L'enfer

Isolement en prison : "On ne peut pas en sortir sans sentir la merde"

Philippe Boulet-Gercourt

Aux Etats-Unis, des dizaines de milliers de détenus sont placés à l'isolement total pendant 5, 10, 25 ans. Ils ne voient personne, la solitude les rend fous. Enquête sur cette "version propre de l'enfer".

La première Super-maximum Security Prison a été celle de Marion, dans l'Illinois. (AP Photo/The Southern, Steve Jahnke)La première Super-maximum Security Prison a été celle de Marion, dans l'Illinois. (AP Photo/The Southern, Steve Jahnke)

Ne pas devenir dingue. Ne pas te laisser happer. Résister aux hallucinations - les bourdonnements, le bruit d'une fête imaginaire au coin de la rue, les "Joe ! Joe !" qui t'appellent de nulle part. L'enfant chauve que tu découvres un beau matin dans ta cellule avant de comprendre, un jour de terreur plus tard, qu'il s'agit d'un souvenir d'enfance, un gamin du quartier qui avait chopé une leucémie fatale quelques mois avant la mort de ta mère. Lutter. Ecrire, pour survivre. Remuscler ta pensée.

Fixer un point du mur en essayant de discipliner les yeux, de ne pas les bouger. C'est presque impossible, ton regard ne veut pas rester en place. Tu finis par y arriver cinq minutes, dix minutes... Une heure. Le point que tu fixes commence à bouger, à danser. Le cerveau tente de mettre de l'ordre dans ces formes en mouvement. Tu te fais ton film, un cheval au galop, un gosse qui shoote dans un ballon... Des trucs, aussi, que tu ne veux pas voir, des gens que tu as bousillés. Tout est affaire de perception. Et, soudain, tu vis le moment le plus terrible de ton existence : tu te rends compte que tu n'es plus capable de distinguer la réalité du fantasme. Les petites images dansent sur le mur, et toi, tu ne sais plus où tu habites...

Seul, 23 heures sur 24

Tout se bouscule dans la tête de Joe Loya. Les flics l'avaient surnommé "le bandit de Beyrouth", la faute aux guichetiers qui l'imaginaient libanais, indien ou pakistanais, tout, sauf un Mexicain-Américain d'East Los Angeles. Joe le malin, Joe le charmeur, Joe le braqueur, une quarantaine de banques dévalisées sans qu'il ait jamais eu besoin de pointer son flingue sur quiconque. Début 1989, il finit par se faire pincer, mais son intelligence et son humour font craquer l'agent du FBI qui l'a traqué. Il est relâché... et s'empresse d'attaquer cinq nouvelles banques.

Condamné à sept ans de prison, Joe se fait remarquer. Il est maniaco-dépressif, s'énerve pour un rien. Un détenu, qui a revendu son "Playboy" sans lui en demander l'autorisation, se retrouve avec un bout d'oreille en moins. Un jour, son ancien compagnon de cellule est retrouvé mort. Joe est soupçonné. A tort. Pour le faire craquer, on le place à l'isolement. Deux années de solitude, vingt-trois heures sur vingt-quatre.

Les bruits imaginaires, les semaines passées sans dire un mot. L'enfant chauve. La peur panique de voir quelqu'un forcer la porte de votre cellule et vous trucider. Dans l'histoire de Joe, il y a un happy end : à sa sortie de prison, au milieu des années 1990, il devient journaliste et tire de l'histoire de sa vie un one-man-show puis une autobiographie remarquée. Il a une copine, et une fille de 7 ans. Mais aussi un passé qui ne le lâche pas.

Hallucinations

En 2003, ses hallucinations lui valent huit jours d'hospitalisation. Ses oreilles bourdonnent toujours, près de vingt ans après sa libération. Et il a mis plus de dix ans à dompter ses cauchemars. "J'ai toujours les cicatrices, dit-il. Je suis un homme blessé."

"Une version propre de l'enfer", a dit un jour un gardien de prison en parlant du "solitary confinement", cet isolement carcéral qui devrait être limité à quelques jours mais dure souvent des années. Aucun chiffre précis n'existe, mais on estime qu'ils sont près de 80 000 à croupir dans la solitude de leur minuscule cellule, 6,50 mètres carrés pour certaines prisons de sécurité maximale (Supermax).

Faites l'expérience : marchez trois pas dans le sens de la longueur, deux dans celui de la largeur. C'est la taille de votre univers. Imaginez les murs. La table soudée à une paroi, le tabouret, le lit, le lavabo, la cuvette des WC. 

