Marion Gervais : "Louis dans la vie"

A mes yeux, les films de Marion Gervais sont d'utilité publique. Le cinéma que j'aime. Celui que j'aurais aimé réaliser si j'en avais eu la capacité. 

Bouleversant, un cinéma qui remue, celui qui sait joindre l'image à la parole, les paysages aux silences, les regards aimants et les colères, les incompréhensions des autres et la puissance des rêves, la force de l'amour de la vie quand l'individu refuse que sa vie soit une enceinte. 

Les "écorchés" ont cela de beau qu'ils ont leur coeur à nu. 

Le film est disponible sur le lien suivant jusqu'au 4 / 08 :

https://mobile.france.tv/france-3/l-heure-d/1016977-louis-dans-la-vie.html?fbclid=IwAR1KkDjTXZ-qrWcULD_c_GMlO159bH5wZXyLr8MmdD70pX4J5ASTZzCZPFY

diffusé le jeu. 04.07.19 à 23h22

disponible jusqu'au 04.08.19

documentaires société - 75 min - 2019 - tous publics

 

“Louis dans la vie” de Marion Gervais : le portrait d’un ado qui ne veut pas “courber l'échine”

 
Seul moyen pour Louis de s’évader d’une vie trop étriquée : ne pas « courber l’échine ».

 

Marion Gervais a choisi de filmer Louis, jeune “chien fou” qui aime se mettre en danger, parce qu’ils partagent la même “quête d’intensité”. Leur rencontre illumine ce documentaire, à voir jeudi 4 juillet sur France 3.

La première fois que Marion Gervais a vu débarquer Louis, « avec sa bonne tête et ses grandes oreilles »,c’était au ska­­te­park de Saint-Malo, où elle s’ap­prêtait à tourner La Belle Vie (2016) (on peut toujours en voir la version websérie, La Bande du skatepark). De la bande de gamins que ce joli portrait de groupe saisit à l’entrée de l’a­dolescence, quand pointe la question de savoir ce qu’on risque de per­dre avec l’enfance, il était le plus grand et le plus sauvage. « Un chien fou, qui ne ­tenait pas en place du fait de son hyper­activité, et qui se mettait en danger en grimpant sur les toits, se souvient-elle. Sitôt le documentaire terminé, je n’avais qu’une idée en tête : filmer cet être désarmant d’humanité et de puissance de vie, comme on en croise rarement. »

C’est que Marion Gervais fonctionne aux coups de cœur. De sa rencontre avec une Bretonne de 24 ans qui déployait une énergie farouche pour vivre envers et contre tout de la culture de plantes aromatiques, elle a tiré Anaïs s’en va-t-en guerre(2013, en replay jusqu’au 12 juillet).

Le succès rencontré par le film via les ­réseaux sociaux exposa au grand jour la détermination de la jeune femme, révélant du même coup le talent de cette documentariste douée pour ­capter la fougue de la jeunesse et ses moments de grâce. Entre elle et ses protagonistes, dont elle tire des portraits empathiques, se devine une forme de cousinage qui explique son adresse – on ne saisit bien l’autre que lorsqu’on reconnaît en lui un peu de ce qu’on est et de ce qu’on a vécu.

“Je me retrouve dans sa quête éperdue d’intensité.”

La soif de liberté en partage

Après une enfance « cabossée » et une adolescence « douloureuse », Marion Gervais s’est fait la malle à 18 ans pour « inventer sa vie », seule à travers le monde, risquant sa peau du fleuve  ­Niger à Venice Beach, où la mena une ­insatiable soif de liberté, qu’elle partage avec Louis. « Je me retrouve dans sa quête éperdue d’intensité. »

Mais si ­Marion est allée jusqu’en Inde et en ­Indonésie pour « prolonger cette expérience du voyage qui vous met à l’é­preuve, vous déconstruit pour mieux vous ­reconstruire », Louis se contente de rêver à des virées lointaines avec un van et le surf qui lui permet de s’é­vader d’une existence trop étriquée.

A 18 ans, les actes de délinquance qu’il a commis pour de l’argent facile ont failli l’envoyer en prison ; et c’est au nom d’une prétendue sagesse qu’on entend aujourd’hui le convain­cre de se conformer à ce qu’attend de lui l’entreprise Saint Maclou, où il est en apprentissage. « Courbe l’échine », lui serine sa tutrice, des sanglots dans la voix, lui confiant qu’elle aussi a été jeune, pleine d’une vie qui semble bien l’avoir quittée. La vie d’adulte passerait-elle par une forme de renoncement à soi ? Louis ne peut s’y résoudre et Marion capte magnifiquement le ­désarroi de ce jeune homme qui se ­débat pour ne pas sacrifier sa vie.

