Le Sens du Sacré (2)

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J'avais dix-sept ans. Camping des Bossons, vallée de Chamonix. Seul dans ma petite tente.

Mes parents m'avaient déposé et étaient repartis. Ma mère ne supportait pas l'oppression des montagnes. Ils m'avaient laissé assez d'argent pour tenir trois semaines et payer un guide pour l'ascension du Mont-Blanc. J'avais demandé au gérant du camping de garder l'enveloppe contenant l'argent.

J'ai regardé le coucher du soleil sur les aiguilles de Chamonix, sur le Mont-blanc. J'ai cherché les voies aux jumelles, les passages à franchir, je me suis imaginé là-haut. 

Trois ans que j'attendais cet instant. Trois ans que je m'entraînais à escalader les falaises de Bretagne, à courir, pédaler, nager, former mon corps aux épreuves les plus dures. J'avais lu tout ce qui a été écrit sur l'histoire de l'alpinisme. Les Bonatti, Desmaison, Terray, Livanos, Cassin... Je les admirais. Je connaissais l'histoire de toutes les grandes faces. Les drames, les exploits, les miracles. 

Avant que mes parents ne me laissent, on était passé à la maison des guides et j'avais rencontré Jean-Paul Balmat, un Grand Guide, Première ascension du Mont Maudit par la face nord. Je le savais, je n'ai rien dit.

Il m'avait demandé ce que je savais faire, quel niveau j'avais en escalade. On avait mis au point une liste de courses destinées à me préparer à l'ascension du Mont-Blanc. J'avais été frappé par la force qui émanait de cet homme, par sa sérénité, la douceur de sa voix, la fluidité de ses gestes. 

J'avais peu dormi. L'impatience. Je l'avais retrouvé à la télécabine de la Flégère. Première benne, cinq heures trente du matin. J'étais allé à pied jusque-là, avec mon sac sur le dos. Une énergie folle qui m'enflammait. J'étais déjà là-haut. Là-Haut. Deux mots qui allaient devenir la ligne continue de ma vie.

"On va faire la Chapelle de la Glière".

Rien d'autre. Il était aussi silencieux que moi. Je me suis calé dans ses pas. J'étais surpris par la régularité avec laquelle il progressait, cette impression qu'il ne se heurtait à aucun obstacle, que la pente n'existait pas. J'ai mis des années à savoir marcher comme lui.

Trois cents mètres d'escalade.

"Tu te débrouilles bien."

Rien d'autre. On était assis au sommet.

"Demain, on fait plus difficile. Avec une approche sur une pente de neige. On mettra les crampons. 

-Je n'ai jamais marché avec des crampons.

-Tu apprendras."

On s'est retrouvé comme ça quatre jours de suite. Rien ne m'arrêtait. Je ne demandais qu'à apprendre, j'imitais chacun de ses gestes, je l'observais avec une attention constante, j'écoutais chacun de ses conseils.

"C'est bien avec toi, pas besoin de parler. Tu sais regarder."

On était assis au sommet de l'Aiguille de l'M. On regardait l'enfilade de sommets, les Grandes Jorasses qui se dressaient comme une étrave de navire au-dessus de la mer de glace. L'Aiguille Verte, le Moine, Le Grépon.

"Tu connais bien la vallée dis donc pour quelqu'un qui n'y a jamais mis les pieds.

-Trois ans que j'apprends les cartes par coeur, les altitudes, les voies, les histoires. Je peux vous donner toutes les dates des premières, les noms des alpinistes, les noms des voies.

-C'est bien, mon gars, tu seras un alpiniste. Tu as ça en toi."

Je n'ai jamais oublié cette phrase.

J'aurais voulu que mon père l'entende...Une douleur tenace. Il ne m'avait pas vu grandir, il n'avait pas vu l'homme qui pointait sur la route. 

Je m'étais occupé de mon frère à l'hôpital, avec une rage que mes parents n'auraient jamais imaginée. Un défi pour que leurs regards sur moi changent. J'ai mis longtemps à admettre que ça n'était pas vraiment pour mon frère. Je cherchais leur reconnaissance. J'avais accompagné mon frère dans sa rééducation, c'est avec moi qu'il avait repris le vélo. Il pesait quarante-sept kilos quand il était sorti de l'hôpital. Pour un mètre quatre-vingt dix-sept. Un si long chemin.

Première sortie. Le cuissard flottait sur ses cuisses. Les premiers coups de pédale, la cheville bloquée qui brûlait.

Je m'étais mis devant pour lui couper le vent. Des regards attentifs pour m’assurer qu’il suivait. On était allé voir la mer. Des sourires, une bouffée de bonheur, des larmes retenues. Mon grand frère devant moi, debout sur le sable, face aux vagues, mon grand frère, vivant, un revenant, l’envie de crier aux passants.

« Si vous saviez d’où il vient ! Regardez ! Il a vaincu la Mort ! Regardez ! Il l’a fait ! C’est mon frère ! »

 Les jambes molles, les larmes dans la gorge.

« Il a vaincu la Mort ! »

 Ça n’était qu’un répit. 

 

Et puis, je l'avais entraîné dans les falaises, il avait appris l'escalade. Mais cette cheville bloquée limitait ses déplacements et les douleurs se lisaient sur son visage. il ne serait pas le second de cordée dont j'avais besoin pour gravir les sommets des Alpes. Je savais qu'un jour, je le quitterai.

