ancestraux.

Quels chemins balisés avaient-elles empruntés durant toutes ces années ?

La question revenait inévitablement.

Elle avait espéré un moment de calme intérieur et savait que c’était impossible.

Et cette idée soudaine que sa rupture avec Laurent n’avait été qu’un préambule. Elle avait interprété l’épreuve comme une condamnation alors qu’il s’agissait de l’ouverture des grilles. Non pas que sa vie de couple l’ait enfermée mais cet attachement au passé, ces interrogations culpabilisantes, cette recherche nauséeuse des responsabilités, de la compréhension de l’histoire, tout cela formait en elle un chaos qui la privait des horizons à découvrir.

Elle se devait désormais de chanter comme l’alouette. Juste un hommage à la vie en soi.

Il fallait surtout arrêter de le désirer et passer à l'acte.

Elle se reprochait ses manques et ne parvenaient même pas à les combler. Lui plaisait-il tant de se plaindre ? Un regard coléreux sur ses faiblesses.

Elle sortit de ses pensées en dépassant la crête des arbres. Elle rejoignit un replat découvert et contempla l’étendue. Les montagnes dessinaient sur la ligne des cieux des courbes parfaitement ciselées, des pics majestueux, comme tracés par un enfant appliqué et amoureux.

Seule dans l’immensité.

Plein soleil. Juste une brise tiède qui l’effleure.

Comme une évidence.

Elle se déshabilla et posa ses vêtements. Un sourire immense en elle, une bouffée de chaleur qui l’électrisa. Elle eut même envie de courir mais réfréna son désir. Elle ne s’imaginait pas rencontrer un groupe de randonneurs et elle rêva un instant d’une journée à marcher dans une nudité totale, sans peur, sans retenue, juste ce plaisir infini de sentir son corps inséré dans le cocon du monde.

Debout, les bras ouverts au-dessus de la tête, les mains tournées vers les cieux, les yeux embrassant la terre.

Bouche ouverte, comme un baiser à la lumière, une étreinte avec un partenaire invisible. Et si présent. Elle sentait en elle un courant chaud, toutes les fibres de son corps ouvertes pour l’hommage, les jambes légèrement écartées pour affirmer l’ancrage au sol, comme si montait de la matière sous ses pieds une énergie tellurique, que son corps servait de canal, une passerelle entre la lumière céleste et les courants de magma.

Elle eut un vertige. Pas de ceux qui vous assomment et vous poussent à chercher un appui, les yeux fermés pour ne pas vomir. Juste un tourbillon cristallin, comme l’eau d’un torrent qui coulerait en elle, une eau patiente et appliquée qui rognerait les reliefs tourmentés.

Elle ferma les yeux et s’abandonna au flux.

Respiration lente et consciente.

 

Quand elle laissa de nouveau les images du monde l’envahir, elle se sentit ridicule. Sans qu’elle n’y puisse rien. Une chute implacable, comme si soudainement elle se devait de rejoindre les chemins ancestraux.

On ne se dévoile pas de la sorte n’importe où.

Elle n’avait connu que les plages naturistes et les bords de rivière.

Elle passait la plupart de ses journées allongée sur sa serviette ou dans l’eau. Jamais, elle ne se retrouvait ainsi en pleine nature, seule, debout, face au monde. Jamais, elle ne s’était permis cette liberté.

Bien sûr, il y avait bien les centres naturistes mais l’enceinte changeait radicalement la situation. Elle n’était pas dans le monde quand elle se laissait enfermer.

 

Elle eut envie d’arracher les tissus de pensées qui ceinturaient son âme.

Son âme. Pourquoi ce mot revenait-il ainsi ? Pourquoi criait-il à tue-tête de la sorte ? L’impression d’un être inconnu qui sortait d’une geôle, qui découvrait en quelques secondes tout ce qu’il n’avait pas connu.

Et simultanément d’un mental qui cherchait de toutes ses forces à rétablir le cours des choses.

 

 

Elle ouvrit son sac et sortit sa serviette de bain. Elle l’étala et s’y assit en tailleur. Mains posées sur les cuisses, pouces et index en contact. Respiration lente et consciente.

Le soleil sur sa peau, comme une huile chaude, une caresse qui ruissela jusqu’au creux de ses cuisses.

 

« Merci, » murmura-t-elle, gênée.

Et sa voix dans sa solitude inhabituelle l’étonna. Comme une douceur qu’elle ne se connaissait pas.

Elle resta ainsi de longues minutes.

Elle éprouva un profond bonheur quand elle réalisa qu’elle n’avait pensé à rien avant que cette pensée ne survienne.

Elle s’allongea et ferma les yeux derrière l’écran de ses lunettes de soleil.

Les mains sur le ventre.

 

Sat…

Demain."

 

 

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