L'attentat

Je ne pensais pas en écrivant ce roman et ce passage que la réalité serait encore plus effroyable.

L'Université au Kenya hier....Combien de morts ? Combien de vies fauchées, massacrées ?

Il me suffisait d'écrire ce texte pour être révulsé par les images et là, ce sont, des "hommes", des "humains" qui abattent des jeunes hommes et des jeunes filles qui venaient étudier, qui venaient apprendre à vivre ensemble, à se battre "intellectuellement" pour un monde meilleur........

 

 Les heros sont tous morts

 

                                                              6

Centre commercial. Le plus grand de la ville. Des dizaines de boutiques dans les galeries marchandes, deux étages bondés. Les jeunes Blacks en quête de clients tournaient dans les allées et repéraient rapidement les opportunités. Quelques regards, un sourire, une invitation de la tête… L’intuition était redoutablement efficace. Il en profiterait pour acheter une bouteille de whisky. Son dernier verre avait marqué un moment crucial, un changement de monde.

Restaurants, cafés, magasins en tous genres, musique en fond sonore. Un labyrinthe d’allées carrelées de marbre blanc, de multiples produits en devanture, habits, nourriture, des bijouteries, tout le high-tech. Excepté la couleur de peau générale et les accents chantant des voix, il aurait pu se trouver  aux Galeries Lafayette.     

Il croisa deux jeunes aux habits colorés, des corps qui le réjouissaient, des allures d’éphèbes noirs, des peaux luisantes, des muscles saillants et il sentit monter en lui une excitation délicieuse, des promesses d’étreintes enflammées.

Le souffle de la première explosion le coucha au sol, les cris envahirent l’espace, des gens s’enfuirent de toutes parts, rampant furieusement, à quatre pattes ou courant en hurlant, d’autres cherchèrent un abri derrière des piliers en béton, il se releva et se mêla à la foule paniquée, projetée dans une fuite démentielle, il enjamba des corps, une deuxième explosion dans son dos, il plongea sur le carrelage et entreprit une reptation frénétique, trouver un abri, ne pas chercher à comprendre, il se libéra de son sac pour faciliter ses déplacements et les coups de feu redoublèrent, la mallette entravait ses mouvements, il repéra un large pilier, un abri salutaire, il se releva pour s’y précipiter et les balles fusèrent dans un vacarme cinglant, un homme à ses côtés fut éventré par une rafale, il vit gicler des morceaux de chair, une femme se redressa devant lui, il l’agrippa et fit de son corps un bouclier, elle cria, se débattit sans comprendre et reçut au même moment deux balles en plein ventre, il continua à la soutenir en visant son refuge puis la laissa tomber au sol juste avant de plonger derrière le mur. Il regarda rapidement s’il n’était pas blessé, du sang sur sa chemise, il ne sentait rien mais il savait que l’adrénaline avait ce pouvoir, il avait soigné des combattants à qui il avait fallu montrer leurs blessures pour qu’ils se calment. La femme gisait à cinq mètres. Inerte. La poitrine ensanglantée et le ventre perforé, le chemisier écarlate. Talons hauts, jupe serrée, elle n’aurait pas pu s’échapper. Aucun remords. Il glissa un regard vers l’allée. Il aperçut un homme armé, un grand Black, visage caché par un chèche, un fusil mitrailleur et un gilet garni de cartouchières, le potentiel pour une boucherie gigantesque, l’homme avançait dans sa direction, abattant froidement les blessés gémissant au sol. Il tira une balle dans la tête d’une femme qui tenait encore la main de son garçonnet inerte. À cent mètres de lui, au bout de l’allée. Un très court répit. Il savait qu’un autre assaillant barrait le couloir dans son dos. Pris entre deux feux. Il entendit des détonations plus lointaines, d’autres zones de tirs, des cris hachés par des explosions et des rafales de fusils, attentat terroriste, une certitude, des tueurs éparpillés. Il était piégé. Il observa rapidement les lieux et entrevit une issue. Courir cinq mètres, entrer dans la cafétéria, plonger derrière le comptoir, chercher une porte donnant sur les bâtiments intérieurs, une cuisine ou un dépôt menant à un parking, un couloir pour le ravitaillement ou les déplacements des employés, il devait bien y avoir une porte de secours, des évacuations prévues en cas d’incendie, il fallait tenter le coup, il n’avait pas d’autres choix. Espérer que l’attention du tireur soit captée par un mouvement opposé, une diversion salutaire et ne plus hésiter. Il avait suivi des exercices d’évacuation dans sa caserne, des entraînements pour les zones en conflit, l’attaque du dispensaire en Irak.  