Certaines cellules ont une fenêtre minuscule qui donne sur une cour avec un haut mur de l'autre côté, détaille Raphael Sperry, un architecte qui se bat pour que le code d'éthique de sa profession interdise de concevoir de telles prisons. Tout ce que vous pouvez voir est un sol nu, un mur, et le ciel. Vous ne verrez jamais une personne dehors, jamais un animal. Et si vous avez une fenêtre, vous écopez d'un bloc, sans le moindre jour."

L'autre option est une porte percée de petits trous laissant passer la lumière du couloir, souvent artificielle - en criant, on peut parler à d'autres détenus. Mais dans ce cas, adieu la fenêtre.

Sans contact avec son espèce, l'homme devient fou

L'homme est un animal social. Sans contact avec son espèce, il s'étiole rapidement ou devient fou. Aux Etats-Unis, cela n'est pas toujours bien perçu ni facilement accepté. "On vit toujours avec ce mythe de l'homme qui n'a besoin de personne, du cow-boy à midi dans la grand-rue, pétard en main, du héros solitaire. La compagnie des autres, c'est pour les gonzesses", remarque Joe Loya, qui peut vous parler de saint Paul ou de méditation transcendantale avec la même aisance que de son passé.

De 2006 à 2010, la chaîne Fox Reality a diffusé un show baptisé "Solitary", où les concurrents s'affrontaient au "jeu" de l'isolement en prison. "Escape 3D : The Jail", un jeu vidéo, propose un enfermement virtuel. Mais la réalité vraie, elle, n'a rien de ludique. Dans les Supermax, elle a même l'allure d'un cauchemar de science-fiction dans lequel les portes s'ouvrent et se ferment automatiquement sans que les prisonniers aient le moindre contact avec les gardiens.

Voici comment la Cour suprême des Etats-Unis décrit un pénitencier Supermax de l'Ohio, dans une décision de 2005 : 

Les cellules ont des portes pleines en métal, avec des bandes de métal sur le côté et en bas, qui empêchent la conversation ou la communication avec d'autres détenus. Tous les repas sont pris dans la cellule du détenu, plutôt que dans un réfectoire. Les occasions de visite sont rares et toutes se font avec des vitres de séparation. Il est juste d'affirmer que les prisonniers du pénitencier d'Etat de l'Ohio sont pratiquement privés de toutes les stimulations que peuvent fournir les sens ou l'environnement dans lequel on se trouve, et de tout contact humain."

Psychoses aiguës

Stuart Grassian, un psychiatre de Boston qui a interrogé plus de 200 détenus soumis au régime de l'isolement, a découvert qu'un tiers soufraient de psychoses aiguës accompagnées d'hallucinations. Le pourcentage grimpe même à 45% dans une autre étude menée auprès de prisonniers Supermax de l'Etat de Washington.

Dès les années 1960, plusieurs études faisant appel aux électroencéphalogrammes avaient déjà montré qu'après seulement une semaine de solitude forcée l'activité cérébrale ralentissait. Au bout de plusieurs mois, les électroencéphalogrammes de 57 prisonniers d'un camp de l'ex-Yougoslavie ont fait apparaître des déformations cérébrales. Ces dégâts sont marqués chez l'adulte, ils le sont plus encore chez l'adolescent. Oui, l'adolescent : un tiers des 100.000 mineurs en prison passent au moins quelque temps à l'isolement.

La prison de Thomson, dans l'Illinois, a été achetée par l'Etat fédéral qui veut en faire une prison Supermax (Kevin E. Schmidt/MAXPPP)

La pratique, aux Etats-Unis, remonte à une expérience tentée par les quakers avec l'ouverture, en 1829, du pénitencier de l'est de la Pennsylvanie - "pénitencier", car les quakers imaginaient que de la pénitence de six mois de solitude viendrait la rédemption. L'échec est évident. En 1842, Charles Dickens visite la prison et en ressort effaré. Le châtiment est "cruel et injuste", écrit-il. 

A mon avis, cette altération lente et quotidienne des mystères du cerveau est incomparablement pire que n'importe quelle forme de torture physique".

Tocqueville, après s'être rendu dans une prison new-yorkaise, n'est pas moins sévère : l'isolement "dévore ses victimes sans relâche et sans pitié, accuse-t-il. Cette solitude absolue, si rien ne vient l'interrompre, est au-delà de ce qu'un homme peut endurer [ ...]. Elle ne réforme pas, elle tue." En 1890, la Cour suprême est à deux doigts de déclarer la pratique anticonstitutionnelle, et celle-ci disparaît peu à peu.

