Toxicomanes de l'absence

A COEUR OUVERT.

"Une question qui le taraudait.

« Pourquoi est-ce que j’ai l’impression que vous n’êtes pas concernée par les émotions ?

-C’est une erreur. Les émotions qui viennent de la terre me touchent immensément. Parce qu’elles sont neutres, gratuites, qu’elles n’ont aucune intention cachée. Celles qui viennent de mes semblables ont une appartenance qui m’échappent, elles sont issues d’individus, avec leur histoire, leurs attentes, leurs fonctionnements. Et ce sont très souvent des fonctionnements inconscients. Si vous vous chargez d’émotions qui ne sont pas maîtrisées parce qu’elles viennent de personnalités endormies, vous sombrez dans leurs cauchemars ou dans leurs rêves, ce qui revient finalement au même. Vous dormez avec eux. Il m’a fallu beaucoup de temps pour le comprendre. Mais malgré tout, je dois avouer que votre apparition ne m’a pas laissé insensible. Loin de là. »

Elle regarda fixement, avec un sourire léger au coin des yeux.

« Pourquoi est-ce que j’ai ressenti le même trouble ?

-Parce qu’il n’y a pas de hasard. Et qu’il arrive parfois que les révélations l’emportent sur l’habitude.     

-Je ne comprends pas.

-Nous vivons dans des schémas de pensées, des répétitions rassurantes sur lesquelles nous bâtissons l’identification qui nous convient et que les autres adoptent. C’est l’habitude. Un leitmotiv ronronnant. Tout ce qui porte atteinte à cette mélodie connue est considérée comme une agression, une atteinte à cette liberté que nous croyons posséder. Alors, nous renforçons les défenses. Accumulation de biens, accumulation de relations, accumulation de connaissances. Mais il n’y a aucune compréhension interne. Tout cela reste tourné vers l’environnement immédiat, une scène onirique. Personne n’est là, réellement. C’est un théâtre de marionnettes. La révélation vient fermer le rideau, les acteurs disparaissent, le jeu s’arrête, le public a quitté la salle, les lumières se sont éteintes. Si les résistances sont suffisamment puissantes, l’individu concerné prend peur. Il appelle au secours, il crie, il hurle, il maudit la vie et ses épreuves. Mais si la rupture est totale, la porte s’ouvre. L’individu découvre une autre forme de perception. Il ne comprend rien mais pourtant, tout tombe en lui comme dans un puits ouvert. Plus aucune résistance. À cœur ouvert. C’est ainsi que je nomme cet état.

-Et pourquoi dites-vous qu’il n’y a pas de hasard ?

-Parce que c’est une intention. Celle de la vie elle-même. Elle a un projet. L’extrême complexité du phénomène vivant ne peut pas être vide de raison. Non pas une raison cartésienne et castratrice mais une raison comme un objectif. Il y a une raison à tout ça.

-Et le drame serait une ouverture ?

-Parce que nous rejetons d’emblée l’idée d’une exploration. Le paradigme établi sert de modèle éducatif. Nous nous sommes trompés.

-Cela signifierait que la vie n’a pas su prévoir ce qui arriverait ?

-Peut-être avions-nous le potentiel et qu’elle nous a laissé le choix de nous en servir. Certains y parviennent sans attendre. D’autres sont sur le seuil. Ils ont juste besoin d’une aide provisoire, un coup de pouce du destin qui n’en est pas un.

-Pas de destin non plus alors ? Tout comme le hasard ?

-Non, évidemment. Une volonté mais qui ne nous appartient pas.

-Je n’ai jamais eu l’impression d’avoir évolué au seuil de cet espace avant mon infarctus. Pourquoi moi ?

-Je n’en sais rien. Et pourquoi moi d’ailleurs ? Et pourquoi pas Tyler ? J’y ai tellement songé que j’ai fini par comprendre qu’il n’y a pas de réponse. Pas à mon niveau de compréhension. Comment pourrais-je ramener à mon échelle le projet d’un Univers alors que j’évolue dans le creuset étroit d’une vie modélisée ? Lorsque la prétention humaine atteint un tel aveuglement, plus rien n’est possible. À la raison de l’Univers, j’oppose la raison de mon conditionnement. Et plus je progresse dans des connaissances ingérées, plus je m’éloigne de l’ouverture de la porte. »

Un tel choc. Il n’avait rien à opposer, rien à ajouter. Le chemin se devait d’être personnel.

