Un chemin de croix.

9

Elle est sortie tôt le matin pour regarder monter la première équipe des Polonais. Lech faisait partie du groupe et en le regardant partir, elle avait réalisé qu’elle n’aurait plus l’occasion de parler en français.
Elle reconnaît maintenant, dans l’abri de sa tente, que leurs échanges restaient bien trop superficiels pour qu’ils soient compatibles avec une vie monacale. L’allusion la fait sourire. Elle est fière désormais de cette situation. Elle va écrire, réfléchir, mettre à profit ce retrait obligatoire, cette exclusion de la vie sociale, ce retranchement à l’intérieur de soi, cette exploration de territoires vierges, cette quête de l’Illumination, cette recherche de l’essentiel. Le flot d’expressions qui survient lui confirme la richesse intime de son état. Elle en est bouleversée. Le sentiment d’avoir basculé dans un nouveau paradigme, une vision décalée, un système à part, la nourrit d’une joie inexprimable, inconnue, singulière. Elle n’a aucun repère dans ce qu’elle éprouve et l’impression de « bien naître » lui revient à l’esprit. Elle est nouvellement née à un état de lucidité. Elle s’imagine s’extirpant d’une carapace humaine, accédant enfin à une nudité spirituelle, comme si l’accession du corps à la lumière du premier jour condamnait aussitôt l’esprit à l’enfermement. Ne devrions-nous pas dans notre parcours terrestre nous concentrer prioritairement à la libération de cette entité secrète emmurée par l’enveloppe insignifiante qui absorbe une bonne part des attentions de notre égo ?
Elle lève la tête vers les pentes empruntées par les Polonais mais le plafond nuageux est descendu et ils ne sont plus visibles depuis longtemps. Elle imagine les grimpeurs écrasés par des sacs monstrueux se hissant péniblement sur des roches glissantes, s’enfonçant dans des tapis de neige fragiles.
Le vent est tombé et elle est surprise par la vitesse à laquelle les conditions météorologiques peuvent changer. Les conditions de vie aussi d’ailleurs. Encore une fois, à cette idée, un sourire lui vient aux lèvres. Elle s’aperçoit que toutes les circonstances extérieures, tous les évènements les plus simples, deviennent désormais des occasions de nourrir quelques idées antérieures, quelques réflexions inachevées. Que son esprit semble percevoir le monde comme un tremplin à une introspection permanente. Le vivant qui nous entoure serait-il un stimulant de l’esprit et l’esprit stimulé parviendrait-il à percevoir le vivant avec plus d’acuité ? La perdition des âmes serait-elle liée à notre dispersion habituelle dans la multitude des contacts superficiels ? La vie en société étoufferait-elle le Maître intérieur, le Moi immuable pour ne laisser apparaître qu’un égo manipulateur et narcissique ? Elle pense aux ashrams et aux monastères et convient, en imaginant la paix de ces hauts lieux, qu’elle n’est sûrement pas loin de la vérité. Elle est un peu effrayée par ces pensées qui se succèdent, par la direction qui paraît s’imposer. Elle reconnaît n’avoir sans doute jamais poussée aussi loin, hors de toutes études livresques, sa propre analyse. Le vivant qui l’entoure se fond en elle, la nettoie peu à peu de ses inquiétudes temporelles, de ses habitudes communautaires, de ses dérives frivoles de citadine influencée. Elle le sent et, progressivement, elle l’accepte. Elle ne peut plus nier désormais avoir atteint une autre dimension, avoir ouvert une porte sur des horizons inconnus qui l’attirent avec la force d’un aimant puissant.
Elle lève de nouveau les yeux et, le regard errant sur les sombres pentes chaotiques, une immense bouffée de chaleur lui monte aux joues. Sans Luc, elle ne serait pas venue ici et elle n’aurait peut-être jamais franchi ce seuil. Elle lui doit cette découverte ou en tout cas une part. Cette révélation la consterne. Elle ne pensait pas lui devoir autre chose que des moments de doute, de déprime, de colère, de honte. Elle ne pouvait même plus clairement définir les raisons de sa présence dans ce camp, à attendre quelqu’un qui ne s’intéresse pas à elle et voilà que l’explication jaillit. Elle aimerait savoir si ses propres réflexions l’ont menée à cette conclusion ou si tout cela était déjà inscrit dans un destin à vivre. Cette nouvelle idée est apparue avec une telle brutalité qu’elle lui semble avoir été donnée, murmurée à l’oreille, insérée de force dans un esprit buté.
