L'égalité des chances...

A l'école, tous les enfants ne sont pas égaux : la preuve en 3 exemples...

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LE PLUS. Septembre 2014 sonnait la mise en place de la réforme des rythmes scolaires dans toutes écoles de France. Cette mesure, qui a engendré de nombreuses contestations, est-elle bénéfique aux écoliers ? Pas pour notre contributrice. Professeur émérite de psychologie, elle nous explique en quoi elle accroit les inégalités entre les enfants.

Depuis septembre 2014, la réforme des rythmes scolaires s'applique dans toutes les écoles, sans exception (LCHAM/SIPA)

On entend très peu rappeler que les évaluations Pisa publiées en 2013 – à propos desquelles Vincent Peillon, alors ministre de l’Éducation nationale, avait dit qu’elles prouvent l’urgence de faire quelque chose pour l’école primaire qui doit être la priorité pour la refondation de l’école – ont démontré que la France a acquis la triste réputation de pays le plus inégalitaire de l’OCDE : "Le fossé n’a jamais été aussi grand entre les "bons" et les "mauvais".

Vincent Peillon s’en était saisi pour légitimer sa politique et faire accepter sa réforme dite des "rythmes scolaires", en oubliant totalement que les élèves ainsi évalués avaient 15 ans en 2012, c’est-à-dire qu’ils ont fait tout leur cursus primaire entre 2000 et 2008, avec des semaines de quatre jours et demi de classe et les programmes datant de 2002 !

Des inégalités scolaires sans rapport avec les rythmes scolaires

La cause de ces mauvaises évaluations en 2012 n’est donc ni le passage à la semaine de 4 jours ni la mise en place des programmes de 2008 !

En 2012, un ouvrage d’ATD Quart Monde rappelle qu’on ne peut envisager la question scolaire sans prendre en considération le contexte de la société et, notamment, les inégalités flagrantes subies par un certain nombre de familles en précarité.

Pascal Percq constate, dans cet ouvrage, qu’en 2012 la corrélation entre l’origine sociale d’un élève et ses résultats scolaires est devenue évidente !

Qui se préoccupe de ces constats, et qui fait quoi pour réellement tenter d’y remédier ?

Je vais démontrer qu’avant même d’avoir contraint les collectivités à activer des compétences éducatives nouvelles pour beaucoup d’entre elles, pour appliquer cette réforme renforçant de fait les inégalités territoriales, ces dernières existaient entre les écoles sans vraiment donner l’impression qu’on cherche des solutions pour les réduire sensiblement.

Je m’intéresse ici à trois territoires français dont on pourrait penser que l’école permet à tous les enfants d’être dans les mêmes conditions d’apprentissage et à tous leurs enseignants de bénéficier des mêmes conditions de travail.

1 – En Corse, un si bel exemple de la réforme des rythmes scolaires

Mon premier exemple est une école de Corse, qui a séduit, à la rentrée 2014, une journaliste du "Monde". Voici ce qu’elle écrivait à propos de cette école dans "Le Monde" daté du 19 septembre 2014 :

"A 15h30, c’est la fin des cours à l’école primaire de Monticello, village de Haute-Corse. Mais pour les enfants, la vraie journée commence. Après les maths et le français, enfin les ateliers périscolaires. Ils font valser les chaises et se ruent dans la cour de recréation. Là, entre les toboggans et les babyfoots, des animateurs les attrapent au vol. Les élèves nagent, courent, chantent pendant une heure, puis reprennent le chemin de la maison.

Notons ici que pour cette journaliste, visiblement les enfants sont en apnée le temps qu’ils sont en classe et se mettent à respirer une fois sortis de la classe.

A la différence des 20.000 communes qui découvrent maintenant les ateliers périscolaires, Monticello les organise depuis mai 2013 : "Il y a eu quelques cafouillages au début, mais on apprend vite, se félicite la directrice Stéphanie Mattei, tout le monde y a mis de la bonne volonté."

L'environnement s'y prête. L'école est nichée au cœur d'un vaste complexe sportif. Un terrain de football borde l'établissement. A l'ombre des oliviers, des poneys se reposent. Une piscine publique agrémente le décor. Et bientôt, une ferme pédagogique, avec poules et lapins, sera aménagée sur une colline.

