"TOUS, SAUF ELLE" : Fin

Fin de la quatrième relecture.

Je pourrais en faire une cinquième que je ne changerais plus grand-chose...Une virgule, un adjectif, une fin de phrase pour trouver une meilleure sonorité...

Il arrive un moment où il faut accepter ce qui pourrait être encore travaillé sinon, on finit par changer ce qui l'avait déjà été et on se perd...

Il est important de garder le "premier souffle" parce que même si parfois, il contient des incorrections, il porte également l'élan créateur. 

 

J'écris toujours en musique et c'est celle-ci qui tournait pour ce passage...

 

TOUS, SAUF ELLE

« Lieutenant Bréchet, le Docteur Flaurent à l’appareil. Je ne vous dérange pas ?

–Absolument pas, Docteur. Vous avez du nouveau ?

–Mademoiselle Bonpierre est consciente. On est à six jours post-opératoires mais j’ai attendu avant de vous prévenir que le suivi médical soit le plus positif possible. Mademoiselle Bonpierre a parfaitement récupéré. Bien plus vite que nous l’imaginions d’ailleurs. Elle parle et n’a aucune séquelle neurologique.

–Je vous sens pourtant dubitatif, Docteur.

–Pas dubitatif, lieutenant. Je pense très sérieusement que nous ne découvrirons pas dans les heures à venir, un dysfonctionnement quelconque. Nous avons suivi une procédure très complète.

–Et alors ?

–C’est autre chose mais je ne saurais pas vous l’expliquer au téléphone. Mademoiselle Bonpierre a demandé des nouvelles de vos deux collègues. Sa mémoire est intacte. Intégralement. Mémoire ancienne et mémoire immédiate.

–Vous voulez dire que je peux l’interroger ?

–Elle vous attend. Je lui ai parlé de votre enquête.

–Elle est vraiment en état ? Je ne voudrais pas la fatiguer. C’est à vous de me le dire, Docteur. 

–Mademoiselle Bonpierre a dit qu’elle vous attendait dans le jardin de l’hôpital. Elle est assise sur un banc.

–Pardon ? Elle est dehors ?

–Elle a même descendu l’escalier. Elle ne voulait pas de l’ascenseur.

–Vous êtes bien au septième étage ?

–C’est exact.

–Et c’est normal des réactions comme celle-là, après un coma ?

–C’est la première fois dans toute ma carrière que je vois une patiente se lever toute seule, aussi rapidement, après une opération de la sorte. Et je peux vous assurer qu’il n’était pas question de s’opposer à sa volonté.

–Mais, attendez Docteur, elle n’était pas branchée de partout ?

–Elle ne l’est plus. C’est elle qui nous a affirmé que tout allait bien. Elle était même capable de nous dire ce qui s’inscrivait sur nos écrans. Rythme cardiaque, pouls, température, pression sanguine. Ne me demandez pas d’explications, je n’en ai pas. Mademoiselle Bonpierre se porte très bien. Peut-être même, mieux que vous et moi.

–Bon, j’arrive Docteur. Vingt minutes.

–Elle est sur un banc, dans le petit jardin, à l’angle de la maternité. »

CHAPITRE 12

Il tentait de se dépêtrer des éternels ralentissements de circulation de Grenoble et l’idée lui vînt, une nouvelle fois, qu’en cas de panique générale, cette ville serait un enfer routier en quelques dizaines de minutes. Une enclave montagneuse qu’il faudrait quitter avant qu’elle ne condamne les inconscients. La voix étrange du Docteur. Il n’arrivait pas à lui attribuer un terme. Il avait dit qu’il n’était pas dubitatif et il y avait pourtant une intonation qui ne collait pas avec cette guérison. Comme si quelque chose relevait de l’incompréhensible.

« Elle lisait ce qu’il y avait sur nos écrans. »

Qu’est-ce que ça signifiait ? Il connaissait le parcours de Laure Bonpierre et il n’était nullement fait mention d’études médicales.