« Si tu n’es pas toi-même, qui pourrait l’être à ta place. C’est de Henry David Thoreau, précisa-t-elle. Et je ne veux pas me détacher de ça. C’est pour ça que j’écris. Je pense que seule cette démarche permet d’extraire de soi l’essentiel. Les pensées sont insuffisantes, elles sont trop volages. Si vous cherchez à les développer avec vos semblables, elles se perdront en cours de route parce qu’elles opteront pour la confrontation ou la séduction et cette intention, quelle soit conflictuelle ou imitative, vous arrachera à vous-mêmes. Rien ne peut se faire hors la solitude existentielle. Les mots seront des balises, des scalpels, les outils de l’autopsie. Lorsque j’écris, ce sont les mots qui créent le courant de l’exploration, ils se nourrissent les uns les autres, Il ne s’agit pas seulement de pensées mais de sculptures. Tout reste gravé et la contemplation des architectures déclenche immanquablement le désir de reprendre le burin et de tailler encore et encore dans la masse. Sans ces écrits, vos pensées se sont évanouies depuis bien longtemps déjà. Vous est-il déjà arrivé de parvenir à prolonger le travail déclenché par une pensée, deux, trois ou dix jours après son apparition ? Non, bien sûr, c’est impossible. L’essentiel s’est perdu en route. Il vous restera peut-être le thème principal mais vous devrez reprendre le chemin au départ et même si vous parvenez à retrouver une balise sur le chemin, vous n’aurez plus aucun retour possible sur le chemin parcouru. Vous avancerez par bonds. Rien de continu, rien de linéaire. Juste des pensées anecdotiques et sporadiques. Il est impossible à mes yeux de progresser de cette façon. Et c’est très représentatif justement de la dispersion chronique d’une immense partie de la population. D’autant plus que les bonds sont programmés par les phénomènes extérieurs. L’actualité, les médias, les liens sociaux, la famille, les contingences quotidiennes, professionnelles ou autres. Beaucoup trop de parasites ou d’interférences. Les individus n’ont pas de continuité intérieure. Ils vivent par bonds incontrôlés. »

Elle s’arrêta.

Il l’observait. Elle n’avait pas bougé. Toujours cette tenue de tête, le dos droit, les mains posées sur les cuisses, aucun geste insoumis, aucune tension ou marque d’énervement, une exigence physique, un complet contrôle, un reflet matérialisé de son univers intérieur.

« Excusez-moi, je vous invite à manger et je m’emballe. Il y a longtemps que je n’ai pas parlé de tout ça avec quelqu’un d’autre que moi. Et ça me fait très plaisir que vous soyez là.

-Je ne vous parasite pas alors ? demanda-t-il avec une moue ironique.

-Nullement. Vous n’êtes pas un individu endormi. Je ne risque rien.

-Qu’est-ce que vous en savez que je ne dors pas ?

-Parce que vous avez dit tout à l’heure qu’il n’y avait rien eu dans votre vie avant de venir ici. Et je ne pense pas que ça soit exact du point de vue évènementiel. Mais ça l’est sans doute désormais d’un point de vue existentiel. Si vous aviez été dans un état de sommeil, vous auriez cherché à raconter quelque chose. Pensez un peu aux gens qui vous parlent d’eux lorsqu’ils viennent vous demander comment vous allez. Le coup classique. Vous n’avez pas éprouvé le besoin de raconter quoique ce soit et vous avez continué à m’écouter. Et je ne pense pas pourtant que vous ayez quelque chose de répréhensif à cacher.

-Effectivement, je n’ai tué personne. Rien volé non plus. Pour faire un résumé très bref, j’étais chef d’entreprise, j’étais marié, j’avais une fille. Ma femme m’a quitté, ma fille ne veut plus me voir et j’ai vendu mon entreprise à mon associé. Et malgré tout ça, j’ai l’impression qu’il ne s’est rien passé. J’en conclus donc qu’il n’y avait rien.   

-Rien, ça n’est pas le cas mais aucune observation, c’est probable. Je ne condamne pas la vie sociale mais je connais les dangers d’une vie sociale erratique. Le désir d’accumulation consomme une énergie considérable et il ne reste que l’épuisement. L’épuisement, lui-même, nourrit la détresse et pour annihiler cette détresse, l’individu cherche à accumuler d’autres expédients afin de se croire vivant. C’est ce qui maintient la croissance et la mondialisation n’est qu’une extension programmée à l’échelle planétaire. C’est un monde de toxicomanes, des toxicomanes de l'absence, heureux de leurs dernières possessions et avides des prochaines. »

Il posa son verre vide sur la table basse devant lui.

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