Un homme, à dix mètres de lui, un Africain, étalé sur le carrelage. Les jambes déchirées par les balles. Il gémissait et réclamait son aide, les mains tendues. Il le regardait fixement et l’implorait, la terreur dans ses yeux. Il lui fit non de la main et posa l’index devant la bouche. Le tueur allait le localiser. L’homme blessé tenta de ramper. Une balle explosa son crâne et le corps fit un bond. Des tireurs d’élite. Aucun doute. Il avait le cœur dans la gorge et il étouffait, un canal trop étroit pour laisser passer l’air, une terreur qui montait. Il allait être abattu. Non. C’était impossible. Il devait tenter sa chance. Elle lui avait souri dans les dernières heures, elle lui avait mis dans les mains la matérialisation de ses rêves. Elle ne pouvait pas l’abandonner. Ça serait trop injuste.

Le tireur arrivait à l’angle de deux allées. Il s’arrêta à l’intersection, regarda alternativement les deux zones s’offrant à son champ de vision. Il détacha une grenade de son gilet, la dégoupilla, regarda le large couloir et la fit glisser sur le marbre au milieu des corps. Un homme, blessé, regarda passer l’engin de mort, sans pouvoir s’enfuir. Le tueur se réfugia derrière le mur d’angle.

Thomas, le cœur battant, les yeux hagards, regarda la grenade rebondir sur le sol. Cinq secondes. Il s’élança vers l’épais comptoir de la cafétéria, il franchit le seuil de l’établissement dans une course folle. Le souffle de l’explosion le souleva.    

Une déchirure au ventre, un cri lâché comme un dernier souffle, le corps qui roule et vient buter contre le meuble en bois du bar, des bouteilles qui volent en éclats et le mitraillent, des morceaux de plafond qui s’effondrent, la fumée, des corps déchiquetés, des membres éparpillés, le sang qui éclabousse les murs, mêlé au ciment réduit en gravats, la poussière qui volette et puis le silence.

Comme une morsure au flanc, de la viande arrachée par une gueule affamée, l’impression d’une bête déchirant rageusement les chairs, il s’était adossé à l’énorme buffet, le souffle coupé, une main appuyant sur la plaie, il sentait couler des flots de sang, des giclées qui le terrifièrent, il ne voulait pas regarder, comme s’il tenait absolument à rester en dehors de cette réalité, comme s’il voulait s’extraire de ce désastre, s’enfuir dans un lieu clos.

Il observa la mallette au bout de son bras. Indemne. Pas même une égratignure, comme préservée de tout, indestructible. Comme en dehors de cette vie, un objet tombé du ciel ou appartenant à une autre dimension, serti dans un diadème protecteur, l’impression d’un objet inhumain, quelque chose qui traverserait les époques et les lieux et condamneraient ses porteurs. Il rejeta cette pensée d’un mouvement de tête. Il posa sa fortune sur ses jambes étendues puis il regarda sa blessure. Un trou comme un terrier pour la mort, une galerie qui s’enfonçait dans ses viscères. Intestins déchirés, hémorragie, il devait colmater la brèche, il se vidait. Réflexes professionnels. Trouver un tissu épais, appuyer, ne pas relâcher, attendre les secours, ne plus bouger. Il sentait le métal inséré comme une ferraille rougie au feu, l’impression qu’elle continuait à s’enfoncer dans les profondeurs, comme une bête fouisseuse, il eut un premier vertige. Le pouls irrégulier. Il aurait voulu appeler à l’aide, qu’on vienne le chercher, il avait peu de temps. Où étaient les tueurs ? Il ne voyait rien derrière le comptoir. Il entendit des rafales de mitraillette, un fusil automatique, des cris encore, une explosion de l’autre côté, l’assaut continuait, les secours ne pourraient pas intervenir. Piégé. Il voulut déchirer sa chemise pour l’appliquer sur son ventre mais le mouvement de son bras libre le raidit de douleur, une pointe qui fourrageait dans les chairs. Le moindre effort musculaire l’électrisait, une décharge insoutenable. Il ferma les yeux pour ne pas vomir. Un puits de noirceurs, l’impression de tomber dans un vide insondable, un gouffre comme une gueule béante. Il se souvint alors de la terreur dans le regard de ce jeune soldat. Le bras arraché par une mine. Il était le premier infirmier sur les lieux. Le dispensaire à Bagdad. Il avait piqué le gars avec la morphine, son visage blanchi déjà par la mort intruse, une flaque de sang qui s’étalait, il s’était vidé comme une bête égorgée et ses yeux fixaient le vide en lui. Il était mort dans une crispation effroyable, il avait saisi sa chemise avec le bras valide et l’avait tiré vers son visage, comme s’il avait voulu l’entraîner avec lui. Il avait longtemps pensé à la terreur de ce regard. Qu’avait-il donc vu avant de tomber dans le néant ? Qu’y avait-il de l’autre côté ?

