Vignobles et changement climatique

 

 

ReportageAgriculture

Colère des vignerons : « Le vrai souci, c’est le changement climatique »

 

Colère des vignerons : «<small class="fine d-inline"> </small>Le vrai souci, c'est le changement climatique<small class="fine d-inline"> </small>»

Cause majeure de la crise agricole, le changement climatique est pourtant peu abordé par les manifestants. Sécheresse, inondations... Ces vignerons occitans racontent leur désarroi et leurs craintes pour l’avenir.

Montpellier (Hérault), reportage

Dans les allées bruyantes du salon Millésime bio, la fronde agricole paraît lointaine. Les sourires des vignerons sont avenants et les regards affables — chacun tente d’attirer le chaland vers ses bouteilles. Mais dès qu’on prononce le mot « climat », les visages se ferment. « Le changement climatique, c’est LE vrai souci », lâche Nathalie Caumette, qui cultive 15 hectares sur le territoire rocailleux de Faugères, dans l’Hérault.

Alors que le sujet semble absent des débats et des manifestations des agriculteurs, les producteurs de vin semblent tous sur la même longueur d’onde résignée : « Les problèmes économiques, administratifs, on apprend, on peut s’en sortir… mais le climat, ça nous tombe dessus, et on ne peut pas y faire grand-chose », précise la viticultrice héraultaise. Elle décrit ses ceps, en souffrance « parce qu’il n’a pas plu depuis un an et demi : la vigne peut supporter la sécheresse, une année ou deux, mais s’il s’arrête de pleuvoir, on n’y arrivera pas ». Hérault, Aude, Pyrénées-Orientales : les viticulteurs languedociens ont été parmi les premiers « agriculteurs en colère », mobilisés dès novembre dernier.

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Ainsi Lise Bowen, vigneronne bio dans l’Aude, partage la détresse de ses camarades révoltés. Elle qui détient avec son compagnon 13 hectares de vignes dans les Corbières peine à joindre les deux bouts. « En 2023, il a davantage plu à Marrakech [au Maroc] que chez nous, commente-t-elle. Les grappes de raisin étaient toutes petites, on a récolté moitié moins que d’habitude. »

Elle appréhende avec angoisse l’année à venir : « Si ça continue, on n’aura aucune récolte. » Le couple parvient difficilement à se sortir un Smic pour deux, et le chaos climatique pourrait bien être le coup de grâce : « Déjà que tous les prix ont augmenté, les bouteilles, les bouchons, les étiquettes... Avec le manque de pluie, on est dans la totale incertitude pour l’avenir. »

Lise Bowen et son compagnon parviennent difficilement à se sortir un Smic pour deux. © David Richard / Reporterre

« On travaille 70 heures par semaine, et on galère à se sortir des revenus décents, approuve Nathalie Caumette. On est sur le fil du rasoir, alors quand on a des variations de rendements de 50 % d’une année sur l’autre à cause des aléas, ça devient carrément difficile. » D’après Nicolas Richarme, président de l’association SudVinBio, « la récolte de 2023 a été du même niveau que celle de 2022 sauf que nous avions 8 000 hectares en plus de cultivés ». Sans parler d’hécatombe, il admet une « situation très compliquée » pour nombre de ses collègues.

Nicolas Richarme, vigneron bio dans la vallée du Rhône, parle d’une « situation très compliquée » pour nombre de ses collègues. © David Richard / Reporterre

« On a l’impression de n’avoir plus que deux saisons »

L’aridité n’est pas la seule épine dans le pied de vigne. Dans le Gers où il est installé, Julien Franclet souffre de « l’excès d’eau » : « Des pluies abondantes au printemps, des successions de jours humides et chauds, et c’est le mildiou assuré ! » explique-t-il. À cause de ce redoutable champignon, le vigneron, qui cultive 21 hectares de Côtes de Gascogne, a perdu 90 % de sa récolte l’an dernier.

