La mémoire cellulaire du cœur

Bonnes feuilles

Charlotte Valandrey, témoignage
d'une mémoire cellulaire ?

 

http://www.inrees.com/articles/Charlotte-Valandrey-temoignage-d-une-memoire-cellulaire/

A la suite d’une greffe de cœur reçue en 2003, Charlotte Valandrey a le sentiment de vivre et de ressentir des souvenirs qui ne lui appartiennent pas. Rêves, cauchemars, sensations de déjà-vu, nouveaux besoins... Une plongée au cœur de la mémoire cellulaire mêlée à une intrigue amoureuse. Extraits de son livre « De cœur Inconnu ».
Le Taj Mahal est aussi beau, aussi blanc qu’en photo. Passé un porche qui le dissimule à dessein, il s’offre à vous d’un coup, majestueux, inouï.
Au centre, une immense coupole protectrice symbolise la rondeur de l’amour, de la femme. A ses côtés, deux autres coupoles, plus petites qui ressemblent à des tétons. Autour, quatre colonnes, des tourelles effilées et hautes qui tendent vers le ciel, l’infini. La grâce du lieu immense me submerge. Lili est bouche bée. L’éblouissement incessant me fait tourner la tête. Je décide de m’asseoir sur un de ces bancs nombreux qui bordent le long bassin central. Je ferme les yeux en posant la tête entre mes mains. Lili me demande si je vais bien. Je ne réponds pas, je reste immobile. Je laisse le Taj Mahal illuminer mes yeux clos… Je me vois … marcher d’un pas régulier vers la coupole, le gravier craque sous mes pieds, je porte mon petit collier en or, et dans ma main, la main d’un homme… Je ne vois que sa main, son alliance, je ressens sa chaleur, la pression de ses doigts qui me guide. Je suis heureuse, pleinement. Et plus nous nous approchons du monument, plus je suis heureuse. Le lieu n’est pas très peuplé, l’air est presque frais. Puis, plus loin, sur la face du Taj Mahal, nous croisons nos mains sur un oiseau gracile sculpté dans le marbre. Sans rentrer dans le mausolée, nous contournons la coupole, longeons un fleuve calme, vert pâle, puis revenons devant l’entrée pour pénétrer ensemble à l’intérieur…
- Charlotte ? Charlotte !
Je sens la main de Lili secouer doucement mon épaule. J’ouvre les yeux. Je demande à Lili par un geste lent de me laisser dans mes pensées. La douceur de ces images intérieures me baigne encore quelques instants. J’aimerais la retenir, qu’elle puisse me remplir longtemps. Lili s’est assise à côté de moi, elle patiente en admirant tout autour d’elle la beauté du lieu. Quand le sentiment doux s’est enfin échappé, je ressens une puissante tristesse, une solitude que rien, personne, aucune pensée ne peut rompre. Je sens mes larmes déborder. Lili s’inquiète.
- Mais enfin, parle-moi, qu’est-ce qu’il y a ? Pourquoi pleures-tu sans arrêt ?
Je ne veux pas raconter ce qui m’appartient intimement, pas maintenant, j’aimerais retrouver ce souvenir d’où qu’il vienne pour le garder en moi. J’essuie mes yeux, me lève d’un coup en souriant à Lili et déclare :
- Viens ma douce. Ce n’est rien, ça va passer, marchons.
- C’est normal, tu es touchée…tu repenses à tout…
- Oui, ça passera, je te dis…Viens, approchons-nous, c’est encore plus beau de près…Tu vas voir les fleurs, les oiseaux gravés…et, derrière, un fleuve paisible aux eaux vertes…
- Lili me suit en m’interrogeant à voix basse d’un ton monocorde qui n’appelle pas de réponse : « Mais comment tu sais tout ça, toi ? »
Sur l’esplanade surélevée, devant la coupole, je fais observer à Lili la délicatesse des fleurs, des lotus, roses, tulipes et des oiseaux verticaux aux longues pattes. « Celui-là est très beau, non ? » Je désigne un oiseau semblable à celui de mon rêve. Une sorte de héron, une cigogne tropicale, un oiseau qui vit au bord de l’eau avec un long bec pour piquer le poisson. Je suis heureuse de le revoir. Je le touche, le caresse. Mon cœur bat. Nous marchons lentement autour de la coupole et quand on aperçoit à nos pieds, bien en contrebas, le large fleuve, Lili s’exclame : « C’est étrange, il était invisible. Il ne figure même pas sur le guide… » […]

 

