Mémoire....cellulaire....(8)

Ce texte a pour objectif de donner un aperçu de la sophrologie analysante mais il est inévitablement très incomplet au regard des interventions d'un professionnel. Ce n'est donc qu'une vue très succincte de tout ce qui peut être fait dans le cadre de cette thérapie.

Belanger1

Ils se quittèrent après avoir planifié une nouvelle séance. Une certitude pour Yoann. Le travail n’était pas suffisant.

Il repensa à Paul, le soir. Impossible de se libérer de cette impression d’incomplétude. Paul était dans une situation de dépendance depuis sa petite enfance. Un père « absent », relation fusionnelle avec la mère, complexe d’Œdipe non réglé, pas d’identification au Père, un renoncement à la Mère jamais validé…Emma était un substitut maternel. Paul ne se voyait que comme un petit enfant, toujours placé sous une menace. Une victime du monde entier et coupable à ses yeux de n’être qu’une victime…. Il fallait essayer de creuser encore plus profond.

 

 

 

« Entre, Paul. »

Un air encore plus abattu que d’habitude.

Il avait pris un appartement. Avec une chambre pour l’enfant à venir.

Un nouveau conflit avec son supérieur direct. Il avait rendu une étude de dossier qui s’avérait incomplète.

« Si je perds mon boulot, ça sera le bonus final. Je suis un cas désespéré Yoann. »

Il alla s’allonger sur le canapé.

« Emma tout pris. » Je ne me trompais pas, tu vois, Yoann. L’expression convient à merveille. Je suis encore plus perdu qu’avant, l’impression d’avoir été jeté dans un fossé, comme un chien abandonné.

-Écoute Paul, je pense qu’il est important de faire une séance particulière. On appelle ça « la malle ». C’est dans la procédure du deuil et c’est un peu ce que tu en train de vivre.

-Fais comme tu veux. »

Un abandon mais pas un réel engagement, aucun espoir en lui. Yoann le sentait. Paul était là comme par simple désœuvrement, rien d’autre à faire alors pourquoi pas ça. Transfert en cours. Il devenait pour Paul un Parent nourricier, celui qui assume, décide, encadre… Paul en Victime, Yoann en Sauveur. Passivité de la dépendance. Paul n’était pas dans une démarche réelle d’éveil mais dans un cadre rassurant qui apaisait ses peurs. Il ne cherchait pas à comprendre mais juste à aller un peu mieux, quelques instants. Quitte à entretenir les fonctionnements qui l’avaient conduit là…

Yoann s’efforça de s’extraire de ces ondes négatives et démarra la séance.

Induction hypnotique. Il avait mis une musique relaxante. Volume très bas.

« Tu peux arrêter cette musique Yoann, s’il te plaît. Ça me crispe en fait. Vraiment pas ma tasse de thé. J’ai déjà assez de mal à me laisser aller.

-Pas de problème. On va s’en passer. »

Ce fut long… Des gestes nerveux, de longs soupirs, une agitation insoumise…

Il sentit enfin que Paul lâchait prise, se laissait emporter par le rythme apaisant de la respiration. Guidé par la voix de Yoann.

Il ne fit pas appel à l’enfant intérieur de Paul. L’enfant n’avait aucun vécu commun avec Emma et même si toute la problématique remontait à la petite enfance, le protocole ne le concernait pas. Il espérait ne pas se tromper…

« Bien, Paul, j’aimerais que tu imagines devant toi une malle, un coffre, quelque chose qui pourra contenir tout ce que tu vas y mettre, un couvercle, des décorations, des ferrures ou du bois, comme tu veux. Décris-le-moi quand tu le verras.

-C’est un coffre en bois, celui qui était dans ma chambre quand j’étais petit. J’y rangeais mes jouets. Il était couvert par un tissu rouge et des petits clous brillants.

-J’aimerais mieux que tu prennes un coffre auquel tu n’es pas attaché, un coffre neutre et non attaché à un souvenir.

-Bon, alors, c’est comme une cantinière. En fer, lourde, avec deux loquets pour la fermer. Elle est verte.

-Très bien, tu vas maintenant chercher en toi tous les souvenirs qui t’ont marqué, toutes les plus belles émotions, les situations les plus fortes pour toi, tout ce vécu avec Emma, tous les moments de bonheur les plus intenses. Tu ne vas rien effacer, ça sera toujours quelque part dans ta mémoire mais tu vas rendre ces émotions au passé. Ces émotions-là n’existent que dans ton souvenir, elles ne sont plus valables aujourd’hui, elles ne représentent plus le réel et elles sont donc devenues des fardeaux. Tu ne peux pas te libérer des émotions limitantes et vouloir garder celles qui te réjouissent. Le travail doit être fait en totalité. Tu vas donc prendre le temps de retrouver ces moments-là, leurs souvenirs et les émotions qui les accompagnent. Tu vas prendre ces souvenirs et toute leur charge affective et tu vas les mettre dans le coffre. Je te laisse faire ce travail et tu me diras quand ça sera fini.

-C’est fait.

-Très bien. Maintenant, je te demande de retrouver en toi tout ce que tu avais imaginé et qui ne s’est pas produit. Tout ce que tu espérais vivre avec Emma et qui n’a jamais eu lieu. Un voyage, des vacances dans un endroit particulier, des choses précises, des événements que tu attendais et qui n’ont jamais pris forme. Ne cherche pas pour quelles raisons. Contente-toi de chercher ces histoires que tu as imaginées, que tu t’es racontées, ce sont des chimères, des fantasmes. Ils auraient pu se produire mais ils sont restés finalement à l’état de rêves. Retrouve-les, laisse remonter les émotions.