S’étaient-ils rencontrés pour parvenir à cela, était-ce un chemin tout tracé ou doit-elle féliciter son intellect d’avoir réussi à sublimer une situation douloureuse ? Sommes-nous responsables de nos découvertes ? Elle s’étonne de cette interrogation aux connotations mystiques mais elle ne la rejette pas. Elle veut se laisser entraîner par les horizons qui se dévoilent. Ils n’avaient rien à faire ensemble et ils s’étaient pourtant engagés dans une vie commune. Pour quelles raisons ? Etaient-ils maîtres de tout cela ? Cherchaient-ils simplement à mettre fin à leur vie de célibat, à répondre à des désirs physiques, à correspondre par cette vie de couple à l’image que les autres s’attendaient à recevoir ou devaient-ils répondre à une intention extérieure ? Son parcours universitaire n’aurait pas favorisé un tel dépouillement, elle en est certaine. Elle aurait eu besoin d’un temps infini pour absorber tous les livres lus, tous les enseignements rencontrés et parvenir peut-être à l’orée de la vieillesse à saisir dans tout cela sa propre vérité. Cette vie avec Luc l’avait placée dans l’urgence, dans une souffrance obsédante, réductrice, une fièvre continuelle, apaisée parfois par des étreintes fugaces, des sourires menteurs, des complicités inventées. Cette relation avait contribué à l’arrachement progressif des couches protectrices de l’être jusqu’à ce que le coeur pur apparaisse. Luc, inconsciemment, avait favorisé et accéléré ce déshabillage. « Il faut casser la coque pour faire sortir l’intérieur car si tu veux le noyau, tu dois briser la coquille. » Maître Eckhart l’avait écrit. Elle est heureuse de saisir pleinement ce que l’homme d’église voulait exprimer. Simultanément à ce bonheur, un doute survient. Qu’aurait-elle compris de cette situation si auparavant elle ne s’était pas nourrie de tant de livres ? Aurait-elle pu en retirer l’essentiel ? Ses études étaient-elles destinées à cela et non prioritairement à devenir universitaire ? Cet intellect, dont elle se méfie désormais, n’a-t-il pas permis, à travers tous les enseignements qu’il contient, l’élaboration salvatrice d’un prolongement inespéré ? Ses connaissances ne l’ont-elles pas sauvée d’une rupture désastreuse, d’un échec inutile, d’une fin dérisoire ? Ce qu’elle entrevoit, dans toutes les réflexions qui s’enchaînent, elle le doit à ce mental qui l’a pourtant également trompée, conduite vers des entêtements infatués, des conflits stériles, des brisures répétées. Ne risque-t-elle pas de rechuter au moindre relâchement?
Elle se sent un peu perdue soudainement et elle craint que tout n’aille trop vite. Comme si le franchissement d’un seuil conduisait aussitôt à une nouvelle porte mais que le battant à pousser se révélait toujours plus lourd. L’impression que tout cela n’est pas qu’une errance hasardeuse mais un dessein qui lui échappe s’inscrit fortement en elle et sa petitesse dans le cadre écrasant des montagnes qui l’entourent prend une dimension bouleversante. Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des nécessités. Elle distingue dans cette conclusion l’obligation de se laisser porter et de saisir chaque instant qui se présente. Elle comprend davantage le « lâcher prise » qui lui plaisait tant. Elle n’en avait saisi que la part intellectuelle sans avoir jamais éprouvé « physiquement, » au plus profond de ses fibres, l’absolue réalité. Nous ne pouvons rien tenter de dominer sinon l’instant présent qui nous est offert. L’enseignement essentiel tient dans cette phrase. Le reste n’existe pas.

Elle est sortie. Sur le plateau regroupant les tentes des diverses expéditions, l’activité est intense. En marchant sans but, elle laisse ses regards dériver sur les diverses personnes qu’elle voit s’agiter et se demande si chacune d’entre elles a conscience de la vanité de cette effervescence. D’avoir accueilli pleinement cette vision de la vie immédiate insuffle en elle une paix profonde, un soulagement libérateur. Ne plus lutter, c’est se donner la possibilité de vivre…Sa liaison avec Luc ne lui apparaît plus comme une entrave mais comme un chemin. Elle s’en étonne et simultanément cela la tranquillise. Elle cherche déjà le moyen de le lui faire comprendre et se dit aussitôt qu’elle n’a pas à s’inquiéter. Il le ressentira si elle sait garder en elle ce calme qui l’habite. Elle veut rester confiante et se reprend aussitôt en reconnaissant qu’elle ne doit rien vouloir. Elle admet que ce qu’elle découvre n’a rien de superficiel ou d’aisément accessible et réclame une exigence de chaque instant. L’abandon complet des habitudes néfastes. L’hypothèse d’une ascèse spirituelle la submerge d’une onde de chaleur. Elle a l’impression physique de grandir et elle s’en amuse.