Chez ma psy


- Alors, Charlotte…
- J’ai l’impression que ça fait une éternité que l’on ne s’est pas vues.
- Trois semaines précisément.
- Mon voyage en Inde était incroyable…
- Je fais part à Claire de mes sensations troublantes de déjà-vu. Ce fleuve que je ne connaissais pas derrière le Taj Mahal, invisible de l’entrée, cette main d’homme dans la mienne, mes larmes devant le lac d’Udaipur…
- Vous êtes entêtée, je vous reconnais bien là… Mais que croyez-vous ? Que vous revivez des souvenirs qui appartiennent à votre donneur ? Une expérience romantique de mémoire cellulaire ? Mais quelle amoureuse devant le Taj Mahal n’a pas ressenti une impression de déjà-vu ?
- Mais j’ai décrit ce fleuve qui passait derrière, avant de le voir, il n’était signalé nulle part, je découvrais ce lieu !
- Je vous crois, tout ça doit être troublant…Que vous dire… La sensation de déjà-vu est un phénomène courant que chacun a ressenti au moins une fois dans sa vie. Il intervient dans un contexte émotionnel fort et lorsque l’on vit finalement un événement longtemps désiré ou redouté. Votre description à l’avance de ce fleuve que vous ne voyiez pas peut être la résurgence d’un souvenir enfoui, d’une image oubliée. La mémoire inconsciente est comme la partie immergée de l’iceberg. Je ne crois pas à la voyance, ni à la mémoire cellulaire, à cet ésotérisme auquel vous semblez vous raccrocher. Si c’est vraiment cela qui vous intéresse, vous devez comprendre que je ne suis pas compétente pour vous répondre…
- Mais à qui puis-je en parler alors ?
- Avant de parler d’ « inexplicable », assurez-vous que c’est vraiment le cas. Réfléchissez, comment auriez-vous pu connaître l’existence de ce fleuve ? Cherchez, un guide, une photo, un livre, cela peut être il y a longtemps…Croyez-moi, si nous parvenons à comprendre tout ce qui est explicable dans notre fonctionnement, alors la part restante inexplicable ou irrationnelle est infime…Il ne faut pas sous-estimer les capacités immenses de notre cerveau, les connexions incroyables que nous pouvons faire, une photo marquante vue il y a quelques années peut resurgir comme cela alors que nous la croyions oubliée. Avant de vous intéresser aux mystères de la mémoire cellulaire, tentez de percer les mystères de votre propre mémoire… Quand avez-vous vu une représentation du Taj Mahal pour la première fois ? Vous êtes une amoureuse-née, ce symbole de l’amour a dû vous marquer il y a bien longtemps, quand ?
- Alors, ça…
- Oubliez la mémoire cellulaire, sondez un peu votre mémoire…Recherchez, souvenez-vous…
- Je ne me souviens pas de la première photo que j’ai vue du Taj Mahal…
Je m’interromps quelques instants et laisse ma mémoire opérer. Sollicitée par Claire, je me souviens maintenant d’une image précise.
- Ce n’était sûrement pas ma première vision, mais, lorsque j’étais en rééducation après ma greffe, il y avait dans le couloir un poster du Taj Mahal qui me faisait rêver…
- Très bien, peut-être ce fleuve y était-il présent…Vous trouverez d’autres images…Nos capacités de mémorisation sont surprenantes. L’oubli n’existe pas, nos souvenirs sont en veille, l’hypnose le démontre parfaitement comme l’analyse psychanalytique. Essayez de comprendre tout ce qui est explicable avant de vous passionner pour ce qui ne l’est pas. […]


Au matin, je repense à mon rêve. Rien ne s’arrêtera si je ne cherche pas. Ni mes cauchemars, ni l’angoisse, ni les sensations puissantes de déjà-vu. Je dois retrouver ma sérénité pour pouvoir vivre mieux, travailler, pour préserver ma santé physique et psychique.
Je vais aller au bout de tout cela. Je vais percer ce mystère qui s’est emparé de moi, trouver la lumière dans ces explications contraires. Je veux faire disparaître la peur et ces images d’une autre que moi. Tout cela n’est pas le fruit de mon imagination, le travail de mon esprit. J’ai beau chercher, je ne vois aucune symbolique dans ces rêves, ces sensations, rien qui ne m’appartienne. Ces images, ces goûts sont totalement, définitivement extérieurs, étrangers à moi, à qui je suis. Je vais suivre mon intuition.
Je décide aujourd’hui, calmement, de rechercher seule l’identité de mon donneur, d’aller au bout de cette quête.

De coeur inconnu, Charlotte Valandrey
Le Cherche midi (Septembre 2
011 ; 332 pages)

 

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