Une prison dernier cri

Jusqu'en octobre 1983. Dans la même journée, deux gardiens de la prison de Marion, dans l'Illinois, sont assassinés. En réaction, la prison confine les détenus à un isolement strict, 23 ou 24 heures sur 24. La première Supermax est née. Six ans plus tard, le gouverneur républicain de Californie inaugure la Supermax de Pelican Bay, une "prison dernier cri qui servira de modèle à toute la nation". C'est l'époque où tout un pays commence à tourner le dos à l'idée même de réhabilitation derrière les barreaux, et parle des détenus comme d'animaux enragés qu'il faut contrôler. Où les hommes politiques en campagne promettent de coffrer les bad guys et de "jeter la clé" de leur cellule.

Officiellement, il s'agit de mettre les "pires des pires" criminels hors d'état de nuire. Cette mesure extrême "doit être seulement utilisée quand elle est absolument nécessaire [ ...], elle ne devrait jamais donner l'impression qu'il s'agit d'une mesure de rétorsion contre des individus ", affirmait encore, en février dernier, Charles Samuels, directeur du Bureau fédéral des Prisons.

Belles paroles, aux antipodes de la réalité. Le châtiment "est de plus en plus souvent infligé à des prisonniers qui ne représentent pas une menace pour le personnel mais sont placés à l'isolement pour des violations mineures, perturbantes mais non violentes, comme le fait de répondre (insolence) [ ...] ou de refuser de changer d'unité ou de cellule", note Nicholas Turner, président du Vera Institute of Justice, une ONG new-yorkaise fondée par le philanthrope Louis Schweitzer.

Abus généralisé

A en croire une étude de cet institut, qui porte sur l'Illinois, 85% des prisonniers placés en isolement disciplinaire l'ont été à la suite d'une infraction mineure aux règles de la prison. Cet abus généralisé a des conséquences épouvantables : dans un Etat comme la Californie, un détenu placé à l'isolement y passe sept ans, en moyenne. Il n'est pas limité aux Supermax, qui sont aujourd'hui plus de soixante, mais concerne aussi les unités spéciales de prisons d'Etat. Et même les petites prisons de comté !

Richard Ausmus, 48 ans, détenu dans l'Illinois a été condamné, en 1989, à 75 ans de prison pour viol. Il sera placé en liberté conditionnelle, au mieux, le 2 novembre 2024, à la moitié de sa peine (il est incarcéré depuis 1987). Richard, que nous avons interviewé par correspondance, est tout le contraire d'un détenu dangereux.

Après des années difficiles, dans un univers où la guerre des gangs faisait rage et où "l'administration refusait de mettre en place le moindre programme positif ", Richard a progressivement changé. 

"Je fais partie de ceux qui ont utilisé leur temps disponible en prison pour lire, étudier et s'éduquer, raconte-t-il. Ce faisant, ma vision du monde et mon attitude ont commencé à évoluer. En 2006, on m'a finalement offert la possibilité d'être transféré dans un établissement de sécurité moyenne. J'ai vite réalisé tout le parti que je pouvais en tirer. Au bout de quelques mois, j'étais inscrit à des cours par correspondance à l'université. J'ai aussi suivi des programmes pour contrôler ma colère, et des études chrétiennes et bibliques." Dans ses lettres, page après page, Richard exprime un remords profond pour ce crime en réunion qu'il n'aurait "jamais pu imaginer commettre".

En 2012, il est à deux mois de recevoir son diplôme universitaire quand il se retrouve soudainement transféré et placé à l'isolement dans la prison de Menard, dans le sud de l'Illinois. L'administration le soupçonne d'être toujours lié à un gang et d'avoir encouragé la tenue d'une protestation pacifique dans la prison. L'accusation est absurde, elle sera d'ailleurs rapidement retirée et effacée de son dossier. Mais Richard, plus d'un an après, est toujours seul dans sa cellule, soumis non à une sanction mais à un régime de "détention administrative".

"A ce jour, écrit-il, je n'ai reçu ni notification écrite ni comparution, ni explication d'aucune sorte à propos de cette décision. J'ai protesté à plusieurs reprises, mais la seule réponse qu'on me donne est qu'il s'agit d'une détention administrative et non d'une action disciplinaire, et qu'elle ne peut faire l'objet d'aucun recours." La pratique est arbitraire, la façon dont elle est appliquée l'est tout autant. Un exemple ? "La prison pense que vous faites partie d'un gang et hop ! elle supprime pendant cinq ans le 'privilège' de pouvoir passer des coups de fil, dit Joe Loya. Au bout de cinq ans, hop ! elle reconduit la sanction sans un mot d'explication."

