CAHIER DE NUIT (école)

  JOURNAL DE BORD D’UN INSTITUTEUR

 

 

 

SEPTEMBRE 2012

Je suis rentré dans cette profession en 1981. Enthousiaste, passionné...

J'en sortirai avec un écœurement absolu et une infinie tristesse. Ça ne portera jamais atteinte à mon investissement en classe mais pour ce qui est de l'évolution des pratiques, du travail de fond, de l'image associée à cette profession, de l'éveil des consciences, du travail philosophique, de l'accompagnement des enfants, de l'objectif existentiel, ça n'est qu'un immonde désastre.

 


 

 

"Le déséquilibre entre le niveau du développement de notre environnement extérieur et celui de notre développement spirituel est très frappant. La vraie menace qui pèse sur l'homme aujourd'hui, ce n'est pas tant la guerre que cette aridité désespérée, cet arrêt du développement intérieur. Une éducation capable de sauver l'humanité n'est pas une mince affaire. Elle implique le développement spirituel de l'homme et le renforcement de sa valeur personnelle. "

Maria MONTESSORI

 


 

« La grande erreur de notre temps, cela a été de pencher, je dis même de courber, l'esprit des hommes vers la recherche du bien matériel. Il faut relever l'esprit de l'homme, le tourner vers la conscience, vers le beau, le juste et le vrai, le désintéressé et le grand. C'est là et seulement là que vous trouverez la paix de l'homme avec lui-même et par conséquent avec la société. »

Victor HUGO

 


 

 

« Former les esprits sans les conformer

Les enrichir sans les endoctriner

Les armer sans les enrôler

Leur communiquer une force dont ils puissent faire leur force

Les séduire par le vrai pour les amener à leur propre vérité

Et leur donner le meilleur de soi

Sans attendre ce salaire dérisoire qu’est la ressemblance »

Jean ROSTAND


 

 

 

   HOMMAGE                  

 

J’ai vécu une belle scolarité à l’école primaire. Monsieur Leroux, Monsieur Navellou puis Monsieur Quéré. Trois hommes les trois dernières années. Trois hommes que je respectais, que j’aimais. Trois hommes qui étaient bienveillants et rigoureux.

. Un désastre. J'ai redoublé ma 5ème au collège. Mes parents, consternés par cet effondrement, m'ont changé d'établissement. Et j'ai rencontré Monsieur Pichon. Professeur de français. Et d'élève déprimé, dégoûté, massacré, humilié, je suis devenu en un an un élève enthousiaste. Mon potentiel intellectuel était pourtant le même. Personne ne m'avait greffé de neurones supplémentaires. La seule différence, c'est que cet homme aimait ses élèves. Et que j'étais heureux avec lui, jusqu'à en oublier les autres professeurs, ceux qui continuaient à ne voir en moi qu'un rêveur paresseux, un poète boutonneux et asthmatique. J’ai aimé cet homme, comme un père spirituel.èmeEt puis, je suis entré en 6

J'étais entré dans le champ d'influences d'un professeur aimant, respectueux, attentif, calme, patient, et c'était l'ouverture de l'antre sombre de mon potentiel intellectuel. En seconde, en première et en terminale, il y a eu un autre professeur de français, Monsieur Ollier. Et puis Madame Sotirakis, professeure de philosophie. Il a suffi de trois professeurs pour que je ne sombre pas.

Je n'oublierai jamais leurs visages, ni même leurs voix. Je les bénis. Je les honore. Je pense à eux souvent et je les remercie. Infiniment.

 

 

 

 

 

MA CLASSE 

 

Comme je sais, après plusieurs années de pratique, que la philosophie est une pratique extrêmement importante pour les enfants, j'ai décidé de mettre par écrit quelques unes des réflexions qui me sont venues ces dernières années. C'est forcément très réducteur mais ça donne une idée de ce qu'il est possible de faire.

La philosophie n'est pas pour moi une activité purement scolaire mais une attitude constante dans l'analyse de tout ce que les enfants m'envoient dans leurs remarques, leurs tourments, leurs interrogations, leurs comportements. Un échange peut très bien s'établir pendant un cours de géographie, d'histoire, de science, une lecture, une séance de sport... Chaque occasion est à saisir afin de montrer aux enfants que la philosophie est un accompagnement de l'existence et non une matière scolaire ou même intellectuelle. Elle est à la source du développement personnel et en cela, elle se doit d'être constante.

