"Une nouvelle Renaissance"

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Vivons-nous une nouvelle Renaissance?

 

Nous sommes entrés dans une époque de bouleversements.

 

http://www.cles.com/enquetes/article/vivons-nous-une-nouvelle-renaissance

par Patrice van Eersel

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L’idée nous trottait dans la tête bien avant le printemps arabe. Les booms chinois, indien ou brésilien, y avaient contribué, mais pas seulement. C’est toute l’époque contemporaine qui nous pousse à nous demander : « Et si derrière le tohu-bohu général fermentait en réalité une Renaissance mondiale ? » Savoir ce que l’histoire dira de nous dans quelques siècles est une question impossible.

 

On peut s’amuser à la poser à l’envers : si nous remontions le temps avec une caméra, pour aller interviewer des Italiens ou des Flamands de la fin du xve siècle, comment définiraient-ils leur Renaissance ? Sans doute seraient-ils bien embarrassés. Ce mot, rinascita en italien, ne désignait alors, pour une élite, que la redécouverte des lettres et des arts de l’Antiquité et pas du tout le bouleversement général qu’allaient provoquer l’invention de l’imprimerie, la découverte de l’Amérique ou, bientôt, la révolution cosmologique de Copernic. Et par-dessus tout cela, ou par en dessous, l’émergence du projet radical de la liberté individuelle. Les parallèles avec notre temps sont tentants. Internet amplifie les communications humaines comme jadis l’imprimerie, mais de façon exponentielle. Le surgissement des nouvelles puissances économiques chamboule les équilibres géopolitiques et déplace le centre de gravité du monde. Quant à la liberté individuelle, elle a imposé le marché mondial avec sa puissance et ses injustices. Il a suffi de moins que cela à la Renaissance pour faire bifurquer l’histoire. Pas d’angélisme : tout cela se produit, comme il y a cinq cents ans, dans le fracas et la tourmente d’un accouchement parfois monstrueux. A l’époque, début de l’holocauste des Amérindiens et guerres de religion ; aujourd’hui, destruction de la biosphère, doutes sur le nucléaire, crises énergétique et alimentaire, pour ne prendre que quelques exemples, tous terribles. Pour comprendre où ces parallèles peuvent nous mener, nous avons consulté différents penseurs, historiens, anthropologues, prospectivistes, philosophes. La plupart ont plutôt bien accueilli notre métaphore d’une « nouvelle Renaissance ». L’écrivain et sémiologue Umberto Eco fut le seul à la refuser net : notre époque lui fait plutôt penser à la chute de l’Empire romain. A l’inverse, le philosophe Michel Serres, approuvé par l’historien Jean Delumeau, estime qu’il faut remonter beaucoup plus loin, à la révolution néolithique d’il y a dix mille ans, pour trouver une mutation aussi puissante que celle que nous traversons (lire les encadrés). Entre ces deux extrêmes, ces penseurs de notre temps esquissent la « nouvelle Renaissance » autour de six axes :
 

•  des moyens de communication qui télescopent l’espace-temps ;

•  un basculement géopolitique qui remodèle la planète ;

•  une mondialisation inexorable et encore dissymétrique ; 

•  une prise de conscience de la finitude des ressources et le rallongement de la vie ;

•  une généralisation du doute ;

•  une remise en question éthique de l’individualisme exacerbé.

 

 

1  Les nouvelles technologies de communication télescopent l’espace-temps et modifient les bases de la civilisation

 

« Internet ne raccourcit pas l’espace-temps entre émetteurs et récepteurs, s’exclame Michel Serres, il le supprime ! » Les conséquences de cette ubiquité instantanée sont gigantesques. Conséquences évidentes : le « village global » est devenu une réalité quotidienne, nous sommes en rapport avec la planète entière à tout instant et les enfants nés dans ce contexte font preuve d’un talent multitâches et d’une polychronicité dont on ne savait pas l’humain capable. Conséquences plus masquées, sur lesquelles Michel Serres insiste : « Nos adresses ne sont plus postales ou locales, mais IP, c’est-à-dire virtuelles, si bien que les bases mêmes de notre droit, par essence territorial, et de notre contrat social deviennent obsolètes. »