Je n'aurais jamais imaginé que c'est la mort qui s'en chargerait.

Le Mont-Blanc. Premier jour, la montée au refuge du Goûter. Un pilier interminable sur lequel on avait doublé plusieurs cordées. Le soir, au refuge, j'avais écouté les discussions, j'avais observé tous ces visages, certains avaient la peau tannée, les Anciens. J'écoutais, j'écoutais.

"Tu n'es pas un bavard, toi. J'étais comme toi, à ton âge. Pour apprendre, il vaut mieux se taire. Quand on parle, on n'écoute pas. "

Je n'ai rien oublié. Il avait eu un regard affectueux.

Pendant la nuit, je m'étais souvenu de ce moniteur de ski de fond. Mouthe, petit village glacial dans le Jura. Mes parents m'avaient offert une semaine de ski de fond. Un voyage organisé avec le Foyer léo Lagrange de Quimper. Voyage en car.

Je tournais sans arrêt, après le repas du soir, je reprenais mes skis et je skiais, je skiais, ma lampe frontale traçait un chemin étroit sur le tapis des cristaux. La mélodie de mes souffles dans le silence, le froid qui givrait ma bave aux lèvres.

Le moniteur avait une barbe de bûcheron canadien. Une force de la nature, des mains aussi larges que des pieds, des cuisses comme des troncs d'arbres. J'avais vite appris. Ca l'amusait de voir l'énergie que je dépensais pour le suivre. Déjà, cette fluidité dans les gestes, celle des guides, celle qui n'appartient qu'à ceux qui ne luttent pas pour avancer. J'étais fasciné. 

Les adolescents avec qui j'avais fait le voyage passaient leurs nuits à coucher d'une chambre à l'autre, baisodrome continuel et gueule de bois au matin. Je les ignorais.

Un matin, on avait eu une tempête dantesque, la neige qui tombait à l'horizontal dans un vent à décorner les vaches. Le moniteur m'avait proposé une sortie en raquettes. Inoubliable, un bonheur à pleurer, juste moi dans ses traces, de la neige jusqu'aux genoux, un cheminement sous les arbres qui vacillaient sous les bourrasques, des avalanches continuelles qui tombaient des frondaisons, pas une âme dehors. Le paradis sur terre.

Refuge du Goûter. Lever à minuit. Se forcer à avaler un petit-déjeuner, shabiller, trier le matériel, serrer les crampons, allumer la lampe frontale et sortir dans la nuit. Le Mont-Blanc. Dans cinq heures, six peut-être. Et peut-être pas du tout. Le guide décidera et je l'écouterai.

Sur les pentes s'alignaient déjà une ribambelle de lampes, flux dérisoires dans l'immensité de la nuit, le craquement de la neige givrée, des voix qui s'appelaient. Se rassurer en échangeant son euphorie et cacher les inquiétudes. Pas un souffle d'air, un plafond d'étoiles comme des spectateurs curieux. J'ai emboîté le pas de mon guide et je suis entré dans son rythme. Ne pas penser, ne pas se projeter plus loin que le pas à faire, ne pas laisser l'impatience consommer l'énergie, rester appliqué dans l'instant.

 Je n'avais pas conscience de cet état de plénitude, de cet apprentissage de l'instant Sacré. Je n'avais pas conscience de grand-chose de toute façon, à cette époque. Je découvrais, j'explorais, je m'enflammais.

  L'analyse viendrait beaucoup plus tard, beaucoup, beaucoup plus tard.

Avant le passage de l'arête des Bosses, le vent s'est levé et une marée de nuages est remontée depuis le versant italien. Plusieurs cordées ont fait demi-tour. J'ai vu un alpiniste qui vomissait.

Je suivais mon guide, sans voir son visage, aucun ralentissement dans son pas, la corde entre nous comme un lien indestructible.

On a traversé le plafond nuageux et on s'est retrouvé sur le fil de l'arête au-dessus de l'océan cotonneux. Les gouffres de chaque côté. J'ai levé la tête et j'ai cru voir le sommet. J'ai rejeté l'euphorie et je me suis concentré sur mes pas, cette nécessité de poser mes pieds exactement à l'emplacement de mon guide, l'impérieux défi de ne pas le décevoir, je n'avais aucune inquiétude sur ma capacité à tenir jusqu'en haut mais je ne savais rien de l'évolution possible du temps. Je m'en suis remis à celui qui savait. 

"Tu seras un alpiniste, tu as ça en toi. "

Ne pas le décevoir. Monter là-haut et garder chaque seconde en moi. 

Je n'ai rien oublié.

L'arrrivée. Quatre ou cinq cordées. Dernière bosse et cette surprise de la pente qui s'inverse. Mon guide qui s'arrête et se retourne vers moi. Il me tend la main.

"Bravo, mon gars. Je le savais.

-Quoi ?

-Que tu irais en haut."

J'ai regardé autour de moi. Cet horizon qui cascadait dans mes fibres, cette impression folle que le paysage s'ancrait dans ma peau, derrière mes rétines, au plus profond de mon coeur.

Je sais que j'ai pleuré. Derrière mes lunettes de soleil.

Là-Haut.

Je n'ai rien oublié.

Un instant Sacré.

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