Madame la Ministre (2)

Madame la Ministre (1)


« Madame la Ministre, est-ce que vous vous souvenez de ce que vous faisiez, jour pour jour, l’an passé ?

-Oui, plus ou moins.

-Alors, essayez d’imaginer qu’à cette époque-là, vous ayez demandé à démissionner avec une indemnité de départ volontaire. C’est un droit. Vous ne demandez pas un privilège mais juste l’application d’un texte officiel. Imaginez maintenant, qu’un an après, vous en êtes au même point, rien n’a été réglé d’un point de vue administratif. Mais, vous, pendant un an, vous avez vécu un deuil, un véritable deuil. Celui de vous-même…

Celle que vous avez été pendant trente-deux ans et qui n’existera plus jamais. Vous l’avez enterrée et vous avez pleuré au-dessus de sa tombe. Vous avez connu toutes les étapes du deuil, vous avez sombré, vous avez coulé au plus profond, toutes les douleurs que vous pouviez fabriquer, vous les avez connues, toutes les somatisations imaginables… Vous avez tellement pleuré que vous avez eu peur à un moment de vous noyer.

Et puis, lentement, semaines après semaines, vous vous êtes reconstruite. Vous n’aviez pas totalement disparu, vous aviez en vous de quoi vous sauver. Et vous l’avez fait.

Imaginez maintenant que l’Institution dont vous dépendez vous impose de reprendre votre poste. Imaginez que vous allez devoir vous déterrer. Vous allez prendre une pelle et vous allez creuser en vous-même et vous allez sortir de son cercueil cet individu décharné, aveuglé par la lumière du jour, décontenancé, terrorisé par ce retour forcé. Il n’y a plus aucune force en lui, plus aucun désir. Pour une raison toute simple. C’est qu’en revenant à la lumière du jour, il sait, au plus profond de ses os morts, qu’il devra un jour souffrir de nouveau, disparaître une deuxième fois…

Vous comprenez ça Madame la Ministre ? Avez-vous déjà pensé à votre mort ? On se dit tous, pour se rassurer qu’elle sera violente, qu’on n’aura pas le temps de souffrir, que ça se passera bien. C’est faux, c’est un mensonge. Jusqu’à la dernière seconde, il restera cette incompréhension de ne plus être là. On peut toujours essayer d'imaginer l'après-vie, tout cela restera de l'ordre de l'imaginaire et donc de l'avant-mort. Imaginez que vous deviez vivre cela une deuxième fois. Revivre sa mort une deuxième fois, qui donc le souhaiterait ?

 

Je ne reprendrai jamais ma classe Madame la Ministre.

Jamais.

J’ai refusé de cracher sur l’enseignant que j’ai été pendant trente-deux ans.

Je refuserai tout autant de profaner ma tombe.  


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Commentaires (4)