 

Tout aussi spectaculaire : la vitesse à laquelle nos contemporains, quel que soit leur niveau socioculturel, s’adaptent à ces nouvelles technologies. Ce sera peut-être le premier trait que retiendront les historiens futurs de la Renaissance au xxie siècle. Le pragmatisme avec lequel les jeunesses arabes ont su s’en servir en 2011 nous a coupé le souffle. Financièrement à la portée de la majorité des humains, Web, téléphone cellulaire, Twitter créent le maillage numérique de cette « noosphère » enfin matérialisée. La notion même de culture en est profondément rénovée. La Toile ne représente-t-elle pas un inimaginable bond en avant dans la démocratisation du savoir universel, devenu coopératif.

L’irruption d’une nouvelle technologie de communication métamorphose la connaissance et les rapports humains des sociétés qu’elle touche. Mais jamais cette loi ne s’était appliquée avec une telle force. La diffusion de l’imprimerie à caractères métalliques mobiles, inventée par Gutenberg en 1454, avait été rapide : moins d’un siècle plus tard, on imprimait de Tanger à Uppsala et de Dublin à Istanbul. Internet, lui, a étendu ses réseaux au monde entier en moins de quinze ans ! Fondateur de l’association internationale Prospective 2100, Thierry Gaudin compare les deux phénomènes : « Initialement inventée pour diffuser la Bible, l’imprimerie a abouti en deux cents ans à créer dans toute l’Europe une classe de petits bourgeois libres-penseurs qui, sans emploi et frustrés, allaient devenir les rédacteurs des “Cahiers de doléances” de 1789. Internet, destiné à l’origine à des militaires et à des scientifiques, a favorisé l’émergence, en quelques années, d’une génération mondiale d’internautes, ouverts au modernisme qui, même sans emploi, s’apprêtent à révolutionner le monde actuel. » Vingt ans plus tôt, ces générations arabes frustrées, pour rester sur cet exemple, semblaient n’avoir comme seul exutoire que l’intégrisme islamique.

Toujours en comparaison avec l’imprimerie, l’économiste et écrivain Jacques Attali relève un paradoxe : « Les stratèges du temps de Gutenberg avaient fait deux prédictions. La première : grâce à l’imprimerie, on allait multiplier les Bibles et tout le monde allait devenir catholique. La deuxième : on allait pouvoir généraliser l’usage de la langue de l’empire, le latin, et les langues nationales allaient disparaître. Or, que s’est-il passé ? Lisant la Bible, les gens se sont rendu compte que ça n’avait rien à voir avec le discours des prêtres, ce qui a favorisé le protestantisme. Et très vite sont apparues les premières grammaires en langues vernaculaires qui allaient faire disparaître le latin. Tirons-en un théorème : on croit les nouvelles technologies de communication au service des puissants, alors qu’en fait, elles les renversent. C’est le cas pour Internet : apparemment vecteur de la culture américaine et de l’anglais dans le monde, il sert tout autant à l’essor des cultures et des langues locales. Ce paradoxe en rejoint un autre, plus global : nous assistons actuellement à une extension mondiale des valeurs occidentales, à commencer par le droit à la liberté individuelle, et cette extension fait que l’Occident va cesser d’être spécifique et dominant. »

Observateur de l’usage du temps et de l’accélération, Jean-Louis Servan-Schreiber ajoute : « Nous assistons à la fin de la malédiction de la Tour de Babel. Wikipedia existe en 281 langues à ce jour, et parallèlement, des logiciels de traduction vocale instantanée vont nous permettre de communiquer avec tous les citoyens du monde. » Comme si les changements apportés par les nouvelles technologies touchaient bel et bien aux fondements de la civilisation. 