D’un pas léger, elle s’éloigne sur le plateau en contemplant les paysages intérieurs qui l’invitent. Ne plus lutter, c’est se donner la possibilité de vivre. Le désespoir est une voie d’accès. Espérer, c’est toujours refuser ce que le présent propose, c’est se projeter follement dans un espace temporel que l’égo vénère. « Je voudrais mourir totalement désespéré, » avait écrit André Gide. Trompés par la perception erronée d’un mot mal aimé, beaucoup avait vu dans cette phrase l’aveu d’un homme déprimé alors qu’il s’agissait de la preuve d’une vie accomplie, la conclusion sereine d’un être apaisé, qui n’a aucun regret et plus aucune envie, nourri de la conscience d’avoir usé jusqu’au bout le temps présent qui lui a été proposé. La construction d’un projet ne doit pas aliéner l’individu à des suppositions multiples et incontrôlables. Elle pense à la tension extrême qui habitait Luc depuis des mois. Parviendra-t-il au moins à profiter pleinement de quelques instants ? Ou restera-t-il l’esclave de la construction mentale de cet égo qui étouffe la conscience ? Trouvera-t-il les ressources intérieures à cette béatitude qu’elle connaît alors qu’il ne dispose pas des références culturelles dont elle s’est abreuvée depuis des années ? Elle craint que son parcours ne soit qu’une errance interminable.


Ils se sont assoupis un long moment. Les bourrasques de vent glacé ont tiré Luc de cette absence agitée où son corps alourdi par des fatigues pesantes s’était réfugié. Entre chaque rafale, il écoute avec appréhension la respiration saccadée d’Etienne qui continue à tousser malgré le sommeil profond dans lequel il est enfoui. Sa gorge semble encombrée de glaires qui l’étouffent. D’inquiétants gargouillis rythment les souffles qui s’échappent péniblement.
Les flocons frappent la tente avec force et Luc imagine la dureté des conditions extérieures. Ils ne pourraient pas faire cinquante pas dans cette tourmente. Sans l’abri précaire de la tente, ils seraient déjà morts de froid. Il sait qu’ils doivent boire mais la lourdeur de son corps le maintient dans la chaleur protectrice de son duvet. Il lui faut de longues minutes pour réussir à sortir un bras, à regarder sa montre, à secouer doucement Axel.
« C’est quelle heure ? demande celui-ci après quelques bougonnements.
-Treize heures trente.
-Putain de temps ! On sortira plus aujourd’hui.
-Faut espérer que ça va pas mettre trop de neige, tu sais que ça donne ici.
-Ca, pour descendre rapidement, y’a pas mieux qu’une avalanche. On sera vite rendu au camp de base.
-Ca va toi, t’arrives encore à faire de l’humour !
-Ouais, noir, l’humour, très noir…Fais chier. Il nous fallait juste une journée de beau et on se tirait d’ici. Tu sais que plus bas, si ça se trouve, le temps est tout à fait acceptable. A deux cents mètres près, la différence peut être énorme. Là, on est coincé pile où il faut pas.
-Ouais, je sais.
-Putain, t’entends la respiration d’Etienne ? Ca, si c’est pas un œdème pulmonaire, je sais pas ce que c’est…Faut qu’on descende, putain. C’est le seul moyen de le sauver.
-Tu sais bien que si on sort, dans une heure il est mort. »
La conscience d’un piège puissant les mure dans le silence. Plus rien à dire. Plus rien à faire. Sinon attendre. Et espérer même si c’est inutile et n’influence en rien les conditions météorologiques. Luc le sait mais il ne peut s’empêcher de laisser dériver son imagination qui entrevoit la fin de la tempête, le retour du soleil, l’essoufflement du vent, la rencontre avec une expédition montant vers le sommet et leur apportant un soutien salvateur. Quelques heures d’accalmie suffiraient. Juste quelques heures pour rentrer en vainqueur du K2. Les journaux, les sponsors, sa formation de guide, l’obligation pour son père de reconnaître son talent, ses capacités, son avenir…Tout prendrait une nouvelle dimension.
L’idée le réchauffe quelques instants puis soudainement l’image de Tanguy le frappe. Il s’en veut aussitôt de l’avoir déjà relégué au second plan, d’avoir rejeté son souvenir dans une mémoire fugace, fragile, lointaine. Un puits d’oubli empli de peur. Celle de sa propre mort. Il le sait.


