LES ÉGARÉS (roman 15)

Franck, un lecteur, m'a fait part d'une particularité, prise en compte dans la dimension du chaminisme et ignorée, bien évidemment, par la médecine occidentale.

Un traumatisme est susceptible d'entamer une partie de l'âme. Et l'individu, sans comprendre les raisons profondes, souffrira toute sa vie de cette amputation.

J'ai vécu quelques traumatismes. L'un d'entre eux a eu un impact considérable. 

J'avais 16 ans, je veillais Christian, mon frère, cliniquement mort, dans une chambre d'hôpital. Jours et nuits. Charlotte était une infirmière de nuit. 

Puis est venu Roger...

Puis est venu le temps d'écrire tout ça. Parce qu'il m'aurait fallu une thérapie et que je ne l'ai jamais demandée.

Un bout de mon âme est peut-être parti le jour où Roger s'en est allé. Un autre à la mort de mon frère. Un autre lorsque j'ai frôlé la mort, si près que le frisson est toujours là. Que faut-il réaliser pour que le morceau d'âme perdu réintègre son calice ? Faut-il même y croire ? Si j'allais en parler avec les médecins qui m'ont suivi, ils me proposeraient des anxiolytiques. Je n'en ai aucunement besoin.  

Je sais qu'il existe des médiums. J'ai eu la chance d'en croiser une. Hélène. Je n'en connais pas d'autre et ça n'est pas le genre de démarche que l'on demande à n'importe qui. Je ne crois qu'au hasard en sachant qu'il n'existe pas. Il faut lui donner un autre nom : coïncidence, destin.

"Rien au ciel n'est écrit" disait le philosophe. A moins que nous ne sachions pas lire. 

 

LES ÉGARÉS (roman) 6

 

 

Portes au dela

 

LES ÉGARÉS

"C'est le lendemain soir que l'épreuve en cours se renforça encore davantage.

Il faisait les cent pas dans le couloir. Il avait besoin régulièrement de vider en marchant le trop plein de douleurs. Lui qui n’aimait pas particulièrement cette activité lancinante, il avait découvert dans ces couloirs austères l’apaisement de ce baume, la quiétude de ces gestes simples, la tranquillité intérieure qui émanait de ces allers-retours. L’absence. Laisser tomber sous les semelles les chargements de pensées.

Une aide-soignante poussait un brancard roulant. Il avait regardé rapidement le visage éteint, le pansement volumineux qui entourait le crâne. Il avait cru reconnaître son ami de classe.

Chambre 21. Il avait vérifié l’identité du blessé auprès d’une infirmière. Il ne s’était pas trompé.

Il avait questionné l'infirmière. Elle avait raconté.

« Il roulait en mobylette derrière le tracteur de son père, ils avaient labouré un champ, ils rentraient à la ferme et le père a pilé pour éviter un chien. Ton ami n’a pas réagi assez vite. Il est venu s’empaler sur les barres de coupe. Une dans le crâne, elle a perforé le casque, une autre dans le poumon droit. Coma profond. Y a pas beaucoup de chance qu’il s’en sorte d’après le chirurgien. Faut attendre. »

Il se souvient du ton dénué d’émotions. Un compte-rendu anodin, juste une énumération de faits, comme s’il s’agissait d’un objet abîmé, un pantin malmené, juste un cas de plus, un dossier médical, un lit occupé, un numéro de chambre, « le patient du 21. »

Il avait imaginé le père. Il le connaissait. Un homme bourru, silencieux, amoureux de sa terre. Roger ne voulait pas reprendre la ferme. Il n’aimait que les livres. Son père lui en voulait. L’ambiance à la maison était conflictuelle. Lourde. Roger ne voulait pas céder. Il rêvait de devenir professeur de français.

Il avait demandé à Charlotte l’autorisation d’aller voir Roger. Une supplique. Elle avait hésité pendant plusieurs jours puis devant sa détermination, elle avait accepté. Personne n’en saurait rien.

Il lui lisait des livres.

 

....

Il n’aurait jamais imaginé à quel point la Mort était une garce.

Chaque nuit, il allait voir Roger. Ses parents étaient venus deux fois pendant la première semaine. Plus jamais depuis. Les médecins avaient dit que ça ne servait à rien de rester. Ils les avaient écoutés et puis les animaux de la ferme avaient besoin de soins eux aussi. Ils ne pouvaient pas les laisser.

Roger n’avait jamais réagi, à aucune de ses visites. Le respirateur sur lequel il était branché insufflait un air purifié dans ses poumons inertes. Quand il se penchait au-dessus du visage inexpressif, il avait du mal à comprendre qu’un geste aussi essentiel puisse être ignoré par le cerveau. L’état apparent de Roger était pourtant moins désastreux que celui de Christian. Il sentait néanmoins à quel point, dans cette poitrine artificiellement gonflée, la vie n’avait plus beaucoup d’emprise.

Continuer malgré tout à offrir à Roger le bonheur des mots partagés. Ces mots qui les faisaient vibrer de bonheur. Ils partageaient souvent leurs lectures, s’enflammaient dans des discussions passionnées.