 

 

2. L’irrésistible ascension des pays émergents bouleverse l’équilibre géopolitique d’un monde devenu hypercomplexe 

 

Le sigle Basic (Brésil, Afrique du Sud, Inde, Chine) synthétise l’irruption soudaine sur la scène mondiale des pays émergents : ils nous obligent à tout revoir car, de plus en plus, les vrais « pays industrialisés », ce sont eux. Et les Occidentaux vieillissants voient avec anxiété leurs activités productives se délocaliser vers ces nouveaux eldorados. Basculement géopolitique majeur. Certes, devenir l’usine du monde ne vous donne pas forcément les clés des futurs concepts innovants. Et la côte ouest des Etats-Unis demeure pour l’instant la principale source de créativité mondiale. Mais l’idée qu’une seule hyperpuissance puisse régenter le monde a fait long feu. « Le G8, devenu  G20, masque un G2 », s’amuse à dire Jacques Attali qui précise : « Mais en réalité, même le G2, c’est-à-dire le tandem Etats-Unis-Chine, ne tient pas les clés du monde, devenu multipolaire et hypercomplexe. Seule une gouvernance planétaire serait en mesure de le gérer.  »

 

Attali, dont le nouveau livre « Demain qui gouvernera le monde ? » (Fayard, 2011) porte justement sur l’histoire de l’idée de gouvernement mondial, poursuit : « Le poids énorme et croissant de la Chine moderne ne doit pas nous paralyser. Savez-vous qu’à l’époque de la Renaissance, les Chinois étaient déjà la première puissance du monde, en terme de PIB ? Ils le sont restés jusqu’au xixe siècle et sont aujourd’hui en passe de le redevenir, après un siècle d’éclipse. Pourtant, la modernité n’est pas sortie de chez eux, mais des minuscules Etats morcelés de l’Italie du Nord et des Flandres, plus vifs et inventifs que les lourds empires chinois ou ottoman. Cette vision devrait nous réconforter : ce n’est pas parce qu’on est petit qu’on se fait forcément écraser. »

Oui, mais d’où jaillit aujourd’hui la vivacité et l’inventivité ? Voilà des années qu’Edgar Morin rêve d’une « Renaissance de la pensée » qui transformerait en spirale créative le tourbillon confus où se mêlent actuellement l’économique, le social, le politique et le culturel. « Dans les années 1980, nous dit-il, j’ai cru que l’Europe serait le creuset de cette Renaissance. Mais j’ai déchanté. Aujourd’hui, je suis frappé par le contraste entre l’inertie européenne et la vitalité des pays émergents, notamment de l’Amérique latine. Les nouvelles idées pédagogiques, les approches transdisciplinaires, toute la pensée complexe s’incarnent bien mieux au Brésil, au Mexique ou en Bolivie que chez nous. Là-bas, ils savent construire de nouvelles visions en piochant ce qu’il y a de meilleur ailleurs. C’est vrai du haut au bas de l’échelle sociale. J’ai vu, dans les favelas, des gens pauvres pratiquant l’architecture écologique, le microcrédit, l’alphabétisation transgénérationnelle, l’art-thérapie en prévention de la délinquance… qui sont autant de façons de relever le défi des temps à venir. »

 

 

3. La mondialisation ne s’arrête pas, mais plus économique que politique, elle souffre d’un déficit de gouvernance 

 