« Il n’était pas question de s’opposer à sa volonté. »

Il n’en était pas surpris au regard de ce qu’il avait lu dans le dossier laissé par Mathieu et Fabien. Et le Francis, où est-ce qu’il était passé celui-là ? Il n’aimait pas ce que sa disparition pouvait signifier.

Il arriva à l’hôpital et se gara à l’extérieur. Il suivit les plans disposés sur les parkings et rejoignit l’enceinte de la maternité. Arrivé dans le parc, il balaya l’espace des yeux : Une mère et son bébé, une infirmière qui poussait le fauteuil roulant d’une femme âgée, un homme en pyjama qui fumait une cigarette, une adolescente qui manipulait son smartphone, assise dans l’herbe.

Et puis. Elle. Une évidence.

Assise sur un banc, face à un arbre immense, sur le bord gauche du jardin, une haie de lauriers dans son dos. Le soleil du printemps arrosait le lieu amoureusement.

Elle semblait entourée par un halo lumineux. Les rayons solaires traversant les frondaisons devant elle dessinaient au sol comme une citadelle l’entourant. L’image s’inscrivit en lui et libéra une émotion étrange. Il sentit simultanément une impatience curieuse et une réticence. L’impression inexplicable d’être au seuil d’un basculement.

Comme une plongée à venir dans une dimension inconnue.

Il ferma les yeux en agitant la tête.

Il inspira profondément puis il s’approcha lentement en suivant le sillon goudronné qui serpentait dans le parc. Une émotion intraduisible, quelque chose qu’il n’identifiait pas, une attirance improbable, l’intuition inexplicable d’un événement prochain. En regardant le goudron craquelé devant lui, il pensa soudainement qu’il devait se laisser porter par le courant de la rivière puis il repoussa cette image incongrue qui ne lui ressemblait pas.

Il leva les yeux.

Elle avait les mains ouvertes sur les cuisses, les paumes tournées vers le ciel, le dos droit, les pieds posés au sol, un foulard coloré sur la tête. Elle semblait regarder le tronc de l’arbre en face d’elle, de l’autre côté de l’allée goudronnée.

« Mademoiselle Bonpierre ? »

Elle tourna la tête et son regard l’interpella. Un visage impassible, comme éteint. Non, d’ailleurs, il se corrigea immédiatement. Elle semblait habitée d’une paix profonde. Le bleu de ses yeux ressemblait à un ciel marin.

« Oui. »

Une voix grave et douce à la fois.

Aucun cheveu ne dépassait du foulard. Une peau lisse. Rien pourtant ne semblait manquer à ce visage. Il devinait l’épaisseur d’un pansement sur le haut du crâne et il en eut un pincement au ventre.

Elle n’était pas celle qu’il avait vue sur les photos de son dossier. Le changement était stupéfiant.

Les yeux, oui, c’est ça, c’était les yeux. Ils étaient … Aucun mot ne lui vint.

Il s’obligea à tousser pour tourner la tête et sortir de sa contemplation.

« Je suis le lieutenant Bréchet. Je crois que le docteur Flaurent vous a déjà parlé de moi ? » annonça-t-il, en tendant la main.

Elle répondit à son salut et il aima le contact de sa peau.

« Oui.

–Je peux vous poser quelques questions ?

–Oui. »

Il décida de s’asseoir. Il n’y avait aucun rejet de la discussion dans les réponses laconiques de la jeune femme. Il le sentait. Son visage ne portait aucune impatience ou colère. Juste cette paix profonde qui le troublait.

« Si vous êtes trop fatiguée ou que cela vous dérange, je peux revenir demain.

–Non. »

Il se voulait attentionné. Sans savoir pourquoi et il s’étonna de ce changement progressif depuis qu’il avait été chargé de cette enquête. Déjà, avec le docteur, il avait été surpris par son inhabituelle affabilité. Il pensa subrepticement qu’il était tombé sous le charme d’une belle inconnue, une apparition un peu magique dans un dossier stupéfiant puis maintenant survenait ce choc visuel, cette émotion ancienne, comme jaillie d’une geôle brisée. L’éblouissement.

Il se reprocha aussitôt sa futilité. À cet instant, il était flic. Un de ses collègues était mort, un autre était dans le coma et un troisième avait disparu. Il s’obligea à se détourner de son statut d’homme célibataire au cœur esseulé.