Mais ce n’est pas tout. « Les hivers doux font bourgeonner les plantes très tôt, et les rendent vulnérables face aux gelées printanières, détaille-t-il. Et les canicules estivales peuvent bloquer la maturation des fruits. » Voire brûler littéralement les plants, comme en 2019. « Un bon temps, pour les agriculteurs, c’est un temps qui change, qui ne dure pas, résume-t-il. Là, on a l’impression de n’avoir plus que deux saisons : une humide et une sèche. »

Julien Franclet, vigneron bio dans le Gers, a perdu 90 % de sa récolte l’an dernier. © David Richard / Reporterre

Des constats corroborés par la littérature scientifique. « Le changement climatique affecte le cycle de vie de la plante, qui débourre plus tôt, au risque de subir le gel, et dont les raisins arrivent plus vite à maturité, entraînant des vendanges plus précoces, autour de trois semaines dans toutes les régions, détaillait dans Reporterre le chercheur Jean-Marc Touzard. La plante transpire plus, a donc plus besoin d’eau et produit moins si elle est en stress hydrique. »

« On va vers la fin du vin tel qu’on le connaît »

Il citait également la plus forte teneur en sucre des raisins — et donc la hausse du degré d’alcool des vins — ainsi que la baisse de leur acidité. Pour le scientifique, si la vigne n’est pas menacée en tant que telle, « on va vers la fin du vin tel qu’on le connaît, avec une qualité liée à un terroir, à un équilibre entre sol, climat, cépage et pratiques viticoles ».

Les vignerons occitans sont en première ligne face au dérèglement climatique, mais bien d’autres secteurs agricoles se retrouvent concernés. « D’ici 2050, on aura des pertes de rendement assez importantes pour les cultures qui poussent en été, notamment le tournesol, le maïs, le fourrage, la vigne », expliquait l’agroclimatologue Serge Zaka dans une vidéo du Greenletter club. L’arboriculture est également frappée de plein fouet.

« Il n’y a pas de recette miracle. Il faut s’adapter »

Face à ce désastre annoncé, beaucoup cèdent au chant des sirènes technologiques. De plus en plus de cultivateurs optent pour l’irrigation. Dans l’ancien Languedoc-Roussillon — première région viticole de l’Hexagone — un cinquième des vignes y sont désormais arrosées, une surface qui a doublé en dix ans. Une solution qui laisse sceptiques les agriculteurs bio : « Arroser, mais avec quelle eau ? » interroge Lise Bowen. « Les années de forte sécheresse, les vignes irriguées ne s’en sortent pas mieux que nous », observe aussi Nicolas Richarme, à la tête d’un domaine de 100 hectares dans la vallée du Rhône.

Alors chacun et chacune tente de trouver des solutions, à son échelle. « Il n’y a pas de recette miracle, estime Julien Franclet. Il faut s’adapter à son terroir, et au climat de l’année. » D’après lui, les cultivateurs bio s’en sortiront mieux « car on a moins d’artifice qu’en conventionnel, on est donc toujours en train d’anticiper et d’observer ». Certains expérimentent des méthodes agroécologiques — un moindre travail du sol, pour qu’il retienne mieux l’eau, un entretien de la vigne pour favoriser son enracinement. D’autres encore prennent la voie de la diversification. 

Laurent et Marie Maynadier cultivent désormais principalement de l’aloe vera. © David Richard / Reporterre

Laurent et Marie Maynadier cultivent 18 hectares de vignes dans le village méditerranéen de Fitou, dans l’Aude. Enfin cultivaient. Car ils diminuent peu à peu les surfaces viticoles. « Ça fait dix ans qu’on voit les effets du changement climatique, tout devient peu à peu désertique ici, décrit le vigneron. L’an dernier, il n’a plu que 240 mm, alors qu’il en faut au moins 350 pour que la vigne se porte bien. »

Après quelques tâtonnements, le couple a testé plusieurs plantes plus adaptées aux milieux arides. Ils ont finalement opté pour l’aloe vera. Avec le soutien de l’Agence de l’eau, ils espèrent développer la culture de ce cactus dont le gel est prisé pour les cosmétiques… tout en gardant un peu de vignoble. « Nous sommes la treizième génération de vignerons sur le domaine, nous ne voulons pas être la dernière », conclut Laurent Maynadier.

L’avenir de la viticulture, comme de l’agriculture, dépendra largement des choix politiques. Les producteurs, exsangues financièrement, ne pourront pas faire de transition sans accompagnement. Les subventions iront-elles à l’irrigation ? Ou soutiendront-elles la bio et les pratiques agroécologiques ?

Pour le moment, l’enveloppe de 230 millions d’euros — soit 2 % du budget annuel de la Politique agricole commune en France — annoncée par le ministre de l’Agriculture Marc Fesneau devrait surtout soutenir l’arrachage de ceps, avec ou sans replantation. « Cela permettra aux viticulteurs qui se décideraient à se retirer de la production vitivinicole de rester dans l’activité agricole et d’investir dans d’autres productions agricoles, adaptées aux territoires et à leur climat », a expliqué le ministère dans un communiqué. Pas sûr que cette annonce soit suffisante face au chaos climatique.

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