Il ne s'agit pas pour moi de leur donner des connaissances livresques, une analyse des thèmes, des auteurs, des notions, des grands courants de pensées. Ça serait absurde et disproportionné. Je ne ferais sinon que tomber dans les travers de l’Éducation Nationale qui ne voit dans la philosophie qu'une matière évaluable dans un cadre strict et structuré.

 Il est totalement stupide et insultant de considérer que les enfants de l'école élémentaire ne sont pas sensibles aux thèmes que nous évoquons en classe ou qu'ils n'ont pas les capacités à y réfléchir. Je pense pour ma part que ce sont les adultes qui sont bien souvent incapables de leur en parler pour la simple raison qu'ils n'ont pas fait l'effort eux-mêmes de s'interroger sur leurs propres perceptions des notions qui sous-tendent l'individu : Le Soi, le Moi, l'ego, l'âme, l'Esprit, l'amour, la passion, la conscience, les émotions, la raison, les conditionnements, l'affectivité, la peur, la mort, le matérialisme, la spiritualité...

Rien que ce dernier mot représente à lui seul, un conditionnement particulièrement puissant. La spiritualité est associée à la religion dans le mental d'un grand nombre de personnes alors qu'elles sont diamétralement opposées. La religion est une appartenance à un mouvement de masse. La spiritualité est une appartenance à Soi. Mais encore faut-il parvenir à identifier le Soi...La religion ne cherche pas à le faire, elle prône même la disparition du Soi pour manipuler plus aisément le petit Moi qui se reconnaît dans un groupe, une caste, une secte, une citadelle enluminée.

L'enseignement a une intention inavouée : le conditionnement.

La spiritualité a une intention avouée : la liberté.   

La philosophie avec de jeunes enfants a une direction précise : la conscience.

 

Je ne connais que l'école élémentaire. Mais c'est bien là que tout commence...

L'essentiel, à mes yeux, reste la connaissance de soi. Le contenant avant le contenu. L'individu avant l'élève. Lorsque l'éveil à soi est validé, l'éveil au monde devient possible.

Les adultes enseignants sont évidemment en première ligne... Mais il ne faut rien attendre de l’Éducation nationale, que ça soit un gouvernement de droite ou de gauche d'ailleurs. Trente ans que je suis instituteur et je n'ai vu qu'une dégradation continue de la prise en compte de l'individu, dans les moyens accordés et sur le fond également. Des statistiques, évaluations nationales, réformes dérisoires ou inapplicables, aucune évolution réelle. La réforme actuelle sur les rythmes scolaires va au-delà de tout ce que j'aurais pu imaginer...

 

Tout le problème vient de l'école élémentaire à mon sens. Ce que vit le collège n'est que le résultat d'une absence d'existence en tant qu'individu. Au lycée, la proximité de la vie professionnelle sauvent quelque peu ceux qui sont encore dans la course... Mais les dégâts sont effroyables. L'école est avant tout un mouroir spirituel. Il n'y a que la philosophie existentielle (et non pas cognitive) qui puisse inverser le mouvement.

L'école n'est que le reflet du monde. Elle est un contenu et non pas un contenant. Juste une excroissance d'un système extrêmement vaste. Il est vain à mon sens d'attendre une évolution positive de l'école elle-même alors qu'elle dépend intrinsèquement d'un champ beaucoup plus vaste. C'est toute la vision de l'individu qu'il faut revoir. C'est comme entreprendre la rénovation intérieure d'une maison alors que le bâti est en ruine. Dès lors que le système scolaire est orchestré par des instances qui ont pleinement adhéré à la vision matérialiste de l'existence, il est absurde d'en attendre autre chose que les valeurs que ces gens soutiennent. Par conséquent, il est illusoire de croire que les changements puissent venir de la hiérarchie. On est dans le même fonctionnement que "les Indignés". C'est l'engagement de la base qui porte les germes du changement. Collaborer ou résister. Il convient donc d'établir, en soi, les priorités de sa mission et œuvrer à les appliquer. Pour ce qui est de l'école, les techniques d'enseignement sont secondaires. Tant que l'humain est valorisé, écouté, aimé, accepté dans ses différences, porté, accompagné, il n'a plus aucune raison d'entrer en rébellion. Les techniques, dès lors, sont des moyens, pas les objectifs qu'ils finissent par devenir tant on leur accorde d'importance...

