L'avidité

Pourquoi sommes-nous avides ?

http://mariannesouliez.com/2015/03/16/pourquoi-sommes-nous-avides/#respond

Traduction du matin d’un article de Charles Eisenstein
Plusieurs personnes ont régi à mon commentaire sur Facebook l’autre jour comme quoi l’avidité est davantage un symptôme qu’une cause de notre système actuel avec toutes ses inégalités. On me demande: quelle est la cause de l’avidité? Je dirai d’abord ce que je pense être l’avidité : L’avidité est le désir insatiable pour ce dont on n’a pas véritablement besoin, ou bien dans des quantités qui sont au delà de nos besoins réels.
Quand nous sommes coupés de la satisfaction de nos besoins élémentaires, nous cherchons des substituts pour apaiser notre faim. Privés de connexion à la nature, de connexion à une communauté, d’intimité, d’expression individuelle porteuse de sens, d’habitats et d’environnements qui parlent à l’âme, de connexion spirituelle, du sentiment d’appartenance, bon nombre d’entre nous consomment trop, mangent trop, font du shopping en excès et accumulent trop. Combien faut-il manger pour compenser le fait de ne pas vivre l’appartenance? Combien de pornographie pour compenser le déficit d’intimité? Combien d’argent pour compenser le profond sentiment d’insécurité? Aucun montant ne suffit. Les causes de notre séparation de toutes ces choses imprègnent chaque aspect de notre culture.
Je lisais justement hier un article sur les coutumes parentales des autochtones. L’auteur décrivait la manière dont les enfants pleurent rarement parce que leurs besoins sont systématiquement et immédiatement comblés: portés nuit et jour, recevant le sein à la demande jusqu’à trois ou quatre ans et ainsi de suite. Cela m’a rappelé des souvenirs d’enfance – bien que j’ai été très aimé selon nos standards culturels – où j’ai été malgré tout très souvent seul, ayant soif d’attention. La plupart d’entre nous en Occident avons passé du temps seul: seul dans la pouponnière de l’hôpital, seul dans le berceau, seul dans la poussette, pleurant pour voir nos besoins satisfaits, et finalement nous adaptant à ce qu’ils ne soient pas nourris. Nous nous sommes endurcis et sommes devenus habitués à un monde où il n’y a jamais assez, où nous devons nous battre, attraper et tenir très fort de peur de manquer. Même le sein, l’expérience archétypale de l’abondance, était souvent refusé, limité ou interrompu avant que nous soyons prêts.
Peut-être une telle éducation est-elle nécessaire dans notre contexte culturel. Autrement, nous avançons dans la vie en faisant confiance, sans protection, doux, facilement exploité. Nous sommes préparés dès notre naissance à une économie de la compétition, du chacun pour soi. On voit comment cette insécurité, programmée à un niveau très profond, peut se manifester comme une tendance innée à l’avidité. Cela donne à voir l’avidité comme notre état naturel et la générosité comme un accomplissement contre-nature.
Plusieurs aspects de notre sytème économique reflètent cette programmation. Considérons par exemple l’usure, que j’ai décrit dans Sacred Economics comme le pilier de notre système. Le prêteur est fondamentalement quelqu’un qui a plus d’argent qu’il n’a besoin sur le moment (c’est pourquoi il a les fonds pour prêter) mais au lieu de dire: « Je n’en ai pas besoin tout de suite, tiens, utilise-le », il dit « Je te laisserai l’utiliser seulement si j’en ai plus au final ». Cela correspond pile à la mentalité du manque et du contrôle. Cela colle à une expérience de vie qui a enseigné: « Il n’y a forcément pas assez. Il faut s’accrocher à ce que l’ on a, l’assurer, contrôler les personnes à l’extérieur de vous afin qu’elles continuent de satisfaire vos besoins. Si vous ne le faites pas, vos besoins ne seront pas nourris.» Parce que la plupart d’entre nous n’avons pas eu assez de l’expérience d’avoir nos besoins satisfaits sans efforts.
Cette psychologie de l’intérêt s’étend loin, forme le terrain de jeu sur lequel les banquiers, les PDG, les directeurs de fonds de pension, les politiques et même les petits épargnants opèrent. Certes, certains poussent l’avidité à des extrémités effrayantes, mais même sans les magouilles de JP Morgan et Goldman Sachs, l’impératif financier de convertir toutes les ressources naturelles et capital social en argent continuerait. Les mégabanques et les hedge funds sont les joueurs les plus rusés et les plus impitoyables, mais le résultat – l’écocide et l’appauvrissement – sont écrites dans les règles du jeu.