Thierry
  • 1. Thierry | 23/04/2015
La rage est un moteur qui m' accompagné toute ma vie et à qui je dois beaucoup. Dans la thérapie que j'ai suivi pour ma formation, j'ai identifié cette "limite" de la rage et il m'était proposé de m'en défaire. Et bien, j'ai refusé. Il y a une différence importante en moi aujourd'hui, c'est que je suis désormais capable d'observer cette dualité et de l'analyser. C'est pour ça que je "remercie" intérieurement ce conflit avec l'institution car j'y aurai encore appris davanatge sur moi et mes fonctionnements. C'est ça aussi qui m'a poussé vers la sophrologie et la méditation et je sais le bien immense que j'y trouve. Sinon, vu mon dossier médical, mon état serait bien pire qu'il n'est. L'ossification du ligament jaune, sans traumatisme associé, de façon "spontané", pour la médecine, "ça n'existe pas". Une vésicule biliaire comme la mienne, "ça n'existe pas". Cinq hernies discales dont trois non opérées et faire du sport comme je le fais, "ça n'existe pas"...Je pourrai continuer encore l'étalage...Je sais comment m'y prendre pour que la rage ne se retourne pas contre moi au-delà du raisonnable. Et il me plaît de continuer à apprendre. Je laisse donc ma rage en place et j'apprends simultanément à trouver le recueillement et la paix. Pour ce qui est de ma contribution désormais à l'éveil personnel des enfants, elle n'est effectivement plus là mais ça n'était de toute façon plus possible. Je ne peux pas travailler tout simplement pour un Etat qui a décidé de détruire ce qui a constitué toute ma vie professionnelle. je sais que ça ne changera rien au système mais j'aurai sauvé mon âme. Il y a un moment où il faut faire un choix et s'y tenir. 0)
JM
  • 2. JM | 23/04/2015
Salut Thierry,
Ce qui me laisse perplexe c'est la dualité de ton combat...pour les enfants ? mais maintenant que tu es en dehors tu y peux moins qu'avant ! Je me réjouissais que mon fils de 9 ans soit un jour dans ta classe pour que tu participes à son "éveil personnel", mais là c'est un peu raté. Je ne juge jamais que tu aies eu tort, je pense que le grand écart a ses limites et que tu était dans une contradiction trop forte avec le système. D'où ta décision, prise mais évidemment dure à assumer.
Pour l'école que tu aimais ? mais celle-ci n'existe plus, comme le monde entier elle bascule, s'adapte en permanence aux contradictions de tous, aux attentes de toujours plus : de performance, d'ordre, de formatage, de sélection... à l'ordre mondial qui s'installe en coulisse. Elle n'est plus non plus (?) des choses qu'on ne peut pas regretter : programmes orientés vers la gloire de la patrie, discipline un brin brutale, connaissances pétries de certitudes plutôt que de questionnements... Enfin tout cela serait trop long à cerner en détail ici.
Pour toi ? bien sûr qu'il est légitime que tu défendes tes droits et que tu ne te retrouves pas sans ressources après plus de trente ans d'enseignement. Qui peut le contester ? Mais ce que je ressens c'est une rage qui ne s'apaise pas et qui de par tes démarches personnelles en cours apparaît , par contraste, encore plus vive. Dualité disais-je. Bon, j'ai bien conscience de la vague influence que mes mots pourront avoir sur toi... Un jour peut-être on causera. Que tout te soit propice ;O)
Thierry
  • 3. Thierry | 22/04/2015
Hello JM. Tu sais, il y a 6 760 000 enfants à l'école élmentaire en France. Ca suffit amplement à ma détermination. Je ne me bats pas pour moi mais pour l'Ecole que j'aimais. Les conséquences sur moi n'ont aucune importance. Et je sais comment apaiser tout ça. Maintenant, la Ministre ne me répondra pas mais rien ne m'interdit de l'interpeller. Elle a reçu sept pages de courrier et je suis convoqué à l'IA de Grenoble dans une semaine. Quant au Privé, j'ai commencé à travailler l'été de mes 14 ans (marin pêcheur, manutentionnaire, animateur colo, directeur adjoint pour des ado délinquants etc ...) et mes parents étaient dans le privé. Ce que je demande n'est pas un Privilège mais un droit inscrit au Bulletin Officiel et rien ne me fera changer d'avis. J'irai "Jusqu'au bout"....
JM
  • 4. JM | 21/04/2015
Hé Thierry !
Je ne t'ai pas lu depuis quelques temps... Je prends tes mots dans leur brutalité, ton désarroi semble s'aggraver malgré tes quêtes... Peut-être faut-il vraiment changer de regard si tu veux t'apaiser ? J'élude forcément des pans de ton quotidien, des murs qui te semblent infranchissables, des souffrances réelles mais quand même... entre le noir et le blanc il y a une multitude de nuances. Les choses, l'existence est impermanence, on peut exister de maintes façons, les métiers, les hobbies, les lieux, les références, nos amis, nos parents, la technique, le ciel, les odeurs, les lumières...tout change que ça nous plaise ou non. Principe de réalité auquel nous devons nous adapter. Oui des fois ça coince mais tu connais l'histoire du chêne et du roseau...Alors pourquoi instit ou rien... la vie t'emmène ailleurs et plus tu t'accroches plus tu risques l'écartèlement. Enfin je le sens comme ça... parce que tes mots se durcissent, que ta position se cabre, se radicalise... tu crois quoi ? que la ministre va tomber en compassion pour toi ? C'est certainement au-delà de ses préoccupations, et tu le sais. La force du système peut broyer n'importe qui, mais en faisant un pas de côté on peut souvent y échapper. Vous les "profs" il me semble que par manque de confrontation à la vie productive / économique classique (qu'on l'apprécie ou pas l'économie est un des fondements de la vie sociale) vous êtes désarmés devant des règles qui vous malmènent plus que d'autres peut-être. J'ai bossé dans une multinationale, j'ai géré ma sarl pendant 7 ans et maintenant je suis indirectement payé par les impôts des gens... chaque expérience est différente, chacune apporte son lots de plaisirs et de galère... c'est comme ça.J'ai vécu un licenciement dont je ne me suis jamais tout à fait remis et je fais maintenant un job que je n'aurais jamais imaginé faire mais...je suis là et j'essaie de trouver du positif...et quand on cherche un peu : il y en a partout ;O)
Je t'aime bien même si parfois je te sens .. .aveuglé par de mauvaises lumières.
A+

JM

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