29 ans à l'isolement

Punir, châtier sans pitié. Comment expliquer autrement la construction en 2006, en Louisiane, d'un bâtiment en béton sans isolation, réservé aux condamnés à mort ? Dans le cagnard de la Louisiane ! Il aura fallu un procès pour qu'un juge fédéral estime anormal que la température ait excédé 52 °C pendant 85 jours dans la prison, avec une pointe à ... 90 °C, en prenant en compte l'humidité. Et comment expliquer, dans la même prison d'Angola, qu'un homme comme Robert King ait pu passer 29 années (!) à l'isolement ?

King, que l'on a rencontré lors d'un passage à Harlem, est le plus célèbre des "Trois d'Angola", trois détenus membres des Black Panthers et persécutés comme tels .

Comment avez-vous fait pour ne pas devenir dingue ?" demande -t-on à cet homme qu'on compare parfois à Mandela. "Je n'ai jamais affirmé que je n'étais pas dingue, répond-il. Il est impossible d'être plongé dans une telle merde et ne pas en ressortir sans sentir la merde."

L'arbitraire, Brian Nelson connaît. Condamné au début des années 1980 pour un vol à main armée et pour sa participation à un meurtre, il venait d'être transféré, début 1998, dans une prison de sécurité minimale du Nouveau-Mexique, avec un job de tailleur. Trois mois plus tard, sans explication, on l'expédie à la prison Supermax de Tamms, dans l'Illinois, qualifiée de "monstrueuse" par un psychiatre. Grève de la faim, tentatives de suicide... Pour meubler sa solitude et ne pas devenir fou, Brian copie la Bible mot à mot.

Devenu juriste en autodidacte, il poursuit l'administration en justice. Début 2013, la fermeture de Tamms, quinze ans seulement après l'inauguration d'une aile Supermax, sera un peu sa victoire. Mais, depuis sa libération en 2010, il se bat pour ne pas sombrer. "Je vois les meilleurs médecins, personne ne sait trop quoi faire", dit-il. Sa bouée de sauvetage est son job à l'Uptown People's Law Center de Chicago, qui accompagne les détenus dans leur galère.

En retard à un rendez-vous téléphonique, il s'excuse : "J'ai récupéré un type hier, il a 76 ans et vient de passer 51 ans en prison. Ils l'ont relâché comme cela, je me suis occupé de lui trouver des vêtements, de la nourriture, de l'inscrire à la Sécu pour sa retraite..." Cela lui a rappelé sa propre fin de détention. 

"Vingt-huit jours avant ma libération, j'ai été transféré de la prison de Tamms à celle de Menard. A mon arrivée, j'ai été placé dans une aile où j'étais totalement seul, encore plus isolé qu'à Tamms. On m'a refusé le moindre objet personnel, et je n'ai pas pu prendre de douche pendant 28 jours. Finalement, j'ai été libéré sans aucun médicament ni la moindre ordonnance. Je n'ai reçu aucune thérapie pour m'aider à m'adapter à la vie en liberté." 

Vol au-dessus d'un nid de coucou

Au moins Brian était-il encore sain d'esprit quand il a été incarcéré à Tamms. Pour beaucoup d'autres, se retrouver seul entre quatre murs ressemble à "Vol au-dessus d'un nid de coucou".

Jerry Williams a un QI de 76, il a commencé à entendre des voix à l'âge de 17-18 ans et a été diagnostiqué schizophrène à 21 ans. Il arrive en prison en 1990, pour un simple cambriolage. A partir de là, son parcours est un cercle vicieux, une spirale infernale : il devient agité, est puni, récidive, est à nouveau puni... A l'isolement depuis huit ans, "il a été battu à maintes reprises, témoigne son avocate, Elizabeth Simpson. Une fois, la porte de sa cellule s'est retrouvée bloquée, les gardiens n'arrivaient pas à l'ouvrir. Ils voulaient qu'il coopère et il refusait, alors ils se sont mis à asperger la cellule de gaz poivré, encore et encore". Tabassé à l'écart des caméras de surveillance, il s'en tirera avec plusieurs doigts fracturés.