On peut l’aimer, parce qu’on se sent « citoyen du monde », appartenant à la même Terre-patrie, comme disent Morin et les cosmonautes. Ou la haïr, parce qu’elle uniformise tout et que, de plus en plus, les cinq continents mangent pareil, s’habillent pareil, polluent avec les mêmes voitures, s’abrutissent devant les mêmes télés, sont manipulés par les mêmes multinationales. Et l’on peut, avec Régis Debray, faire « l’éloge des frontières » (Gallimard, 2011) en rappelant que la vie n’existerait pas sans l’enveloppe de chaque membrane. Mais, du fait du marché global auquel n’échappe plus guère que la Corée du Nord, la mondialisation règne en maître. Il faut dire qu’elle est vieille comme la vie, elle aussi. Les humains viennent tous d’Afrique et n’ont cessé, depuis, de circuler. Avec la civilisation, ses promoteurs ont été les guerriers, les missionnaires et les savants, mais surtout les marchands. « A la Renaissance, note l’historien Patrick Boucheron, le commerce entre l’Europe et l’Asie est déjà dense. A l’époque, le lieu d’échange numéro un est l’ensemble mer de Chine - océan Indien. » Mais les Asiates ne sont pas mégalos. L’amiral Zheng He arrête en 1433 son exploration de l’Afrique, que les Chinois ne transforment donc pas en conquête coloniale, comme le feront les Européens. Pour le pire et le meilleur. « Nos ancêtres, rappelle Jean Delumeau, ont su user des inventions des autres cultures. La poudre chinoise pour feu d’artifice est devenue poudre à canon et le zéro, inventé par les Indiens, a permis la résolution des équations de troisième et quatrième degrés, sans lesquelles la révolution industrielle aurait été impossible. »

 

Cinq siècles après, où en est-on ? « Nous sommes confrontés à une triple mondialisation, répond l’expert en écologie Pierre Radanne : celle de l’information, qui a permis à l’argent de circuler instantanément, ce qui a fait exploser le système financier ; celle de l’industrie, permise par l’ouverture de la Russie et de la Chine, conduisant à une concurrence effrénée, face à des ressources de plus en plus rares ; celle, enfin, des enjeux écologiques, dont les échéances se rapprochent dangereusement. Or, si les vieux Etats nationaux restent des acteurs forts, éventuellement guerriers, pour l’accès aux ressources, les deux autres mondialisations – la finance et l’environnement – leur échappent : l’argent et les vents se rient des frontières ! Dans les deux cas, seule une gouvernance internationale pourrait prétendre à une stratégie efficace. (Voir CLES n°70) » 

Le xxie siècle verra-t-il s’imposer un gouvernement mondial ? La question est dans toutes les têtes. « Cela suppose une mondialisation accrue et non pas diminuée », estime Jean-Louis
Servan-Schreiber qui décrit une problématique à deux niveaux : « La mondialisation actuelle est économique et laisse les mains quasiment libres aux opérateurs industriels, commerciaux et, plus encore, financiers. Le besoin d’une gouvernance mondiale est loin d’être reconnu par tous. Circonscrites dans des frontières nationales, les instances politiques sont incapables de réguler des flux économiques devenus incontrôlables. Nous sommes donc à mi-chemin d’une vraie mondialisation, qui supposerait la mise en commun des ressources, mais cadrée. Un pied sur le frein et l’autre sur l’accélérateur, nous sommes dans une situation bancale, à très mauvais rendement. »

 

 

4 . Nous savons désormais notre monde fini : la prise de conscience de nos limites écologiques devient un facteur décisif

 

Après Christophe Colomb et Copernic, les humains découvrirent, stupéfaits, que la Terre n’était pas le centre de l’univers et qu’on pouvait en faire le tour en quelques mois. Aujourd’hui, nous découvrons ébahis que derrière nos apparences civilisées, nos comportements sont prédateurs (sans retenue) de ressources que nous pensions illimitées. La société industrielle a apporté au monde un confort, certes mal réparti, mais dont même le minimum aurait fait rêver nos ancêtres. Pour ce faire, nous avons quasiment épuisé les ressources planétaires, biologiques aussi bien que minérales. Or, les humains n’ont jamais été aussi nombreux… Conséquence : nous risquons de pouvoir bientôt vérifier in vivo la formule de Paul Valéry sur la mortalité des civilisations ; certaines voix « réalistes » utilisent l’image de l’île de Pâques pour décrire notre avenir. Notre monde, avec effroi, se découvre mortel. Déjà des milliers d’espèces ont disparu. Boulimique et court-termiste, inapte à intégrer ses dégâts collatéraux sur l’environnement, le marché libéral ne prend toujours pas en compte ces finitudes. Que faire ?

