Sur la littérature (société)

16 janvier 2016 | 3 commentaires

La littérature va-t-elle disparaître ?

 

 

En me promenant sur Internet, je suis tombé sur cette interview de Philip Roth, datant de 2013. La phrase suivante m’a particulièrement interpellé :

Je peux vous prédire que dans trente ans, sinon avant, il y aura en Amérique autant de lecteurs de vraie littérature qu’il y a aujourd’hui de lecteurs de poésie en latin.

Philip Roth

Philip Roth, écrivain américain né en 1933

Il va même plus loin sur la lecture en général :

La lecture, sérieuse ou frivole, n’a pas l’ombre d’une chance en face des écrans : d’abord l’écran de cinéma, puis l’écran de télévision, et aujourd’hui l’écran d’ordinateur, qui prolifère : un dans la poche, un sur le bureau, un dans la main […] La lecture sérieuse n’a jamais connu d’âge d’or en Amérique, mais personnellement, je ne me souviens pas d’avoir connu d’époque aussi lamentable pour les livres.

Interpellé par de tels propos, j’ai d’abord pensé : « Philip Roth exagère, il est trop pessimiste ». Puis cela a été : « Même s’il exagère et qu’il cherche à provoquer, il est vrai que les gens lisent moins, que les écrans sont partout… Mais la littérature ne peut pas mourir ».

Pourtant, plus j’y songeais, plus je m’apercevais que Philip Roth avait sans doute raison et que peut-être, sa prédiction était déjà réalisée. 

La fin d’une époque

Je pense en effet que la lecture et la littérature subissent un déclin structurel et irréversible. Le temps où nos sociétés étaient basées sur le livre (c’est-à-dire, en simplifiant, du XVième siècle avec l’invention de l’imprimerie jusqu’au XXième siècle avec le livre de poche) est révolu.

Le livre et la lecture n’attirent plus autant qu’auparavant. Songeons que des personnes ne lisent jamais (1 Français sur 3 en moyenne) et que le nombre de lecteurs réguliers ne cesse de diminuer. Fréquemment, un article de presse est publié pour faire état de la diminution du nombre de lecteurs et du temps réduit consacré à la lecture (le dernier en date : En 25 ans, deux fois plus de livres publiés mais de moins en moins lus). Lire requiert un investissement personnel important et exige deux choses : de la concentration et du temps. Or, de nos jours, à l’heure des sollicitations multiples et abondantes et des rythmes journaliers effrénés, la concentration et le temps libre sont rares et précieux. La télévision, Internet et les jeux vidéos balayent les velléités de lecture.

Children reading on the roof

Photo de Raul Liberwirth (CC-BY-NC-ND)

Les autres loisirs ont le vent en poupe et si l’on parle de chiffres, on entre dans une autre dimension. Songeons que lorsqu’un film fait un « flop », il enregistre malgré tout quelques dizaines de milliers d’entrées voire une ou deux centaines de milliers. De tels chiffres feraient rêver tout auteur ou éditeur (on considère qu’un livre est un best-seller dès qu’il se vend à plus de dix mille exemplaires). Je ne parle même pas des audiences des émissions de télévision, des visionnages des vidéos Youtube, des téléchargements des jeux sur l’AppStore… Les gens regardent la télévision et des séries télé, ils jouent aux jeux vidéos, surfent sur Internet mais ils ne lisent pas.

La vraie littérature : c’était mieux avant ?

Et la vraie littérature ? Notons avant tout chose que Philip Roth parle de « vraie littérature », c’est-à-dire les livres des Proust, Joyce, Fitzgerald… Il la distingue de la littérature « frivole », celle de l’entertainment (Musso, J.K Rowling etc.) même si son constat sur la lecture est valable pour tout type de littérature.

Qui lit encore de nos jours des auteurs classiques : Hugo, Proust, Stendha ?

La langue employée dans les livres de « vraie littérature » (contemporaine et ancienne) est souvent complexe, belle et riche. Il faut également disposer d’un bagage culturel important pour se lancer dans la lecture d’un ouvrage de « vraie littérature » surtout si l’on lit des classiques écrits il y a des décennies voire des siècles. Qui lit encore de nos jours des auteurs classiques : Hugo, Proust, Stendhal ? Quelques érudits, des étudiants (pour la plupart contraints et forcés) et des passionnés mais combien sont-ils ? Et lisent-ils beaucoup ? Combien d’heures par jour ? Qui aujourd’hui se lance dans la lecture d’un énorme pavé de Zola ou Tolstoï ? Une poignée de lecteurs. Et même parmi eux, un certain nombre le trouverait ennuyeux et ne prendrait pas de plaisir à le lire. Faites le test autour de vous : demandez qui a lu Guerre et Paix de Tolstoï.

Était-ce mieux avant ? Rien n’est moins sûr. Certes, auparavant les gens lisaient plus, c’est indéniable. La lecture était une distraction qui n’avait pas de concurrente. Mais les gens lisaient-ils plus de « vraie littérature » ? Peut-être mais je ne suis pas certain que les lecteurs de Proust et de Zola étaient sensiblement plus nombreux hier qu’aujourd’hui. Les classiques et la vraie littérature s’adressent aux passionnés, aux curieux et aux personnes ayant un niveau éducatif élevé, bref, à peu de personnes au final.

En revanche, la lecture, même si elle décline, n’est pas vouée à disparaître car la lecture « frivole », comme dirait Roth, résiste plutôt bien. Il suffit de songer aux best-sellers du typeCinquante nuances de Grey, Game of ThronesHarry Potter, les Marc Levy et Guillaume Musso, auxquels s’ajoutent tous les textes disponibles sur Internet et notamment sur les sites tels que Wattpad.

Old Bible

Photo d’Olga Caprotti (CC-BY-NC)

Mutation et disparition

La lecture et la littérature semblent être en mutation. La lecture est maintenant morcelée : on lit un roman vingt minutes le matin dans le métro puis durant la pause déjeuner, on consacre quinze minutes à la lecture d’un blog, d’articles de presse (relayés pour beaucoup via Facebook ou Twitter), de textes sur Wattpad… On se remet à lire son roman le soir dans le métro et avant de se coucher… Il est même maintenant possible de faire tout cela sur son smartphone.

Les chefs-d’œuvre de demain ne ressembleront en rien à ceux d’hier.

La lecture se transforme et s’adapte aux mutations technologiques et aux nouveaux usages. Il est très probable que les prochains chefs-d’œuvre de la littérature ne seront pas des pavés écrits en police taille 10. Si l’on regarde les derniers Goncourt et autres livres de « vraie littérature », on s’aperçoit que ceux-ci sont plutôt courts. Les chefs-d’œuvre de demain ne ressembleront en rien à ceux d’hier.

La vraie littérature, sous sa forme traditionnelle, connaîtra l’avenir que lui prédit Roth. Pour survivre elle devra s’adapter aux transformations actuelles. Mais se transformer, n’est-ce pas déjà disparaître ?

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