Elle est retournée à la tente. Allongée dans son duvet, elle écrit. Elle veut garder une trace de tout ce qui vibre en elle, de cette conscience nouvelle qui a pris forme et cherche à s’étendre. Elle tente de mêler ses connaissances à ce qu’elle ressent et d’établir des liens lui permettant de solidifier les pensées fragiles qu’elle a peur de perdre. Le philosophe Pascal expliquait qu’on ne vit jamais pour le présent mais un peu pour le passé et beaucoup pour l’avenir. « Nous ne vivons jamais, nous espérons de vivre. » Elle a retrouvé ce texte dans un de ses carnets et il lui apparaît maintenant avec une clarté absolue. « Nous ne vivons jamais… » La sentence lui avait semblé exagéré, elle avait vu une tournure intellectuelle, ignorant la terrible justesse de la formule. Espérer, se projeter, imaginer, attendre ou se souvenir, regretter, se repentir, se morfondre, toutes les constructions mentales nous éloignent de la vie, de l’immédiate réalité que nous ne devrions jamais délaisser. Toutes les dispersions qui nous animent sont des obstacles au lieu d’être des chemins. Rien d’utile n’en ressort. Elle ne trouve comme explication à cet aveuglement qu’une volonté inconsciente de se détourner de l’idée de la mort. Etre impliqué dans l’instant présent incombe paradoxalement que l’individu soit également confronté à l’idée angoissante de sa fin. Le passé, au contraire, confère une identité installée et le futur comporte une projection dans la durée. Par conséquent, ces deux menteurs autorisent l’égo à se libérer d’une possible disparition immédiate. Si je suis là, il est donc possible que dans un instant, je n’y sois plus. Le passé comme le futur sont de puissants palliatifs hallucinogènes. Nous oublions de vivre l’instant présent par peur de la mort. Succombant dès lors à l’ennemi que nous redoutons et que nous cherchions à vaincre en usant de notre intellect. Abandonner tout espoir place l’individu dans l’impossibilité de se disperser dans les illusions temporelles et lui permet de saisir dès lors l’absolue splendeur de l’énergie qui vibre en nous. « Nous sommes tous résignés à la mort; c’est à la vie que nous n’arrivons pas à nous résigner. » Elle se réjouit de retrouver en elle cette citation de Graham Greene et de la comprendre enfin.
Elle écrit avec une énergie décuplée, souffrant presque de ne pas pouvoir suivre de la main la vitesse de ses pensées.
Elle conçoit l’alpinisme comme un désir profond de se plonger dans un présent intense, de porter à ébullition les forces concentrées, sans se soucier d’une mort acceptée. Elle imagine que tous les grimpeurs montant vers les cimes cherchent à atteindre un état de lucidité, une connivence absolue avec leur être profond, une béatitude libérée des lourdeurs quotidiennes. Luc est inscrit comme elle dans une démarche ascétique mais il n’en a peut-être jamais pris pleinement conscience. Elle devra le lui montrer, lui faire comprendre clairement les raisons essentielles de cette passion dévorante, lui prouver surtout qu’il dispose déjà des réponses qu’il espère trouver sur les sommets, qu’il n’est pas nécessaire d’éprouver ses forces sur des montagnes incertaines pour atteindre des altitudes éthérées et purificatrices. Le chemin est intérieur. Elle sait néanmoins qu’il ne servira à rien de l’inonder de paroles ésotériques, qu’il n’y percevra qu’une humiliation supplémentaire, qu’elle devra simplement lui faire part de sa propre quête, de ses découvertes, de ses révélations et opposer sa félicité à son entêtement. Elle convient d’ailleurs n’avoir jamais su s’y prendre et avoir cherché stupidement, dans des confrontations répétées, l’établissement de sa propre contenance, comme si sa supériorité intellectuelle pouvait installer en elle une réalité existentielle, comme si sa domination sur l’esprit entier de Luc pouvait favoriser l’éclosion de sa propre unité. Elle sent monter en elle une réelle empathie à l’égard de Luc, une compassion qui l’émeut. Elle s’en veut de s’être laissée emporter, d’avoir perdu durant ces années conflictuelles un temps précieux. L’idée que tout cela pourtant était nécessaire la soulage. Les mensonges de l’égo sont des douceurs redoutables et le Moi immuable ne peut s’en délivrer qu’à travers la souffrance. C’est la marque de notre petitesse. Nous n’avons pas accès naturellement à la sagesse. C’est un chemin de croix.

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