Quand je décris l’expérience de la petite enfance, je ne veux pas la rendre seule responsable de l’avidité. Tous les aspects de notre culture conspirent à nous dépouiller de notre connexion et de notre appartenance. Laissez-moi en citez quelques autres:
– Un endoctrinement religieux qui facilite le rejet de soi.
– Une scolarité qui garde les enfants à l’intérieur, encourage la compétition et les habituent à faire des choses qui leur importe peu afin d’obtenir des récompenses extérieures.
– Une idéologie hygiéniste qui cultive la peur et le rejet du monde.
– L’immersion dans un environnement fait de marchandises, de bâtiments et d’images standardisés.
– L’effet aliénant de vivre dans des formes non organiques et anguleuses.
– Des droits de propriété qui nous confinent la plupart du temps dans nos habitations, des environnements commerciaux et quelques parcs.
– Des images dans les medias qui nous font nous sentir inférieure et sans valeur.
– Un système financier basé sur la dette où l’argent est systématiquement rare: il n’y a jamais assez d’argent pour payer les dettes.
– Une culture légale de la responsabilité où tout le monde est présenté comme un adversaire.
– Un système de croyances patriarchal qui oppresse le féminin intérieur et extérieur, enferme l’intimité et fait de l’amour une transaction.
– Du chauvinisme racial, ethnique et national qui fait de nos frères et soeurs humains des Autres.
– Une idéologie de la nature en tant que ressource qui nous coupe de notre interconnexion avec les autres êtres vivants et nous fait nous sentir seuls dans l’univers.
– Une culture déqualifiante qui nous transforme en consommateurs passifs et impuissants de nos expériences.
– Une immersion dans un monde d’étrangers, dont nous ne reconnaissons pas le visage et dont nous ne connaissons pas les histoires.
– Peut-être encore plus fondamentalement, une métaphysique qui nous dit que nous sommes des êtres séparés, distincts, dans un univers Autre.
Je pourrais en citer encore des centaines. Elles composent le bain dans lequel nous avons baigné, qui a coloré notre conception intime de nous-même et du monde, notre expérience essentielle de ce qu’est être humain. En aucun cas ne sont-elles la totalité de l’expérience de quelqu’un. La vérité  fondamentale de l’interconnexion, de l’unité, émerge toujours d’une manière ou d’une autre, faisant mentir l’illusion de la séparation. Et ces émergences surgiront de plus en plus au fur et à mesure que le monde de la séparation s’écroule.
Juste à l’instant, ma femme est passée derrière moi et m’a donné le plus tendre baiser. A ce moment, je me suis senti complètement chez moi. Avez-vous déjà été contenu dans une expérience de connexion intime et senti vos besoins diminuer, senti la logique du contrôle s’évaporer ?
Nous pouvons partir en guerre contre les gens avides, mais cela ne résoudra rien. Cela exacerbera le problème parce que cela accentuera le champ de la Séparation, qui est à la base une guerre contre l’autre, une guerre contre la nature, une guerre contre nous-mêmes, une guerre contre tout ce qui existe.
Au lieu de la guerre, quelle est la version systémique de ce tendre baiser ? Qu’est-ce qui transformera l’atmosphère de manque à laquelle nous sommes si habitués qu’elle nous semble être la réalité même ? Parce que « l’atmosphère du manque » est partout, tout doit changer. Sacred Economics décrit la dimension économique de ce baiser sous la forme de proposition économiques concrètes – l’inversion de l’usure, le rétablissement des biens communs, l’élimination de la rente économique, un revenu de base universel, l’internationalisation des coûts, la localisation économique, etc. Ce qu’ils ont en commun est qu’ils sont issus d’un récit ancien qui ne nous tient pas pour séparés. Et ils contribuent à créer un monde qui ne nous entraîne plus dans la Séparation.
Mais l’avidité est le symptôme d’une maladie qui transcende l’économie. Comme le suggère la liste ci-dessus, aucun aspect de notre société ne sera à l’abri de la révolution d’amour qui est en cours.

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