Michael Williams, lui, avait cru pouvoir échapper à un tel sort. Fragile mentalement, on lui prescrit un jour du lithium, et sa vie change du tout au tout : il décroche l'équivalent d'un bac et un diplôme d'assistant juridique. Sa métamorphose est telle qu'en 2008 il adresse une demande de grâce au gouverneur de l'Illinois (elle sera rejetée). Transféré à la prison de Menard après la fermeture de la Supermax de Tamms, début 2013, il se voit soudain privé de tout traitement psychiatrique. C'est la rechute, sous l'oeil cruel des gardiens : "Certains plaisantent et disent que je suis un vieux chien enragé, nous écrit-il dans une lettre poignante. Je ne trouve pas cela très drôle."

"Les prisons sont devenues des asiles"

"Les prisons sont devenues des asiles de dernier recours, accuse David Fathi, directeur du "Prison Project" de l'Aclu (American Civil Liberties Union) : dans les années 1960 et 1970, nous avons fermé les hôpitaux psychiatriques, mais nous ne les avons pas remplacés par un dispositif de traitement des gens affligés de troubles mentaux. Un grand nombre d'entre eux se retrouvent livrés à eux-mêmes et échouent tout naturellement en prison. Ils sont encore plus nombreux à l'isolement. C'est logique : instables en prison, ils jouent les perturbateurs, violent les règles et se retrouvent séparés des autres détenus, ce qui n'arrange pas leur état. Dans une Supermax de l'Indiana, les gardiens ont reconnu que plus de la moitié des prisonniers étaient des malades mentaux."

La prison ne traite pas ces malades ou les bourre de médicaments, quelquefois adéquats comme le lithium pour Michael Williams, plus souvent inefficaces et abrutissants. "Dans leur esprit, les gardiens sont là pour nous punir, dit Joe Loya. Ils sont totalement ignorants du fardeau mental de l'isolement." Souvent, la réaction de l'administration est brutale.

Janvier 2011 : Kevin DeMott, un jeune détenu du Michigan qui soufre de troubles profonds de la personnalité, ne cesse de se taper la tête contre le mur. Que fait l'administration ? Elle lui met un casque sur la tête et l'enchaîne à son lit. Huit mois plus tard, Kevin tente de se pendre en déchirant une couverture. Il écope d'une amende de 145 dollars pour rembourser la couverture détruite, et de douze jours de privilèges supprimés. Car recevoir un livre ou passer un coup de fil sont des "privilèges"...

Une telle barbarie a un coût. Coût humain : au moins la moitié des détenus qui se suicident en prison sont des "isolés". Coût économique : un détenu à l'isolement, dans une prison fédérale, coûte 78.000 dollars par an, près du triple d'un détenu "normal". Et, surtout, inefficacité : au bout du compte, 95% des prisonniers américains finissent par être libérés, même si c'est après des décennies. Et ceux qui étaient à l'isolement sont souvent lâchés dans la nature du jour au lendemain. En 2011, par exemple, le Texas a libéré plus de 1.300 prisonniers qui étaient à l'isolement. Pour eux, le choc est violent. Une étude a montré que leur taux de récidive est deux fois plus élevé que celui des détenus qui bénéficient d'une période de transition avant leur libération.

Pas que des bad guys

Pour toutes ces raisons, les choses bougent enfin aux Etats-Unis. Car il n'y a pas que des bad guys, dans cette histoire. Au Colorado, dans le Maine et quelques autres Etats, de courageux directeurs d'administration pénitentiaire ont pris le problème à bras-le-corps et réduit drastiquement la pratique de l'isolement. Avec des résultats probants : dans le Maine, par exemple, la réduction des deux tiers du nombre de placements à l'isolement a conduit à "une substantielle diminution de la violence, de l'usage de la force [ ...], et du nombre de détenus s'automutilant", a constaté Joseph Ponte, le directeur de l'administration pénitentiaire qui a mis en place le programme. Il s'attaque aujourd'hui aux prisons de New York et notamment à celle de Rikers Island.

Nous avons accompli d'énormes progrès ces dernières années, se félicite David Fathi, de l'Aclu. Mais il reste encore beaucoup à faire, l'Amérique est toujours, et de loin, la capitale mondiale de l'isolement carcéral." 

Pour Robert King, l'un des "Trois d'Angola", la lutte est loin d'être finie. Atteint d'un cancer du foie en phase terminale, Herman Wallace a été libéré le 1er octobre 2013, trois jours avant sa mort. Reste Albert Woodfox, toujours emprisonné. Il a passé plus de quarante ans à l'isolement. King se bat pour sa libération, il se bat, aussi, pour que la Cour suprême déclare enfin l'évidence : l'isolement carcéral prolongé, châtiment "cruel et inhumain", est une violation abjecte de la Constitution.

Philippe Boulet-Gercourt - Le Nouvel Observateur

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