Il devait tenir, ne pas sombrer, ne pas s’évanouir. Il savait ce qui pouvait l’aider. Il chercha péniblement dans la poche de son gilet. La petite clé jaune. Il ouvrit délicatement la mallette et regarda amoureusement son trésor.

 

Laure fuyait en passant de piliers en piliers, le souffle haché, plongeant au sol à chaque claquement de fusil. Elle savait que cette allée avait déjà été la cible des tueurs. Les cadavres épars, les impacts de balles, les murs éventrés. Ils ne reviendraient pas. Il fallait se cacher, ne pas essayer de s’enfuir tête baissée. Elle avait aperçu le visage d’un des terroristes. Un regard halluciné. Il n’y aurait aucune pitié. Ils tueraient jusqu’à se faire tuer. Elle pensait avoir entendu des sirènes mais ne pouvait l’assurer. Elle devait se cacher et ne plus bouger.

Dernier pilier. L’entrée fracassée d’une cafétéria. L’immense bar, un meuble colossal, un rempart aux balles, un abri. Peut-être trouverait-elle une porte, un couloir, une salle à l’écart, un débarras ou un dépôt. Un regard qui balaie le champ de vision, un cauchemar, tant de corps, six ou sept victimes visibles, étendus sur le carrelage émietté.

Elle s’élança, se faufila entre les débris de plafond qui jonchait le sol et se blottit derrière le comptoir.

Un homme assis. Chemise ensanglantée. Immobile. Une mallette ouverte sur les genoux. La tête baissée.

Elle rampa jusqu’à lui.

Le regard fixe, le menton sur la poitrine, une immense tâche de sang. Un bras ballant sur le côté, l’autre posé sur la cuisse. Une menotte reliée à la poignée de la mallette.

Des liasses de billets. Plus qu’elle n’en avait jamais vus.

Estomaquée.

Elle scruta l’inconnu. Il était mort. C’était une certitude. Aucun mouvement dans la poitrine. Elle ne parvenait pas à prendre son pouls. Ce rictus étrange sur son visage, la bouche déformée par la douleur et néanmoins des yeux brillants et joyeux comme ceux d’un enfant admirant son trésor.

Incompréhension.

Il n’avait pas l’allure d’un homme d’affaires. Il transportait pourtant une somme considérable. Elle regarda autour d’elle. Personne. Elle entendait des cris lointains et des armes.

Un flot de pensées insoumises, un chaos qui surgit en un battement de paupières. Les tueurs, l’argent, le mort. Elle ne pouvait plus rien pour lui. Si elle laissait la mallette, l’argent tomberait dans les mains des terroristes. Achat d’explosifs, de fusils, d’autres attentats. Elle rageait à imaginer leur bonheur.

Tout cet argent au service de la folie et de la mort. Alors qu’elle pouvait…

Elle s'obligea à agir. Elle n'avait aucun délai.

Son sac à dos était trop petit pour y cacher la totalité des liasses. Elle fouilla dans les poches du gilet. La clé des menottes. Elle la trouva, rangée dans un petit étui en cuir. Elle rabattit le couvercle, libéra le mécanisme et attacha la mallette à son poignet. Pas de risque de la perdre, elle savait qu’elle devrait courir. Elle chercha encore dans les poches. Des papiers, un passeport. Un portefeuille. Elle l’ouvrit. Thomas Blanchard. Français. Elle rangea la petite clé jaune et celle des menottes dans sa pochette et remit le portefeuille dans le gilet du mort.

Disparaître. Trouver une sortie. Profiter du chaos pour s’évaporer dans la ville.

 

Réfléchir...

 

Elle serra minutieusement les sangles de son petit sac à dos. Le strict minimum. Elle était juste venue se balader. Si elle attendait les secours, elle risquait d’être interrogée sur le déroulement des événements, on ne la laisserait pas prendre son avion, elle devrait indiquer le contenu de sa mallette, elle risquait d’être bloquée plusieurs jours, elle n’avait aucune idée de ce qu’elle pourrait inventer, personne ne se balade avec une telle somme, c’était forcément de l’argent caché, un deal en cours, l’homme s’était trouvé là par hasard, juste le mauvais moment, un coup de malchance et une opportunité incroyable pour elle.