Sartre, Camus, Le Clézio, London, Gandhi, Schoendeorffer, Koestler, Gide, Mauriac …

Ils avaient adoré tous les deux « La longue route » de Moitessier. Tant de poésie, tant d’amour envers l’océan, tant de révélations aussi. Ils rêvaient qu’à leur tour ils parcourraient un jour les mers du sud. Leurs discussions passionnées dans la cour du lycée, leurs recherches endiablées dans les rayons de la bibliothèque, les pages qu’ils recopiaient, les passages qu’ils récitaient.

Cet amour des mots.

Cette journée-là avait été particulièrement éprouvante. Une nouvelle opération pour Christian, la cheville gauche, rien ne se consolidait. Les chirurgiens avaient opté pour une arthrodèse. Boulonner les fracas osseux et vivre peut-être avec un pied bloqué. Mais vivre.

Chaque anesthésie nourrissait l’état comateux. Impossible de savoir si le réveil aurait lieu. Les chirurgiens avaient refusé les premiers jours de le placer en coma artificiel. Malgré les crises de folie furieuse que les douleurs intenables déclenchaient, il était trop dangereux d’ajouter des drogues puissantes avec des effets difficilement contrôlables.

À chaque fois qu’il voyait Christian partir au bloc, il ne savait pas s’il le reverrait vivant et il priait pendant des heures dans le fauteuil de la chambre, dans les couloirs, près d’une fenêtre, sur un banc du parc, près de l’ascenseur par lequel il devait réapparaître.

Il priait.

Il se souvient bien de ces phrases répétées jusqu’à l’assèchement de sa volonté. Il se surprenait parfois à les murmurer dans la solitude de ses pensées.

« Tiens le coup, Christian, tiens le coup. T’as fait le plus dur maintenant. Tu ne dois pas lâcher. »

Il n’avait jamais mêlé Dieu à ses suppliques. Impossible d’oublier cette haine du premier jour. Dieu … Dans l’éventualité de son existence, il ne pouvait l’absoudre de toutes les souffrances propagées.

Christian était revenu.

Et lui, épuisé par l’attente, il s’était senti vaciller dans ses fibres, dans son esprit laminé, dans son énergie consumée.

Une immense fatigue. Comme si l’immobilité de cette vie d’attente le fossilisait insidieusement, comme si des relents d’anesthésiants flottaient dans les airs et l’empoisonnaient.

Lorsque ses parents étaient arrivés après leur journée de travail et qu'ils avaient pris le relais, il avait raconté ce que les infirmières avaient bien voulu lui expliquer puis il était allé dormir. Il prendrait sa veille à 5 heures. Il avait immédiatement sombré dans un sommeil de tombe. Vidé de toute pensée.

Au petit matin, quand ses parents avaient repris le chemin du travail et qu’il avait réintégré son poste de garde, recroquevillé dans son fauteuil, il avait pensé qu’il n’était pas allé voir Roger au début de la nuit. Jusque-là il avait instauré un horaire fixe. De vingt heures à vingt et une heures. Que Roger puisse se repérer dans sa journée.

Il avait oublié. L’épuisement avait voilé sa conscience et la mission qu’il s’était fixé avait succombé cette fois sous le fiel poisseux de la torpeur.

Charlotte était entrée. Elle venait toujours le voir avant de quitter le service au matin. Il avait deviné sur les joues les sillons des larmes séchées, la brillance triste des yeux embués.

« Yoann, je préfère que ce soit moi qui te le dise. »

Il avait deviné. Un pressentiment. Une culpabilité déjà nourrie par son abandon au sommeil.

« Roger est mort cette nuit. »

Il avait mis les mains sur ses oreilles. L’impression effroyable qu’il allait vomir son cœur.

Un coup de sabre dans le ventre.

Le dégoût.

Il aurait voulu tuer la Mort. L’étrangler de ses mains, la regarder perdre son souffle, l’entendre suffoquer, serrer sa gorge décharnée, sourire devant son visage qui blanchit, les yeux qui se révulsent, le gargouillis infâme des dernières bulles d’air.

Tuer la Mort revenait à se servir d'elle et donc à lui donner vie.

L’absurdité de l’idée l’avait renvoyé à sa trahison.

Il avait abandonné Roger et ses envies de meurtre n’étaient que des subterfuges pour se supporter.

Le dégoût. La honte.

Effondré, en larmes, la tête dans les mains.

Charlotte s’était accroupie devant lui et l’avait enlacé.

« J’ai pleuré pour Roger, Yoann, mais aussi pour toi. Roger ne pouvait pas s’en sortir. C’était un coma irrémédiable. Je n’aurais pas dû te laisser le voir, te laisser croire que tu pouvais réussir avec lui ce que tu as fait avec Christian. Je n’ai pas réalisé la mission que tu t’imposais. Et c’est pour toi aussi que j’ai mal. Je sais que tu vas t’en vouloir. Je sais que tu vas te sentir coupable. J’ai vécu ça si souvent. Mais tu n’y es pour rien, Yoann. Les gens ne partent pas à un instant précis. Ils partent, c’est tout. Rien n’est prévisible. Roger aurait pu mourir alors que tu étais à ses côtés. Et j’aurais dû y penser. Je m’en veux terriblement du mal que je t’ai fait. Je n’aurais jamais dû accepter. C’est une faute impardonnable. »

Il était sorti du carcan de ses larmes, il avait ouvert ses mains. Oh, ce visage, cette douceur en souffrance, ce petit éclat étrange dans la prunelle de son œil droit, une surprise génétique lui avait-elle dit, toujours cette envie de poser sa tête contre sa poitrine, de s’abandonner… Tant d’émotions mêlées.

