La force en soi.

Une longue sortie à vélo aujourd’hui, grosse chaleur et un parcours très cassant, plusieurs bosses, certaines sur quatre kilomètres. Objectif du jour : à fond.

Et l’observation de soi.

On pourrait croire que pour faire du vélo, il suffit de pédaler. C’est indispensable bien évidemment mais c’est tout ce qui va s’ajouter à cet effort qui est redoutablement important.

Dans une bosse, on appuie avec le ventre, abdominaux serrés pour accompagner la poussée des jambes.

Quand on appuie sur la pédale gauche, on fait l’effort inverse avec la pédale droite. Il s’agit de la remonter et non seulement d’en accompagner le mouvement. La tension de la cuisse qui tire la pédale vers le haut va s’ajouter à l’autre cuisse qui appuie vers le bas. C’est le double pédalage et c’est une technique qui met les jambes en feu.

Ne jamais crisper la nuque en remontant les épaules, toujours penser à relâcher le haut du dos et à ne pas consommer inutilement de l’énergie.

Respirer en ouvrant le diaphragme, sentir que la cage thoracique s’écarte intégralement, que le sternum est comme étiré, gonfler le ventre et le rentrer, serrer les abdominaux dès que les bras tirent sur le guidon pour renforcer l’appui des cuisses.

Et quand tout ça est en place, laisser les yeux fixer le goudron, sans jamais figer l’image, comme une hypnose délicieuse, suspendre les pensées, revenir quelque secondes vers l’observation du corps en action et puis quand la bosse arrive, que la pente s’incline et que le souffle se fait entendre, lorsque l’intégralité du corps est emporté dans une euphorie puissante, que cette force en soi envahit l’âme elle-même et semble répandre dans les muscles, une énergie pétillante, un courant de marée, un vent continu, alors, se choisir une musique, un morceau lent et apaisé et qui gonfle lentement dans un crescendo répétitif, un ensemble complexe porté par un leitmotiv entêtant, comme un souffle qui doit se faire entendre, un mantra de poumons en feu, se gorger à grands bouillons de l’haleine oxygénée des grands arbres et les remercier, plonger ses yeux de nouveau sur le goudron et avaler la route, chaque muscle engagé dans une mission suprême, pousser, tirer, serrer, encore et encore, les yeux dans le flou, la tête baissée, juste lancer quelques regards rapides, ne jamais penser à la pente, ne rien préserver, lâcher toutes les forces dans la lutte, arracher la viande, déchirer les résistances, synchroniser ses souffles sur la batterie qui vient de se lancer dans la montée, se nourrir de sa puissance, rire de cette énergie divine en soi, l’aimer comme au premier jour, en pleurer de bonheur et mêler les larmes à la sueur, jouir de la force, l’enlacer comme une amante, la couvrir de baisers, l’honorer jusqu’à l’explosion finale.

Et passer le sommet de la bosse dans un cri de bonheur.

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