Elle devait prendre une décision et les idées s’entrechoquaient. Le doute, la culpabilité, la peur d'être arrêtée... Elle éprouvait d'infinies difficultés à prolonger un raisonnement. Une urgence incompatible.

Elle s’adossa contre le buffet et ferma les yeux.

Les Kogis. Son engagement depuis des années, la recherche effrénée de subsides, son impatience à aider ses sauveurs, sa rage devant l’inertie ou la corruption du gouvernement colombien, le regard des Anciens qui lisaient en elle, leurs paroles précieuses, leur amour de la terre. Elle pouvait parvenir à ses fins. Tout était là, dans cette mallette, il ne servait à rien de chercher à connaître la source de cette fortune, il s’agissait juste de saisir cette chance inespérée, d’assouvir enfin pleinement sa promesse. Elle leur devait d’être en vie.

Récupérer son sac de voyage à l’hôtel. Elle pouvait prendre n’importe quel avion, pour n’importe quelle destination, juste quitter le pays, éviter à tous prix d’être interrogée comme témoin.

Thomas Blanchard, Français. Elle le regarda une nouvelle fois. Que faisait-il là ? D’où lui venait cette fortune ? Attaque de banque, trafic d’organes, prostitution, réseaux pédophiles, trafic de drogues, argent sale des entreprises, fond d’investissement pour corrompre les instances dirigeantes, des enveloppes bien garnies glissées dans des poches et le silence se fait, les lois s’évaporent sous les flammes du pouvoir, ici, tout autant qu’ailleurs, l’Afrique n’était pas plus corrompue que l’Occident. Tout était possible, le pire comme le plus sordide. Cet homme, avec son gilet de chasse, semblait davantage parti pour un safari que pour un repas d’affaires. Était-il un monstre ou un bienfaiteur? Venait-il ici pour assouvir un projet innommable ou participer à une œuvre humanitaire, était-ce un projet lucratif ou un don désintéressé? Elle n’aurait sans doute jamais d’explications.

Et elle n’en avait pas besoin, finalement. Son projet était bien plus essentiel.

S’enfuir. Trouver une issue, s’éloigner avant que tout le secteur ne soit bouclé. Elle ne devait plus attendre.

Elle vérifia encore une fois les sangles de son sac, geste machinal du coureur, techniques de concentration avant le départ, s’extraire des pensées sombres, des doutes et des peurs. Une course qu’elle devait gagner. Sa vie en jeu.

Elle rejoignit l’extrémité du comptoir. Elle balaya la salle des yeux. Des tables et des chaises renversées, le contenu des assiettes répandu sur le sol, des sacs abandonnés, des vestes sur les dossiers des fauteuils, un corps gisant dans une flaque de sang.

Ne plus hésiter.

Elle jeta un dernier regard sur son mécène. Comme une photographie à insérer dans sa mémoire.

 

 

Elle s’élança entre les tables, une course jonchée d’obstacles, elle devait anticiper, lire l’environnement, plonger en elle comme sur les pentes d’une montagne, user de son expérience, éliminer les pensées qui pèsent. Elle ne chercha pas à courir en se protégeant d’un tir éventuel. Incompatible avec la performance du déplacement. Elle repéra une porte battante, un accès aux cuisines, elle bifurqua, sauta par-dessus un corps inerte, cinq mètres encore.

Une balle passa au-dessus de sa tête, une décharge électrique en elle, toutes les fibres musculaires saisies par un courant fulgurant, un flot d’adrénaline qui la propulsa avec une force gigantesque contre les deux panneaux de bois, un autre tir, l’impact de la balle dans le chambranle, le tireur était trop loin certainement, gêné par des obstacles ou perturbé par la vitesse de son déplacement, elle pouvait lui échapper, ne pas lui laisser le temps de se rapprocher, disparaître, courir, courir.

Elle n’avait jamais senti son cœur avec une telle ampleur, comme s’il était là, dans son crâne et qu’il lui hurlait sa terreur, comme s’il la suppliait de le sauver, il cognait avec une frénésie assourdissante, jusqu’à la douleur, elle slaloma entre les fourneaux et les tables de préparation, entre les frigos et les meubles de rangement. Des étagères couvertes de plats et d’aliments, des barrières salvatrices, des protections dont elle devait se servir. Anticiper les déplacements, trouver les meilleurs appuis, repérer les obstacles. Elle crut un court instant voir des roches autour d’elle.

Un accès vers l’extérieur, il devait y avoir un couloir pour les livreurs, le pire serait d’être piégée dans la cuisine. Une porte métallique peinte en blanc, très large, un passage pour des chariots alimentaires, elle fonça vers son salut.