 

 

 

 

Il s’arrête. La pente s’est renforcée sans qu’il ne s’en aperçoive. Le chemin trace de longues diagonales vers une brèche étroite, une entaille rectiligne dans la muraille rocheuse.

Il s’assoit et sort la gourde.

Son amour pour Charlotte. Ce serrement de ses entrailles, cette chaleur qui ruisselait comme une lave délicieuse, ce désir d’étreintes, cette plongée offerte dans la lumière de ses yeux, les arabesques fluides de son corps en mouvement, les mélodies câlines de sa voix mesurée, la danse de ses mains sur le tempo de ses mots. Il imaginait la douceur de ses seins.

Découvrir l’amour dans l’antre de la Mort. Charlotte l’avait protégé et cette attitude avait incrusté dans son âme la nécessité d’une compagne protectrice, une gardienne de cœur, une soignante attentive.

Leslie …

Ce n’est pas elle qu’il aimait mais le prolongement irréfléchi de ses traumatismes, le maintien pervers d’une identification névrotique.

Il avait pris forme dans le cocon désinfecté des murs de l’hôpital. Sa vie entière portait les stigmates des coups, des blessures, des refoulements, des peurs et les baumes inventés n’étaient que des palliatifs.

Il n’avait aimé que dans le sillage des jours sombres.

La Faucheuse avait rogné en lui les bourgeons d’amour avant qu’ils n’éclosent. Il n’en restait que des pustules nécrosées et il devinait au plus profond de son âme les branches tordues portant des résidus de bonheurs morts nés, des fœtus pourris, gangrenés, des embryons avortés.

Découvrir l’Amour dans l’antichambre de la Mort et n’en jamais sortir.

 

 

 

Il aurait voulu voir Roger une dernière fois mais Charlotte avait déjà envoyé le corps à la morgue. Elle avait rejeté sa requête.

« Ça ne servirait qu’à augmenter ta douleur Yoann. Garde en toi le souvenir de ton ami vivant. C’est ce qu’il aurait voulu. »

Il n’avait pas insisté.

Juste avant de partir, elle avait tenté de lui sourire mais il avait lu dans ses yeux une détresse immense.

Un mort et deux âmes torturées.

À quel point le combat contre le monstre était inégal. Sa haine s’était renforcée et il avait juré d’être encore plus intraitable et vigilant.

Il ne la laisserait plus jamais l’endormir.

« Le seul moyen de tuer la Mort, c’est de rester en vie. Chaque jour qui passe, c’est une bataille gagnée. Elle, elle ne l’emportera qu’une seule fois. L’enjeu, c’est de la ridiculiser et de l’humilier le plus longtemps possible. »

Il s’était assis au bord du lit de Christian en psalmodiant ce sermon. Il serait un guerrier indestructible.

Il avait retenu ses larmes en les noyant sous les promesses.

L’attente de Roger. Combien de fois il l’a imaginée ?

Cette porte qui s’ouvre, l’ami qui vient s’asseoir et parler, cette vie reliée, connectée, la solitude repoussée, la détresse étouffée pendant une heure, les retrouvailles avec les mots adorés, les phrases qui grandissent, les idées qui bouleversent.

Roger l’avait sûrement attendu, tendu, crispé, angoissé, incapable d’appeler à l’aide. La Mort qui le frôle, murmure à son esprit appesanti qu’il est temps de lâcher prise, que ce calvaire est inutile, ce refus qui s’étiole, cette fissure qui grandit, les sanglots qui l’étouffent. La peur qui monte en lui comme une bête immonde. Elle ronge les murailles, use les résistances, s’infiltre, serpente. De son corps répugnant suintent des semences assassines, des jus gluants qui grignotent les ultimes barrières. Le désespoir qui gonfle, l’étouffe, l’air qui lui manque, les soubresauts de sa poitrine, la panique qui l’étreint, les soubresauts, ce cri impossible, quelques spasmes profonds comme des séismes moribonds et l’abandon.

L’abandon, comme une pierre qui coule et voit s'éloigner la lumière.

La Mort qui se couche sur lui avec un rictus immonde, un baiser fatal, l’ectoplasme glacé qui l’enlace, l’envahit, le pénètre par tous les pores, envahit ses cellules, les derniers frissons.

Une ultime colère envers l’ami qui l’a trahi, celui qui l’a abandonné, celui qui l’a oublié.

Mourir dans un sursaut de haine.

Cette épouvantable honte avec laquelle il a grandi. Comme un poison en lui."

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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