Thierry Gaudin n’hésite pas : « Nous allons certainement voir, d’ici 2020, des navires de l’Otan arraisonner des chalutiers pour protéger les poissons, et des casques bleus repeints en vert s’opposer aux multinationales qui détruisent les forêts tropicales pour piller le bois et étendre leurs élevages bovins. Cela représenterait une mondialisation du système du garde forestier, inventé par Philippe Le Bel en 1300 pour résister au déboisement anarchique de la France. Bref, nous ne pourrons sans doute pas éviter, à l’échelle mondiale, des contraintes autoritaires. » 

Ce thème revient donc à nouveau. Dressant la liste des menaces qui vont sans doute obliger les humains à s’unir et à instaurer une vraie gouvernance mondiale, dotée d’un triple pouvoir, législatif, exécutif (donc d’une force armée) et judiciaire, Jacques Attali cite pêle-mêle : « Le nucléaire (civil et militaire), les flux financiers, les épidémies, les météorites (une très grosse nous arrive dessus en 2036) et, bien sûr, l’environnement (c’est-à-dire toutes les ressources, en air, eau, biodiversité…). » Une évolution qui semble inéluctable à la plupart des prospectivistes et comporte forcément des risques de dérives, avec apparition de nouveaux totalitarismes, d’écoterroristes et de fanatiques du genre « khmers verts ».


 

 

5 . Les certitudes idéologiques et religieuses s’évanouissent, le doute se généralise. L’humanité deviendrait-elle adulte ?

 

Contrairement à l’idée que nous nous en faisons généralement, l’esprit de la Renaissance fut imprégné de doute Patrick Boucheron fait le lien avec aujourd’hui : « Même très différents d’eux, nous avons en commun avec les gens du xvie siècle le fait d’entrer à la fois dans une immense incertitude et dans un élan universaliste, gros d’une nouvelle civilisation. Les deux fonctionnent ensemble : le moteur principal de la Renaissance a été l’inquiétude, notamment devant la découverte que l’humain était un barbare – pensez à Montaigne ou à Las Casas défendant l’humanité des Amérindiens. Ne sommes-nous pas atteints de la même paradoxale et, espérons-le, fructueuse “fragilité humaniste” ? » 

 

Nous doutons effectivement de tout : religions, idéologies, sciences, technologies, progrès, humanité, rien n’échappe à la remise en question. Mais Edgar Morin corrige : « Plutôt que de parler de doute, concept peu constructif, je préfère dire qu’avec la Renaissance s’est généralisée la pensée interrogative qui est à la fois critique, autocritique et dynamique. C’est d’elle que nous avons le plus besoin aujourd’hui. Qu’est-ce que la vie, la mort, l’amour, Dieu, le réel… ? Reposons-nous toutes les grandes questions ! » Pierre Radanne précise : « Le doute principal vient du politique : en période de grande transition comme aujourd’hui, les gouvernants ont déjà fort à faire pour limiter la violence latente ; leur demander d’avoir en outre une vision imaginative de la mutation serait irréaliste. C’est aux experts et aux artistes de faire ce travail. Les sociétés finissantes théorisent surtout leur mort, pas la naissance de celles qui vont les remplacer. »

Mais le doute, et même l’angoisse, peuvent devenir des moteurs de création puissants, marquant, enfin, le passage à l’âge adulte de notre espèce. Les exemples abondent. Les chants des esclaves noirs d’Amérique ont influencé les musiques du monde entier – au-delà de leurs souffrances, diasporas et réfugiés sont porteurs d’échanges culturels féconds. Il n’y aurait pas d’agriculture bio d’avant-garde si l’agriculture industrielle n’avait pas atteint des sommets de dénaturation et de pollution. La découverte éminemment civilisatrice du nouvel « art de mourir » que permettent les soins palliatifs est née des horreurs de la Seconde Guerre mondiale. Quand il verra vraiment le jour, le « Green Deal », fondé sur des technologies biocompatibles, aura été le fruit de la crise globale de la société industrielle. « Le doute et l’angoisse, ajoute Pierre Radanne, constituent le ciment des grandes conférences internationales de Rio, Kyoto, Copenhague et bientôt « Rio+20 »… qui ont pu décevoir, mais qui marquent le début historique du rassemblement de toute l’humanité autour d’une même nouvelle éthique. » 