“Ses rêves l’ont aidé à tenir et à rester vivant.”

« Lui et moi avons survécu, résume Marion Gervais. Il a fait ce qu’il fallait pour ne pas mourir et il fait aujourd’hui ce qu’il faut pour se maintenir à flot. S’il veut accéder à la vie à laquelle il aspire, il ne doit pas se contenter du peu qu’il a. Ses rêves l’ont aidé à tenir et à rester vivant. Il doit en faire quelque chose pour ne pas, comme tant d’autres, se retrouver précisément à “courber l’échine”. » Parole d’une aînée qui a aussi tourné Louis dans la vie « pour qu’il s’appuie dessus »« Car mes documentaires, expli­que-t-elle, se situent du côté de ce qui grandit, de cette capacité que nous avons à transformer notre existence. »

Les livres comme planche de salut

Le prochain est déjà en route, né lui aussi d’une rencontre avec un être singulier :Sarah Gysler (25 ans), dont le récit (Petite, paru l’année dernière aux Editions des équateurs) est celui d’une jeune fille qui s’est sauvée en se sauvant, en parcourant un monde dont elle a découvert qu’il n’était pas « que monstrueux »« Elle est rentrée changée et elle a publié ce livre magnifique. »

Les livres, c’est grâce à eux que ­Marion Gervais a su garder le cap et la tête hors de l’eau au cours de ses errances. Ceux de Jack Kerouac, qui l’ont guidée jusqu’à Bixby Bridge et dans la cabane de Ferlinghetti, mais aussi à Big Sur et sur la tombe de l’écrivain, dans le Massachusetts. Les pieds plantés dans ses herbes aromatiques, Anaïs a découvert Walden ou la vie dans les bois, de Henry David Thoreau, et s’y est reconnue. Si Louis n’a pas, comme elles, accès aux livres, la force qui lui a permis d’essuyer des tempêtes où d’autres auraient fait naufrage le sauvera peut-être.

Cet été, Marion Gervais prend les commandes de son fourgon aménagé et filera à la rencontre de jeunes surfeurs nomades qu’elle prendra en photo, portée par cet appel du large qui, inlassablement, la guide."

 

 

 

"Anaïs s'en va-t-en guerre"

Ce film de Marion Gervais m'avait considérablement ému, touché, réjoui, révolté aussi devant toute la bêtise humaine qui la bridait.

J'avais aimé sa force de vie, la puissance de son rêve, sa détermination. 

J'avais adoré la façon dont Marion Gervais avait su capter et transmettre tout ce que cette jeune femme portait en elle.

Anaïs et Marion

"Anaïs s'en va-t-en guerre" (cinéma)

 

Aujourd'hui, Anaïs a monté sa petite entreprise et c'est magnifique que le film de Marion ait pu avoir un impact aussi considérable dans la vie de cette jeune femme.

"Anaïs Kerhoas est productrice de tisanes bios. Elle vient d'acheter sa terre pour cultiver ses plantes médicinales et aromatiques. La jeune femme s'est fait connaître, en 2013, grâce à un documentaire réalisé par Marion Gervais intitulé "Anaïs s'en va-t-en guerre". Elle y racontait ses galères et les difficultés à s'installer quand on est une femme et que l'on n'est pas issue du milieu agricole. Anaïs cultivait alors des terres qu'elle louait. Le film a remporté un vrai succès sur Internet et comptabilisé 800 000 vues. Suite à cet engouement, un financement participatif a été initié sur la plateforme Ulule où plus de 19 000 euros ont été récoltés. L'agricultrice a pu acheter sa terre. Polka est allé lui rendre visite, juste après son emménagement."

 

LE SITE D'ANAÏS KERHOAS


anais kerhoas

 


 

"La belle vie". ("La bande du skate park")

C'est le deuxième film de Marion Gervais.

Et ce fut le même bonheur. Toujours cette justesse, cette capacité à saisir des regards, des éléments essentiels dans la vie des personnages qu'elle filme. Et surtout, un immense amour envers ces êtres ballotés par l'existence.

Ici, c'est l'amitié, le skate comme passion commune. On découvre peu à peu les douleurs existentielles, les rêves qui viennent les apaiser, la puissance des espoirs. Et toujours aussi, ces paysages bretons si amoureusement filmés qu'on y perçoit le parfum de la mer. 

 

Marion Gervais, caméra témoin des parcours hors norme

Marion Gervais, caméra témoin des parcours hors norme

Marion Gervais.

