L'isolement

Il n'y a que par le retrait ou l'isolement qu'on atteint cette vérité au centre de soi-même. Il faut repousser tout ce qui détourne de soi-même, tout ce qui corrompt, alourdit, avec une obstination constante et une vigilance sans relâche. Inutile de lutter contre le monde qui environne et agresse. La solution n'est pas de se retirer du monde mais de rester en soi. C'est comme vouloir fermer une fenêtre qu'on aurait ouverte. La solution, c'est de ne pas l'ouvrir. Le monde n'y est pour rien. C'est moi qui ait décidé d'ouvrir la fenêtre.

Il faut écrire finalement. Parce que c'est le seul moyen de maintenir la fenêtre close. Rien n'empêchera de regarder à travers la vitre mais aucune ouverture ne permettra au monde de venir à l'intérieur. Les mots agiront comme des nettoyeurs sur la vitre, ils permettront de préserver la clarté, cette vue macroscopique qui ne sera jamais une perdition de l'observateur à travers l'objet observé mais une perception lucide de l'observateur observant. Ce qui importe, c'est ce détachement constant, comme une double vue. L'observateur n'est pas inséré dans l'objet de l'observation parce qu'il reste lui-même l'observé. Je suis celui qui perçoit sa perception. Au lieu de me fondre dans la masse observée jusqu'à y disparaître, j'en reste détachée parce que jamais ne se perd, dans ce travail à travers la vitre, la présence de celui qui observe.

Je veux écrire pour entendre le silence lorsque les mots n'ont plus rien à dire du monde. Ce silence qui contient la seule réalité. L'absence de tout bouleversement, de tout mouvement, de tout dérangement. J'écris pour ne pas être désintégré par les formes ingérées. La violence du monde est un désintrégateur, son chaos est un désordre existentiel.

Ecrire pour rester ancré dans mes fibres, ne pas m'évaporer dans l'atmosphère humaine, rester condensé dans l'esprit qui vibre à l'intérieur et ne pas fusionner avec les particules agitées qui m'environnent.

L'isolement procuré par les mots est un sauvetage. Je veux entendre le vent dans mes lignes, la dérive des nuages, le soulèvement des océans aimantés par la lune, entendre le murmure de la mémoire de l'eau qui cascatelle dans les torrents, écouter son histoire millénaire, je veux écouter le craquement des écorces gorgées par le ruissellement obstiné de la sève, le grincement des pierres sous le gel, écouter dans les avalanches floconneuses le ressac des marées, percevoir dans les scintillements d'étoiles l'extension de l'Univers, regarder dans les cieux lactescents des galaxies qui se forment, deviner dans le silence de la nuit des montagnes la lente rotation de la Terre.

 

La Vie est une pensée qui a pris forme. Je n'entendrai jamais ses murmures si j'ouvre la fenêtre et laisse entrer le chaos humain.

Il faut atteindre cette conscience du vide en soi pour entendre battre la pulsion infime de cette Vie. Rien, aucun bruit, aucun geste, même pas une pensée, aucun objectif, aucune attente, aucun désir, aucun regret, aucune tristesse, aucune espérance.

Rien.

C'est là qu'est le Tout.

Je veux écrire pour tendre ce vide en moi vers l'horizon de la pensée originelle. Elle est là, dans le silence des montagnes, au milieu des océans, dans les déserts, les forêts tropicales, elle est là où le chaos humain n'a pas d'emprise. L'espace se réduit. Les animaux le sentent, les plantes le savent, les nuages en parlent. La pensée de la Vie vibre toujours en eux.

Les humains ont laissé leurs pensées humaines investir l'espace et ces pensées rebelles se combattent. Jusqu'à en oublier la pensée créatrice. Le vacarme en eux est à l'image du chaos. Si j'ouvre la fenêtre, je me condamne. Je dois essuyer parfois la buée de toutes ces pensées condensées sur la vitre à travers laquelle j'observe l'extérieur. Ce sont les pensées humaines qui se sont insérées en moi et qui me voilent la réalité. Le combat est permanent, les buées de plus en plus épaisses. Je sens parfois leurs étreintes, elles m'asphyxient, elles m'étouffent, elles ruissellent en moi comme des poisons. Il faut que je remonte en altitude, les buées sont trop lourdes, elles ne survivent pas à la lumière céleste.

J'ai peur des villes et de leurs airs viciés. De ce chaos d'âmes embuées.

Ce monde n'est pas pour moi.

Je sais pourtant qu'il est d'une fragilité absolue. Que les hommes s'éteignent et dix mille ans en viendront à bout. Il ne restera rien. Aucune route, aucune construction, aucune trace, tout disparaîtra. La pensée créatrice restaurera l'harmonie. Sans les pensées des hommes comme interférences, le travail sera d'une facilité déconcertante.

Je connais quelques sommets du haut desquels aucune trace humaine n'apparaît. Il faut s'asseoir au moins une fois dans sa vie pour saisir cette paix. Et parvenir simultanément à oublier que d'être là est un outrage.

Je suis un outrage. Ma vie entière dessert la pensée de la Vie.

J'écris pour dire à quel point j'en suis désolé et honteux. Tenter au moins de clamer mon innocence et de calmer ma détresse. Je n'ai rien demandé, rien voulu, rien décidé. Peut- être qu'un jour la Vie entendra mes hommages et me laissera entrer dans son silence. 

 

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