« Le docteur Flaurent m’a dit au téléphone que votre mémoire n’a pas été affectée par votre coma alors j’aimerais savoir si vous pouvez me dire quelque chose qui puisse m’aider ?

–Comment vont les deux policiers ?

–Un est décédé et l’autre est toujours dans le coma. Il a fait un arrêt cardiaque provisoire. Les médecins disent que c’est miraculeux que son cœur soit reparti spontanément. Ils ne savent pas s’il y aura des séquelles. J’aimerais donc savoir s’il s’agit d’un accident ou d’un acte provoqué.

–Une grosse voiture, une Dodge, l’homme s’appelle Francis. »

Il la regarda intensément, le souffle coupé. Il frotta ses lèvres avec le dos de la main.

« Vous en êtes certaine mademoiselle Bonpierre ?

–Le passager devant moi s’est retourné et il l’a dit juste avant que la voiture ne nous heurte sur l’arrière.

–Francis vous a envoyé dans le décor ?

–La voiture de Francis, lieutenant. Je ne sais pas qui conduisait. Je vous répète juste ce que j’ai entendu.»

Il se sentit mal devant sa promptitude à tirer des conclusions et ce rappel à l’ordre de la jeune femme.

« Oui, vous avez raison. Mais je dois vous préciser que ce Francis, un lieutenant de police, a disparu depuis le soir de l’accident et nous n’avons aucune idée des raisons de cette disparition sinon, celle d’être le responsable de cette sortie de route.

–Je comprends.

–Vous pourriez témoigner par écrit de vos propos, mademoiselle Bonpierre ?

–Oui.

–Je reviens demain avec les formulaires de déposition. Ça vous va ?

–Oui.

–À quelle heure ?

–Comme aujourd’hui. Je serai ici.

–Très bien. Vous n’avez rien noté lorsque mes deux collègues sont venus vous chercher ? Vous n’avez rien remarqué ? Quelqu’un qui vous suivait ?

–Rien. Je ne m’attendais pas à être attendue. Alors encore moins pour la suite. »

Toujours cette voix distante, neutre, sans aucune émotion. Et ce regard étrange. Il se sentait ausculté, visité, autopsié. Elle ne le quittait pas des yeux.

Pénétrants… Voilà, c’était le mot. Elle avait des yeux pénétrants.

« Merci pour votre collaboration, mademoiselle Bonpierre. Je vais vous laisser. Je ne veux pas vous fatiguer.

–Je ne suis pas fatiguée, lieutenant. »

Il se leva et tendit la main. Elle la regarda longuement, cette fois, une observation méticuleuse qui intrigua Théo puis elle la serra.

Une main chaude, douce et forte. Elle prolongea le contact, comme si ce lien créait une brèche, une ouverture, une lecture intérieure.

Il ne comprenait même pas les pensées qui le submergeaient. Comme une influence inexplicable.

Elle relâcha doucement la pression et se retira sans quitter des yeux les doigts de Théo.

Il ne put s'empêcher de regarder sa main deux secondes. Il sentait dans les fibres des rayonnements délicieux.

« Au revoir, Mademoiselle, je suis vraiment heureux que vous soyez tirée d’affaires.

–Je ne suis pas certaine de l’être. »

Il fronça des sourcils devant cette mise en doute. Une incertitude quant à l’interprétation possible de sa réponse.

« Si, je vous assure que ça me fait vraiment plaisir de voir votre récupération. C’est même impressionnant, insista-t-il.

–Je ne parlais pas de votre plaisir monsieur Bréchet mais du mien.

–Vous n’êtes pas certaine d’avoir du plaisir à être en vie, c’est ça ?

–Cette vie-là me laisse perplexe, lieutenant. Je suis très heureuse de pouvoir contempler cet arbre et de le sentir vibrer mais je vous assure que de ressentir ses propres atomes, à l’intérieur de soi, c’est bien autre chose encore et c’est inégalable. »

Il pencha la tête d’un air interrogateur.