 

Après s'être attachée au combat d'une jeune cultivatrice dans “Anaïs s'en va-t-en guerre”, la documentariste a filmé le quotidien d'une bande de jeunes skaters dans “La Belle vie”, diffusé sur France 3 le 5 juillet à 23h30. Portrait d'une documentariste atypique, fascinée par les itinéraires en marge.

Quand d'autres documentaristes parcourent le monde à la recherche de sujets susceptibles de les inspirer, Marion Gervais préfère poser les yeux sur celui, plus petit, qui l'entoure. Non qu'elle soit casanière : le monde, elle s'y est frottée dès l'âge de 18 ans, poussée par une enfance qu'elle qualifie de « cabossée », une adolescence « douloureuse » et une soif de liberté qui lui a fait risquer sa peau, seule en Afrique pour « inventer [sa] vie »« J'ai atterri au Burkina Faso, se souvient-elle. J'ai remonté le fleuve Niger de Bamako à Tombouctou et travaillé de droite à gauche. J'apprenais à lire et à écrire aux enfants des rues. Les petits voyous étaient mes potes et je suis tombée amoureuse d'un des bras droits de Thomas Sankara (président de 1983 à 1987, ndlr) qui s'est révélé violent. Il m'a fallu m'enfuir. »

Sur la route des clochards célestes

Quelques années plus tard, c'est aux Etats-Unis qu'elle poursuit sa quête sur la route de Jack Kerouac, roulant en Cadillac sur Bixby Bridge, allant dans la cabane de Ferlinghetti où Jack est devenu fou, lisant Big Sur à Big Sur, traversant le pays d'ouest en est pour se recueillir sur sa tombe à Lowell, dans le Massachussetts. « Je me retrouvais dans sa façon de vivre intensément, animé par cette flamme créative qui l'amenait à rendre compte du réel en exprimant la poésie de la vie. J'écrivais tout le temps, portée par une sorte d'urgence ; mais je ne savais pas comment me dépatouiller avec ces émotions si fortes qu'elles me submergeaient, et cette lucidité qui m'habitait aussi. A Venice Beach, j'ai rencontré un garçon qui ressemblait à Jim Morrison et je suis tombée amoureuse de lui. Il était sans domicile et je me suis retrouvée à vivre parmi les gangs. »

Expériences humaines

Avant de trouver son « eden » dans un village proche de Saint-Malo, où elle vit depuis bientôt quinze ans avec homme et enfants, Marion Gervais a « exploré le monde de fond en comble », poursuivant jusqu'en Inde et en Indonésie cette expérience du voyage qui vous met à l'épreuve, en danger et à nu — qui « vous déconstruit pour mieux vous reconstruire », résume-t-elle. Rentrant régulièrement à Paris pour gagner de quoi repartir en faisant des castings pour des cinéastes comme Chantal Akerman, Claire Denis, Julian Schnabel ou Manuel Pradal, dont le film Marie Baie des Anges, qui lui permet de découvrir Vahina Giocante, l'amène aussi à écumer des mois durant foyers de la DDASS et prisons pour mineurs en Italie. Mettant à profit la richesse de ses expériences humaines dans un rapport à l'autre qui trouvera à s'exprimer dans une pratique documentaire qui lui parut longtemps hors de portée. « A 15 ans, j'ai bien envisagé de réaliser quelque chose avec Claude Lucas (« Petit braqueur et grande plume », comme l'écrivit Libération), dont la lecture de Suerte a été pour moi un choc. Il m'a fallu suivre une formation aux ateliers Varan pour m'autoriser à transformer tout ce vécu et faire des documentaires — ce qui, à 40 ans, est devenu pour moi une question vitale. »

Le coup de foudre Anaïs

C'est tout près de chez elle qu'elle a croisé le sujet du documentaire qui l'a fait connaître : Anaïs s'en va-t-en guerre, que l'on pourra (re)voir ici jusqu'au début du mois d'août. « Une copine m'avait parlé d'une jeune fille seule dans son champ, qui cultivait des herbes aromatiques et vivait dans une caravane, sans eau courante ni électricité. J'ai voulu la rencontrer et l'ai trouvée en train de trier sa menthe. Ça a été un coup de foudre, comme dans un casting lorsqu'on est sûr d'être face à la bonne personne. Après une heure de conversation, je lui ai dit que je trouvais beau son combat, sa rage, qu'elle me touchait beaucoup et que j'aimerais faire un film sur elle. Ce à quoi elle a répondu :  “Je ne sais pas ce que tu me trouves d'intéressant, mais si tu veux on y va.” J'ai écrit une lettre enflammée à Juliette Guigon (Quark productions, ndlr), qui m'a appelée le lendemain. »