Le tireur entra brusquement dans la pièce, fusil automatique à l’épaule, il repéra la femme qui s’engageait sur le seuil, elle fermait la porte, il aperçut sa silhouette, une seconde trop tard. Un tir rageur.

La porte métallique n’arrêta même pas les balles.

Laure s’engagea dans un large couloir, des néons pour éclairage. L’impact des balles à travers le panneau, comme une mort qui la cherchait, des bêtes affamées, il n’y aurait aucune pitié, le tueur devait enrager de la voir s’échapper. Si elle ne s’était pas immédiatement écartée, elle aurait été abattue. Les balles avaient traversé la porte métallique comme un vulgaire carton. Elle refusait d’imaginer son corps transpercé.

Trouver une issue, une sortie, rejoindre une rue, se perdre dans la foule, courir, courir. Elle n’aurait jamais imaginé devoir user de ses talents pour sauver sa vie.

La mallette la gênait dans sa fuite. Elle avait dû la bloquer sous un bras. La chaîne des menottes frappait le cuir.      

Vingt mètres de couloir rectiligne. Elle devinait un angle, un axe perpendiculaire. Elle devait l’atteindre avant que le tireur n’entre. Dix secondes de répit. Un sprint effréné, une course folle, la peur au ventre, les jambes en feu. Elle avait eu raison de serrer les sangles de son sac. Elle devait pouvoir se concentrer. On ne court pas vite sans y penser. Il ne suffit pas de lancer les jambes en avant, encore faut-il trouver la fréquence, la longueur de la foulée, l’appui du talon, la montée du genou, la régularité mécanique de l’ensemble.

Elle arrêta ses pensées et se trouva totalement folle. Comment son esprit pouvait-il s’égarer de la sorte ? Elle tourna à l’angle au moment où elle entendait la porte s’ouvrir dans son dos. Quatre impacts dans le mur. Des éclats de ciment. Elle ne put s’empêcher de courber le dos, de rentrer les épaules. Courir, courir, courir. Un escalier, une porte d’ascenseur à sa droite. Non, elle ne voulait pas être enfermée. Elle s’engouffra dans l’enchaînement des marches. Quatre à quatre. Comme sur des chemins de pierres, anticiper, se projeter sur le saut suivant et accompagner la réception en cours, instaurer une répétition affinée, ne jamais relâcher l’effort. Courir, courir, courir…

Elle ne devait pas s’engager dans une allée, il fallait trouver des angles, des couloirs perpendiculaires, des portes à franchir.

À droite, un hall puis un croisement. Une porte métallique avec une barre d’ouverture. Elle appuya violemment sur le mécanisme et poussa le battant.

Parking extérieur. Lumière du jour. Zone d’approvisionnement du centre commercial. Des containers, des déchets de toutes sortes, tous les véhicules des employés. Elle balaya rapidement l’espace et s’engagea dans les enfilades des voitures. Elle jeta un regard rapide dans son dos. Rien, personne, aucun mouvement. Le tueur avait abandonné la poursuite. Sans doute s’était-il décidé à éliminer des proies plus faciles. Elle ne voulut pas ralentir sa course. S’éloigner, fuir, loin, disparaître, éviter les forces de police. Elle vit surgir au bout du parking trois véhicules militaires, des bâches sur les armatures en demi-cercles, le camouflage habituel des frondaisons. Elle se tapit derrière un 4X4 et laissa passer les troupes. Elle regarda furtivement les hommes sauter des camions et se ruer à l’intérieur du bâtiment. Exactement le chemin inverse au sien. Elle était sortie juste à temps.

Disparaître.

Elle resta accroupie et se faufila derrière les véhicules jusqu’à la sortie du parking. Elle traversa l’avenue et s’accorda une pause. Elle était en dehors de la zone dangereuse, hors d’atteinte, hors de vue, anonyme parmi la foule. Elle devait reprendre son souffle, observer, tenter de comprendre. 

Quelques soldats descendus des camions barraient l’entrée du parking avec de la rubalise, périmètre de sécurité, vérification des identités.

Elle prit conscience du chaos.

De la fumée s’échappait d’un toit du bâtiment, un feu en cours. Elle entendait des sirènes de l’autre côté du centre. Des gens qui couraient, des cris, des appels, elle vit un soldat soutenir une femme blessée. Des dizaines de voitures arrêtées sur la chaussée, des curieux qui cherchaient à comprendre, inconscients du danger, heureux d’être des témoins privilégiés. Personne n’avait idée du massacre.

Elle en était sortie.

Une fortune dans les bras.

Disparaître.

Réfléchir…

 

 

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