« Je ne suis pas certain d’être en mesure de comprendre ça, mademoiselle. Il faut que je vous laisse. Le travail. À demain.

–Oui. »

Il recula de deux mètres sans désirer réellement quitter son visage. Puis, il fit demi-tour et s’obligea à allonger le pas.

En traversant le parc, il décida qu’une discussion avec le docteur s’imposait. Il rejoignit le bâtiment de neurochirurgie et se présenta au secrétariat.

« Bonjour, madame. Lieutenant Bréchet, dit-il en montrant sa carte, j’aimerais m’entretenir quelques minutes avec le docteur Flaurent, c’est urgent.

–Le docteur Flaurent est en visite à l’étage. Je vais appeler son assistante. »

Il s’éloigna de quelques pas. Le visage de Laure Bonpierre ne quittait pas ses pensées.

« Lieutenant ? Le docteur Flaurent vous attend dans un bureau, à droite, au fond du couloir, à cet étage. Vous prenez la porte A, sur votre gauche.

–Merci. »

Relancer les recherches internationales. Un dénommé Francis Thiébaud, suspecté d’avoir volontairement commis un accident impliquant deux lieutenants de police et une passagère. Et d’avoir empoché un sacré pactole. Il en était persuadé. Francis avait craqué pour le pognon. Il connaissait toute l’histoire, il avait accès au dossier. Le soir où Mathieu et Fabien avaient attendu Laure à la gare, Francis les avait suivis et sur le retour, il avait décidé de les envoyer dans le décor. Laure avait sûrement un sac pour porter l’argent. Il ne lui avait pas demandé. L’imbécile. Il s’en voulait de perdre sa lucidité et il ne se reconnaissait pas. Trop troublé pour l’efficacité. Il s’en amusa, malgré tout, et sourit.

Il frappa à la porte entrouverte du bureau.

« Entrez, lieutenant. »

Théo raconta l’échange avec Laure. Le docteur écouta attentivement sans se départir d’une esquisse de sourire.

« Je vous avais dit, lieutenant, que ça n’était pas racontable au téléphone et d’ailleurs, vous avez du mal à décrire ce que vous avez ressenti. Eh bien, c’est pareil pour moi. Le problème, c’est que je ne connaissais pas Laure Bonpierre avant son accident et je ne peux donc postuler sur l’idée d’un changement dans sa personnalité.

–De ce que j’ai lu sur elle, il s’agit d’une femme très sportive, très connue dans son milieu, elle fait des courses à pied en montagne, du trail, elle a battu des records. Mais, bon, sur son caractère et sa personnalité, je ne sais rien. Sauf qu’elle a échappé à la mort d’une façon remarquable et j’en déduis qu’il s’agit d’un esprit fort.

–Vous parlez de son accident de voiture ? intervint le docteur.

–Non, une histoire d’attentat au Kenya. Elle a échappé à un tueur. Elle court très vite et elle a une prise de décision très rapide. Je peux vous assurer qu’elle a vécu quelque chose de très impressionnant. On sait aussi qu’elle revenait de Colombie mais on ne sait pas ce qu’elle y a fait.

–Je vais vous faire une confidence, cher lieutenant. »

Le docteur plongea ses yeux dans ceux de Théo.

« J’ai davantage discuté que vous avec Mademoiselle Bonpierre, nous avons même eu des échanges qui m’ont singulièrement marqué, je ne restais pourtant jamais bien longtemps, un quart d’heure, maximum et à chaque fois, ses propos me poursuivaient toute la journée. Et ce matin, quand je lui ai parlé de vous, à la fin de notre échange, alors que j’allais sortir, elle m’a rappelé.

« Docteur, je voulais vous dire. C’est bien que vous ayez appris à aimer les gens avec votre cœur et à ne plus vénérer que votre médecine à travers eux. »

Il s’arrêta, les yeux dans le vague, comme un regard intérieur.

« Vous ne pouvez pas imaginer, lieutenant, à quel point les paroles de mademoiselle Bonpierre sont parfaitement justes et claires. Et je suis sidéré de cette … capacité à lire à l’intérieur des gens. »

 

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