L'immense difficulté du travail vient du fait qu'il est impossible de réussir sans que ce travail ait été fait sur soi. Ça ne s'apprend pas dans des livres même si les livres peuvent être des soutiens. Chaque enseignant devrait avant tout être enseignant de lui-même, son propre élève et son propre maître, une alternance constante entre l'apprentissage et la validation des acquis spirituels. Et je dis bien "spirituel" et non pas "cognitif". Une spiritualité qui bien évidemment n'a rien à voir avec la religion. "Lettres aux écoles " de Krishnamurti devrait être une lecture de chevet...Les instances dirigeantes ne la proposeront jamais...

Ce système scolaire dans lequel l'apprentissage cognitif est la seule référence aboutit à un système pervers de croyances. Les diplômes représentent la validation administrative des étapes dans l'accumulation de ces croyances. Je parle de croyances étant donné que ces savoirs contribuent à l'égarement de l'individu dans l'idée que ce qu'il fait, produit, réalise, durant ce cheminement cognitif LE représente, que ce qu'il fait correspond à ce qu'il est et que la "réussite" dans ce parcours scolaire contribue à son être. Les concepteurs de la bombe nucléaire, les chimistes de Monsanto, les ingénieurs de chez Dassault aviation, sont tous des gens hautement diplômés et ils sont à des années lumière de la moindre conscience unifiée. Ils œuvrent à la validation de leurs études dans l'exploration de leur ego en ayant abandonné toute forme d'empathie avec le flux vital.

Leurs croyances les nourrissent et ils se sentent certainement redevables de ce que le système scolaire leur a permis de devenir. Des fanatiques.

C'est parce que l'enseignement actuel exclut la dimension spirituelle que ces croyances s'établissent avec une telle force. Le pouvoir, la puissance, la compétition sociale, la comparaison, l'envie, la rentabilité, la technicité jusqu'à l'absurde, le profit, le mensonge, la soumission, la compromission, toutes les dérives actuelles sont les conséquences d'une déshumanisation de l'enseignement. 

Je me demande d'ailleurs comment justifier l'idée qu'une société malade puisse s'ériger en formateur de jeunes esprits ? Comment peut-on considérer que les pairs, dans leurs dérives anciennes, puissent œuvrer au « Bien-Naître » des individus ?  

Il me vient parfois à l'esprit que cette société agit comme un incubateur. Elle favorise l'éclosion de ses prochaines victimes. Victimes spirituelles à une échelle gigantesque. Jusqu'au sans domicile qui deviendra une victime physique. En passant par les suicidés, les intoxiqués, les déjantés, tous ceux qui se seront perdus en cours de route, qui auront quitté l'axe principal pour s'aventurer sur des chemins de traverse. Il y a des rescapés. Ceux qui basculent pour une raison qui parfois leur échappe dans cette dimension spirituelle dont ils ont été privés durant leur survie.

L'enseignement scolaire actuel exclut totalement la dimension spirituelle de l'individu. La classe de philosophie de terminale n'est qu'une accumulation de savoirs aboutissant à une évaluation chiffrée comme si le but essentiel de la philosophie tenait dans un cadre aussi restrictif. C'est consternant et ça contribue au rejet quasi général de ce regard porté sur l'existence. Pour ma part, la philosophie n'est même pas une finalité. Elle n'est qu'un moyen de tendre vers une complétude de l'individu, une unification de l'ego avec l'inconscient, du moi avec le Soi qui le contient, une observation lucide des conditionnements et leur analyse. La philosophie pour elle-même n'a pas plus d'intérêt que la connaissance de la carte du monde. Il ne s'agit que de l'image d'un territoire mais son exploration rend nécessaire l'engagement du marcheur. Sortir d'une classe de terminale en se contentant de connaître la carte sans que cela n'ait déclenché le désir absolu de se lancer sur la route intérieure est un échec cuisant pour l’Éducation nationale. Il faudrait que ce mammouth cherche à connaître, sur le long terme, le nombre d'individus ayant éprouvé cet amour des horizons intérieurs.

Le constat serait effrayant.