 

 

6. Une nouvelle éthique émerge, doublant la liberté individuelle d’un sens altruiste de la responsabilité

 

Nées dans le chaos de la Renaissance, explicitées au siècle des Lumières, confirmées en 1948 dans la Déclaration universelle des droits de l’homme, les valeurs de la modernité sont aujourd’hui revendiquées, sinon appliquées, dans la quasi totalité des pays. Mais du triptyque des révolutionnaires français, « Liberté-Egalité-Fraternité », seul le premier terme a été systématiquement mis en œuvre par les sociétés occidentales qui servent de modèle au monde. Le second ne l’a été que partiellement, dans les politiques sociales-démocrates déployées à partir des années 1930. Le troisième est demeuré une utopie. « Le résultat, dit Michel Serres, a été le triomphe de l’individu, ce qui est très beau. Mais cet individu a peu à peu fait éclater tout esprit de groupe, ce qui est mortel. Nous sommes donc à la recherche d’un nouveau lien social que j’évoque dans mon livre “Le Temps des crises” (Le Pommier, 2009). » 

« Après quatre-vingts ans de barbarie guerrière et totalitaire (des guerres mondiales du xxe siècle jusqu’à la fin du soviétisme), dit Jacques Attali, c’est-à-dire après notre “guerre de Cent Ans”, une Renaissance nouvelle point peut-être à l’horizon, dont le rôle sera de promouvoir, au-delà de l’individualisme, un sens nouveau, que j’appellerais volontiers l’altruisme. »

Chacun avec ses mots, tous les penseurs aujourd’hui impliqués dans ce débat convergent vers cette idée. Le diplomate Stéphane Hessel en appelle au sens de la « responsabilité » des nouvelles générations. Le prospectiviste Jeremy Rifkin invite ces dernières à redécouvrir « l’empathie », sans laquelle aucune société n’est possible. L’économiste Joseph E. Stiglitz espère que l’humanité aura l’intelligence de remplacer la croissance quantitative par une « croissance qualitative » plus humaine. Pierre Radanne milite pour que la société de consommation soit remplacée par une « société de la relation ». Le bio-cybernéticien Joël de Rosnay voit se constituer une « intelligence collective symbiotique ». Quant à Edgar Morin, il rappelle ce vers d’Hölderlin : « Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve », pour dire que l’improbable s’est souvent réalisé au fil de l’histoire et qu’aujourd’hui, l’improbable attendu est un mouvement planétaire de participation au sauvetage de la biosphère.

 

Espoirs naïfs ? Pas certain. Dans l’esprit des nouvelles générations, et quoi que disent les esprits chagrins sur la jeunesse (éternellement) en perdition, beaucoup des idées qui affleurent dans cette enquête sont de pures évidences. Pour beaucoup de ceux qui ont grandi avec Internet, à l’heure où tigres, éléphants et baleines ont quasiment disparu de la planète et où la question est de savoir si l’on pourra boire et respirer demain, le vieux souci égoïste de leurs aînés de se ménager un confort individuel et de faire la guerre pour le défendre ne suffit pas. Chaque enquête montre combien ils sont prêts à se mobiliser pour des causes d’intérêt général. Le besoin de sens prime sur celui de confort. Au bout de cette enquête, on cerne mieux ce que sera cette nouvelle Renaissance. Pas forcément un progrès, mais un changement en profondeur dans tous les aspects de la vie au xxie siècle. Le pire ne peut être exclu. Le meilleur est possible, mais seulement au prix de nos efforts collectifs. "

 

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