LES ÉVEILLÉS : sur l'amour

Un couple décide de marcher l'un vers l'autre sur un sentier de randonnée pendant quatre jours. Une solitude qui aura des effets déterminants pour chacun.

 

 

 

2014 02 25 18 28 29

LES ÉVEILLÉS

"Où est Leslie ? Que font les enfants ? Est-ce que son sac n’est pas trop lourd ?

Il s’approche du premier col. Durant toute la montée dans la forêt, puis la traversée des alpages, les pensées se sont entrechoquées follement dans son esprit troublé.

Que fait-il là ? Est-ce qu’il s’agit d’une certaine forme de rupture ? Est-ce que Leslie a cherché à lui montrer qu’elle avait besoin de distance, de liberté, de solitude ? Par rapport au monde en général ? Ou avait-elle surtout besoin de s’éloigner de lui ?

Il a cherché à retrouver toutes les paroles réconfortantes dont elle a usé, toutes les explications qu’elle a avancées. Elle avait toujours parlé d’amour. D’une autre façon de l’éprouver en cherchant à retrouver celui qui aime.

« Qui es-tu quand tu m’aimes ?

Est-ce moi que tu aimes ?

Qui suis-je quand je t’aime ?

Est-ce que cet amour me détourne de moi-même ou m'enseigne ce que je suis ? »

Elle avait parlé de l’être réel qu’elle voulait tant rencontrer. L’expression lui avait montré qu’elle considérait donc leur vie de couple comme un obstacle. Il avait difficilement accepté l’idée qu’il puisse être un frein à l’évolution de sa compagne puis il avait convenu que cette réaction n’était que la part narcissique de son ego et qu’il devait tout simplement être heureux de voir que Leslie le considérait capable d’entendre ce genre de remarque. Elle avait confiance en lui et l’estimait suffisamment pour lui faire part de ses intentions les plus intimes. C’était une preuve d’amour bien plus forte qu’un silence craintif. Qu’un non-dit protecteur.

« Qui suis-je quand je l’aime ? »

Il s’arrête au basculement de la pente. De l’autre côté du col s’ouvre un long plateau dénudé. Il pose son sac et prend la gourde.

« Est-ce moi ou juste celui qui tient le rôle de l’amant avec l’intention secrète d’obtenir en retour l’amour qu’il prodigue, de trouver un renforcement dans l’identification que la passion amoureuse favorise ?

Mais si je ne suis pas moi quand je l’aime, elle peut aussi ne pas être elle. Les gens savent-ils réellement qui ils aiment dès lors qu'ils ne savent pas eux-mêmes qui ils sont ? La vie en couple se résume-t-elle à une cohabitation entre voisins mais nullement entre deux être conscients ? Conscients d'eux-mêmes et donc de l'autre.

Le désir d’amour est-il si puissant que l’être réel succombe à des stratégies machiavéliques ?

Et s’agit-il d’amour ? Ou l’amour est-il ailleurs ?

Est-il possible d'aimer sans être modelé par les amours passés, ces emportements émotionnels auxquels nous attribuons le verbe aimer ? Est-il envisageable de redevenir émotionnellement vierge de tout souvenir, de ne rien projeter de connu dans l'amour présent ? Est-il raisonnable de croire que l'amour ancien ne souffre d'aucun essoufflement, que les cœurs continueront indéfiniment, jusqu'au dernier instant, à battre en mesure ? Est-il possible finalement d'inventer l'amour à chaque instant et de l'oublier aussitôt pour que naisse l'amour suivant ? »

Les questions s’enchaînent comme des maillons brûlants.

L’imbrication complexe révélée par les mots. Comment parler d’amour tant que le concept n’est pas clairement établi ? Mais comment l’établir s’il n’est pas ressenti, vécu, dévoré ? Comment savoir s’il s’agit bien de lui et pas d’une hallucination mentale, intellectualisée, un dérivé perverti, un conditionnement social, une représentation éducative, une copie conforme, une répétition trompeuse ? Ne conviendrait-il pas avant de prétendre vivre dans l’amour être certain que celui qui l’affirme sait déjà qui il est ? Car comment aimer quand on n’existe pas, quand rien de solide n’est constitué, quand l’individu fluctue et se modèle au fil des rencontres ?

L’état de pleine conscience. Une évidence. L'ultime solution. Toutes les autres n'étant de toute façon que des soins palliatifs à un mourant qui s'ignore.

Impossible de vivre réellement en dehors de cette exigence.

Il réalise que Leslie ressent l’amour avec une force inimaginable parce qu’elle est sans doute pleinement ce qu’elle est, qu’elle est devenue totalement ce qu’elle porte, que s’est révélée en elle sa vérité la plus intime alors qu’il est enfermé dans des geôles aux murs si vastes que les horizons offerts par l’amour lui restent étrangers, inaccessibles, qu’il est un prisonnier juste concentré sur le maintien et l’embellissement de son enceinte. Et que l’amour dont il parle n’est juste qu’une engeance malfaisante.

Il n’est pas dans l’amour parce qu’il n’est pas en lui-même.

Il range la gourde. Un nœud dans la gorge.

Une vague de frissons interminables. Il ne peut rien comprendre de l’amour tant qu’il n’aura pas atteint ce niveau de conscience. Tant qu’il n’aura pas épuré son être réel, arraché les vieilles peaux mortes qui l’enserrent. Il les sent depuis si longtemps, il étouffe depuis tant d’années.

Croire que l’amour peut se construire sur un champ de ruines sans qu’il ne soit souillé, qu’il aura même le pouvoir de tout restaurer.

Effroyable erreur de celui qui ne sait rien de lui.

Il s’assoit sur une grosse pierre plate. Les jambes molles.

La force des questionnements.

Il croyait avoir fondé sa vie sur la protection des êtres chers alors qu’il se protégeait lui-même et par ce subterfuge sournois se privait de toute évolution réelle.

Le réel. La vigilance. La lucidité. La conscience.

Il sait qu’il doit atteindre ce summum de lui-même, se nourrir du réel et se détourner des réalités inventées. Cette solitude offerte par Leslie est une ouverture et non un enfermement. C'est cela qu'il doit valider s'il veut avancer.

Le col qu’il vient d’atteindre est une première étape.

C’est en lui qu’il marche.

Avec Leslie et les enfants, ses absences n’étaient qu’une fuite édulcorée, une plongée hallucinogène dans les abysses de son ego. Il pensait pouvoir découvrir dans ces confins hospitaliers des vérités supérieures alors qu’il succombait à la supercherie de son mental. Un cerveau constamment agité. Aucune sérénité, aucune paix intérieure, juste un fatras de recherches intellectuelles, l'étouffoir prétentieux des émotions anciennes, un cache-misère qui ne dit pas son nom.

Toxicomane de l’absence.

Des mirages stupéfiants.

Stupéfiants … Le mot le révulse.

Toxicomane de l’absence.

Il se lève vigoureusement, remet son sac, reprend ses bâtons de randonnée et les yeux fixés sur les espaces offerts relance l’alternance hypnotique de ses pas.

Il sait qu’il est à sa place.

Il doit reconstituer cet homme morcelé, dévoré par un passé anthropophage.

 

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