-J’aurais juste aimé qu’elle me voit comme un homme.

-Retrouve alors ce que tu aurais voulu faire pour le lui faire comprendre. Ce que tu aurais voulu réussir et qui n’a pas eu lieu pendant votre vie commune, tout ce passé qui n’a pas été comme tu l’espérais. Tu n’as plus aucune raison de garder ces images en toi, ni les émotions qu’elles transportent. Ce ne sont même pas des souvenirs, ce ne sont même pas des émotions vécues mais tout ça peut devenir des regrets très lourds, ils risquent d’être des raisons de te culpabiliser ou de te dévaloriser.

-C’est déjà fait.

-Justement. Il faut donc que tu te libères de tout ça. C’est toi qui fabriques les murs de ta geôle. Concentre-toi, va chercher tout ce qui te pèse et pose tout ça dans la malle.

-C’est bon.

-Très bien. Il reste une dernière épreuve et c’est sans doute la plus difficile. Il faut que tu mettes dans la malle tout ce que tu espérais vivre avec Emma dans les prochains jours, dans les prochains mois et les années. Sa grossesse, votre enfant, la maison, une vie amoureuse apaisée, la vie de couple que tu voulais, le premier anniversaire de votre enfant, tous les trois ensembles, peut-être un petit frère ou une petite sœur, tous vos moments de parents unis, les vacances, les Noël, les repas de famille, les premières années d’école…Tout ce que tu espérais vivre avec Emma, pendant toutes les années à venir. Tout le futur qui ne se produira pas, peut-être même des situations auxquelles tu n’avais même pas encore pensé. Il s’agit de te défaire de tout ce qui pourrait nourrir une tristesse qui ne sert à rien.

-Peut-être que ça ne sera pas aussi catastrophique que ça, peut-être qu’Emma reviendra sur sa décision.

-Tu n’en sais rien et si tu te vis avec cette attente désespérée, c’est toute ta vie qui te passera sous le nez. L’enfant qui va naître aura besoin d’un père qui le fera rire, qui l’aidera à grandir, qui l’accompagnera. Tu as besoin d’être en paix avec toi-même pour tenir ce rôle. Pour lui. Alors, défais-toi de tout ce qui concerne la vie avec Emma. C’est un deuil. Le coffre est un cercueil. Celui de toutes les émotions temporelles, passé et futur, toutes les masses qui rongent le bonheur de la vie. Fais ce travail, Paul.

-Ok. 

-Très bien. Maintenant, j’aimerais que tu fermes ce coffre et que tu l’enterres ou que tu le mettes dans la mer, c’est comme tu veux mais il faut que tu finisses le travail. Comme une dernière cérémonie, un adieu à toutes ces émotions qui ne seront plus en toi. Il te restera des souvenirs mais ils ne seront plus que des images, sans douleur, ni colère, ni tristesse. Juste une partie de ta vie qui n’existe plus et par conséquent la possibilité pour toi de vivre dans l’instant présent, sans fardeau. Comment veux-tu clore cette cérémonie, comment veux-tu faire disparaître ce coffre ?

-Je peux l’enterrer dans le jardin de notre nouvelle maison ?

-Il est préférable de prendre un endroit neutre qui ne porte aucune émotion, qui ne soit pas attachée à cette vie que tu quittes.

-Alors, je veux le mettre dans la mer.

-Très bien. Visualise ce coffre qui descend vers le fond, il disparaît, tu ne pourras plus jamais le retrouver, ni l’ouvrir. Ce qui coule dans les profondeurs de la mer, c’est une vie qui est finie, une vie qui n’existe plus, c’est comme un fardeau dont tu te libères, pour que la vie présente ne soit pas alourdie. J’aimerais que tu remercies la vie de cette opportunité qu’elle te propose, ce chemin de croissance, ce nouvel horizon. J’aimerais que tu ressentes la libération que ce travail représente.

-Je vais essayer. 

-Tout cela diffuse en toi pour le reste de tes jours. »

 

 

Ils discutèrent un peu après la séance. Les projets immédiats de Paul. La complexité de la situation quotidienne. Yoann sentit que rien n’était réglé. Qu’il faudrait encore du temps et de la bienveillance. Et il n’était pas certain que Paul se la donnerait. Comme s’il s’interdisait toute possibilité au bonheur, comme s’il n’en était même pas digne, comme si la vie pour lui ne pouvait être qu’une litanie d’échecs. Lorsque Paul se leva et qu’ils se saluèrent sur le pas de la porte, Yoann ne vit dans ses yeux que la peur de ce monde.

Il n’était plus dans les bras de sa mère et n’avait jamais pu faire le deuil de cette rupture.

C’était une évidence soudaine qui lui sautait aux yeux. C’est le deuil de sa mère qu’il devait valider.

 

« Paul, j’aimerais que tu reviennes encore une fois. Une dernière chose à faire.

-Si tu y crois encore, c’est que tu feras un bon thérapeute.

-Je ne me dis pas que ça va marcher, je me dis juste qu’il faut le faire.

-Ok, ok. Samedi prochain, même heure, ça te va ?

-Pas de problème pour moi, Paul, je t’attendrai. »

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