"Le terrain nous appartient, explique l'adjoint du maire aux affaires scolaires, Jean Payen, une main en visière pour se protéger du soleil, l'autre pointant du doigt le maquis... "Il n'y a plus qu'à amener les animaux."

En 2007, l'école primaire de Monticello "n'en était même pas une, estime l'adjoint M. Payen, il n'y avait que cinq classes et peu d'élèves." Les Mattei (père et fils, ancien et nouveau maires) ferment l'établissement en juin 2012. Une nouvelle école, labellisée bâtiment écologique, ouvre trois mois plus tard.

Elle abrite une dizaine de salles et 170 élèves (soit pour huit niveaux de classe, 21 à 22 élèves maximum par niveau, nda). Le mobilier y est ergonomique, adapté à la taille des élèves. Pour faire cours, les professeurs ont le choix entre la traditionnelle estrade ou de mini-amphithéâtres circulaires, "favorisant les interactions".

Une "salle d'expression" permet aux enfants de se réunir à l'écart des enseignants. Et les élèves, sont-ils mieux et meilleurs en classe ? "Nous n'avons pas encore évalué les résultats de nos efforts, admet la directrice."

Je me permets d’ajouter ici que, dans une commune de la métropole lilloise, nous avions mis en place un projet éducatif (dans un groupe scolaire ne bénéficiant absolument pas de ces moyens en terme de locaux et d’environnement), et, dès la fin du premier trimestre de l’année de mise en œuvre du projet, nous avions pu évaluer des différences substantielles, positives, tant dans les apprentissages des enfants que dans leur bien-être.

"De son côté, Michel Barat, recteur de l'académie de Corse, est séduit. "C'est le plus bel établissement de France, assure-t-il. La commune est désormais plus réputée pour son école que pour Jacques Dutronc." Le chanteur yéyé et ses innombrables chats ont élu domicile dans une gigantesque maison avec piscine, surplombant le village. Une attraction touristique qui vaut bien un détour à l'école de Monticello."

Cette école a d’ailleurs bénéficié de la présence de Vincent Peillon pour son inauguration.

2 – A Lille, une réforme difficilement applicable

Mon second exemple est une école maternelle de la métropole lilloise, dans laquelle agit une équipe pédagogique particulièrement mobilisée pour ses élèves.

261 enfants se répartissent dans les locaux sans surface "en trop" : 27 enfants pour les classes des plus petits mais 30 dès la moyenne section. Étant déléguée départementale de l'Éducation nationale pour cette école, je participais récemment au conseil d’école.

Que retiendrai-je ici des demandes des enseignants, pour travailler le mieux possible avec leurs élèves ?

Changer une porte d’entrée pour que celle-ci puisse être fermée de l’extérieur, sans mettre les enfants en danger, quand des parents peu respectueux des horaires ressortent alors que plus personne ne peut être présent pour fermer derrière eux la porte qu’ils n’hésitent pas à laisser ouverte. L’école n’est bien évidemment pas située dans l’environnement de rêve de l’école de Monticello.

Inutile aussi de préciser que dans cette école, contrairement à ce que j’ai pu rencontrer dans d’autres écoles de différents territoires pourtant moins affectés par un contexte social compliqué, il n’y a pas une ATSEM (agent territorial spécialisé en école maternelle) par classe.

Leur demande porte encore sur la possibilité de voir des travaux se faire dans la cour de récréation pour rénover une des surfaces qui, actuellement, génère de grosses flaques dès que la météo n’est plus celle de Corse.

Puis, sont évoqués les problèmes de locaux, car évidemment toutes les activités relevant du programme ne peuvent se dérouler au sein de l’établissement qui ne possède absolument pas les espaces adéquats.

Il faut donc, pour toutes ces activités, partager des locaux extérieurs avec une autre école, mais aussi, pour certains d’entre eux, avec une association privée qui, ayant une antériorité sur l’occupation de ce local par rapport aux élèves de cette école, est prioritaire pour choisir, sur l’emploi du temps, les plages temporelles qui lui conviennent le mieux : à charge pour les enseignants d’utiliser ce qui leur est laissé par ailleurs.

Et, il a encore été question d’une sortie prévue dans le projet de l’école, mais qui ne pourra se faire à cause du manque de transport adéquat : cette sortie concerne deux classes de 30 élèves chacune, qui doivent donc être accompagnés par 8 adultes. Or, le bus le plus grand qui peut leur être mis à disposition possède ….. 63 places !