On ne filme bien que ce que l'on connaît ou reconnaît de soi dans la personne qu'on filme. Réalisé « avec trois francs six sous »Anaïs s'en va-t-en guerre est tout entier porté par le souffle de la liberté, une volonté farouche de faire sa vie à la mesure de ce qu'on est. Par-delà ses fragilités ce film diffusé sur TV Rennes, puis sur le net où il a rencontré une vaste audience, touche une aspiration commune à beaucoup d'entre nous. Au point que nombre de spectateurs se sont mis à débarquer le dimanche dans son champ. « J'ai eu beau la protéger des journalistes, elle a reçu des colis, des chèques et des déclarations d'amour, des demandes en mariage. Les ministres de l'Agriculture et de la Jeunesse se sont intéressés à elle. Même le président Hollande, s'amuse Marion Gervais. Depuis, Anaïs a déménagé de Saint-Suliac à Dol-de-Bretagne, où elle s'est achetée des terres et une bicoque qu'elle nomme " [son] bidonville heureux" ». Elle se paie mille euros par mois et n'arrive pas à tout dépenser, entretient un rapport très direct à la vie et réfléchit beaucoup. Elle a découvert Walden ou la vie dans les bois de Henry David Thoreau et j'en suis très contente. »

Anaïs s'en va-t-en guerre.

“L'idée de privation de liberté ne me quitte jamais”

A la prison de Rennes, où a été organisée une projection du film, Anaïs a créé un jardin avec des détenues. Elle s'y rend régulièrement. Marion Gervais y est allée aussi, avec l'idée d'un film autour de femmes purgeant de longues peines et recherchant la liberté en entreprenant des études— comme Claude Lucas, auquel Marion Gervais rêvait de consacrer un film et qui a suivi une licence de philo en prison. « L'une a pris vingt-cinq ans. Elle fait de l'histoire et m'a dit : “Je suis née sous X et ne saurai jamais réellement d'où je viens, mais l'universalité de notre histoire commune m'a permis de grandir.” L'idée de privation de liberté ne me quitte jamais, mais ça n'a pas manqué : les femmes auxquelles je me suis attachée sont des insoumises et les portes de la prison de Rennes se sont refermées aussi vite qu'elles s'étaient ouvertes. » 

La vie comme sur des roulettes

Entretemps, elle a réalisé La Belle vie, hymne à la liberté à travers le portrait d'un groupe de garçons passionnés de skate, qui vivent près de chez elle et qu'elle connaît pour certains depuis tout petits. « Quand j'ai senti qu'ils arrivaient à l'âge où l'on quitte l'enfance pour entrer dans l'adolescence, il a fallu que je prenne ma caméra pour capter toute la puissance de vie qui jaillit alors. Ce passage est très bref. Il a fallu faire vite. Avec ce film que j'ai fait pour France 3 et le webdoc La bande du skate park , destiné au site des Nouvelles écritures de France Télévisions, je suis devenue leur confidente, leur amie adulte qui ne les juge pas. Je pense avoir eu leur confiance en ne trichant pas, en étant bienveillante et vraie dans mes relations avec eux. Comme avec Anaïs. »

La Belle vie

“Comment fait-on quand on a 18 ans, qu'on est fou de liberté et qu'on va devenir apprenti-peintre ?”

La beauté des paroles échangées par ces gamins encore plein d'innocence et dont l'un d'eux craint de perdre une part d'insouciance et d'amour de la vie en quittant son enfance, nimbe ce documentaire d'une grâce émouvante. Depuis sa réalisation, les protagonistes de La Belle vie continuent de croiser Marion Gervais et d'échanger avec elle, attachés au lien qui s'est tissé entre eux. A commencer par Louis, le plus âgé d'entre eux, « l'indomptable, le sauvage, celui qui fait des trucs de dingue. »« Un personnage éminemment romanesque, d'une droiture exceptionnelle et qui n'utilise pas de filtre avec la vie », ajoute la documentariste qui entend lui consacrer son prochain film, dont le projet s'appuie sur la question : « Comment fait-on quand on a 18 ans, qu'on est fou de liberté et qu'on va devenir apprenti-peintre ? »

Les bons portraits recèlent une part d'autoportrait. De Louis, Marion Gervais aime à dire qu'elle le comprend pour être « passée par là où il est aujourd'hui. Je le connais, je le comprends, je ressens ce qu'il vit. Il a compris que, moi aussi, j'ai vécu en dehors des clous et que, si je suis aujourd'hui un peu plus dans les clous, ce sont mes clous à moi. D'ailleurs, je lui ai dit : “Ce film, tu vas t'appuyer dessus !” Car mes films se situent du côté de ce qui grandit, de cette capacité qu'on a tous à transformer notre vie. »

 

 

 

 

 


 

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