J’ajoute que les représentants de la mairie, présents au conseil d’école, prennent note de ces difficultés et ne s’y montrent absolument pas indifférents, mais ils n’ont juste pas la possibilité de trouver des solutions pertinentes dans l’état actuel des choses pour la commune.

Mêmes conditions d’apprentissages pour les enfants, mêmes conditions de travail pour les enseignants !

3 – A Mayotte, obligée d'appliquer la réforme sans en avoir les moyens

Mon troisième exemple. J’ai été contactée en juin dernier par un collègue enseignant de Mayotte.

Mayotte est bien un territoire français dans lequel les écoles dépendent de l’Éducation nationale. Quelle était la demande de ce collègue ?

Voici ce qu’il m’écrivait :

"L'école à Mayotte, un département français qui se trouve dans l'océan Indien, fonctionne de façon dérogatoire (système des rotations, cinq heures d'affilée le matin ou l'après-midi) à cause d'un déficit énorme de salles de classe.L'administration veut normaliser la situation en appliquant les rythmes nationaux mis en place là où la rotation n'existe pas...

Ce système est utilisé parce qu’il manque au minimum 500 salles de classes … Il faut aussi tenir compte du climat ici et surtout des conditions de travail qui sont rudes... Les collègues ne veulent pas basculer sur les rythmes nationaux parce que les conditions ne sont pas encore remplies (classes non suffisantes, manque de cantines scolaires, de matériels d’enseignement…) mais, je reconnais que ça permet aussi de s’occuper de la famille …"

En tout cas, là, le collègue évoque l’importance de la famille.

Ce collègue est venu après la rentrée en métropole, pour une rencontre avec les chargés de mission du Ministère de l’Éducation nationale pour les rythmes scolaires, qui lui ont fait comprendre qu’on ne pouvait pas accepter qu’il y ait tout un département dérogatoire par rapport à l’application du décret !

Mais quelles propositions pour que ce décret puisse s’appliquer ? AUCUNE !

J’ai eu occasion d’échanger avec ce collègue désespéré par la situation. Il m’expliquait qu’un nombre non négligeable de ces enfants doivent marcher pendant une heure pour venir à l’école et évidemment autant pour rentrer chez eux.

Sachant qu’il n’y a aucune possibilité de faire manger sur place les enfants ainsi scolarisés, comment imaginer qu’ils puissent rentrer chez eux le midi pour manger, puis revenir pour …. une heure ou une heure et demi de classe ?

Quatre heures de marche à pied dans la journée par delà cette journée scolaire ; et on ne peut qu’imaginer le type de nouvelles activités pédagogiques qui pourront être proposées à ces enfants !

Mêmes conditions d’apprentissages pour les enfants, mêmes conditions de travail pour les enseignants !

Les rythmes scolaires créent de nouvelles inégalités scolaires

J’ai pris ces trois exemples parmi beaucoup d’autres que j’aurais pu prendre, tant mes tournées en France m’ont permis, malheureusement, de conforter l’idée d’inégalités que je savais présentes.

Mais, quand je constate qu’à ces inégalités déjà massives se surajoutent aujourd’hui celles liées à la mise en place de la réforme, entre les enfants qui vont faire du poney et ceux qui auront droit de s’énerver 45 minutes de plus par jour dans la cour de récréation, situation étant, rappelons-le, imposée et portée par la seule Éducation nationale, je m’autorise à demander ce qui reste de Nationale dans cette Éducation !

Le programme, certes, mais ensuite ?

J’entends bien les esprits chagrins me dire que j’exagère, j’ai fait exprès de prendre les exemples les plus extrêmes, mais outre le fait que je trouve aberrant de rappeler subitement à Mayotte qu’étant un département comme un autre, il doit appliquer cette loi comme les autres départements, je rappelle quant à moi que l’école de Monticello, celle de la métropole lilloise et celles de Mayotte sont des écoles de la République, accueillant des écoliers de la République : un État démocratique comme la France se doit de pouvoir accorder à chacun de ces écoliers les mêmes chances de réussite.

Publié le 17-11-2014 à 09h03 - Modifié à 11h57
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Avatar de Claire Leconte
Par Claire Leconte
Professeur émérite de psychologie

Édité par Laura Bruneau

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