La philosophie est bien autre chose qu'une matière scolaire. Luc Ferry disait qu'il était inutile de chercher à initier de jeunes enfants à une démarche philosophique. Je suis d'accord avec lui s'il s'agissait de l'enseigner comme cela est fait en France. Mais pour ma part, je mets bien autre chose dans le terme que ce simple épandage de notions diverses dans des esprits en friche. Lorsque je travaille avec mes élèves sur la gestion des émotions, nous faisons de la philosophie puisque l'objectif est de vivre mieux comme l'entendait Sénèque. Pour Luc Ferry, la philosophie est un moyen d'épandre sur les autres ses connaissances.

Évidemment, il trouverait humiliant que ça soit vers de jeunes enfants. 

Il a une trop haute estime de lui.

Et bien, je pense, pour le vivre depuis trente ans, qu'il est bien plus délicat d'initier de jeunes esprits que de formater des adolescents. Ceux-là, n'ayant justement jamais eu à s'observer réellement, en dehors du prisme étroit de leur vie sociale, ils sont très facilement manipulables. Les jeunes enfants auront besoin d'une pratique régulière pour accéder à une réflexion lucide mais ils y parviendront parce qu'il s'agit de « vivre mieux » et qu'ils sont particulièrement sensibles aux émotions que cela génère.

Lorsqu'une élève me dit, après notre discussion sur le chemin éclairé par les lampadaires qu'on allume, que les zones d'ombres lui apparaissent beaucoup moins inquiétantes dès lors qu'on sait qu'il est bon et reposant de venir se ressourcer sous les lumières acquises, et bien, je sais qu'il s'agit de philosophie. Puisqu'elle vivra mieux.

Il n'est nullement question pour moi de remettre en cause le rôle "économique" de l'école dans la totalité du cursus et la participation à l'avenir professionnel des enfants. Je dis simplement qu'à l'école élémentaire, la priorité est de participer au développement équilibré de l'individu. C'est lorsque cela aura été validé que le reste suivra de lui-même. Et non l'inverse.

Tout le nœud du problème tient dans cet accompagnement de l'humain. C'est là justement que la philosophie à l'école élémentaire peut prendre une place primordiale. Encore faut-il que les enseignants en prennent conscience et fassent eux-mêmes ce travail. Mais qui va juger de la démarche existentielle des enseignants ? C'est à eux de le faire. La priorité, depuis des décennies, c'est « l'avoir », c’est à dire l'extérieur. On travaille à l'envers. Les Peuples Premiers n'ont jamais perdu de vue qu'un chasseur, un cueilleur, un berger, un potier, ne représentent que des fonctions et qu'elles ne doivent jamais prendre le pas sur la Nature humaine.

Et comme les enseignants sont aussi, pour la plupart, des parents, le formatage est le même... Il n'y a par contre rien de définitif dans ce constat. Les rencontres que j'ai avec les parents d'élèves au long de l'année me montrent bien qu'ils sont dans leur grande majorité à l'écoute et lorsque les enfants leur rapportent le bonheur d'apprendre, ils prennent le même chemin. Il s'agit donc bien d'une osmose à réaliser dans ce triptyque, enfant, parents, enseignants. Toute condamnation ou jugement renforce l'épaisseur des barrières... Pour ce qui est de l’Éducation nationale, je ne l'inclus pas, volontairement, dans cette rencontre à établir. Elle n'a rien à imposer, elle se doit de suivre ce qui fonctionne sur le terrain.

Il faut inverser le sens des influences.

Depuis des décennies, les gouvernements successifs ont voulu faire tenir ce rôle à l'école : un rôle économique affiliée à une "philosophie matérialiste". Les objectifs étaient clairs et je rappelle d'ailleurs que Mr Hollande a dit que « l'école avait un rôle prioritaire dans le soutien à l'économie ». Alors, cette idée que l'enseignement doit avoir une portée concurrentielle, qu'elle doit permettre à la France de garder son rang, etc ...c'est ce qui est dit depuis bien longtemps alors que Jules Ferry disait : "Nous ne vous demandons pas d'en faire des grammairiens mais des hommes. "

Et je répète alors ce que j'ai déjà dit. Il est essentiel d'aider à la constitution du récipient avant de vouloir y mettre quelque chose. Sinon, tout s'enfuit. Et là, ça fait longtemps qu'on travaille à l'envers. L'école élémentaire n'a AUCUN rôle à tenir au regard de l'économie et de la formation de futurs salariés. Le collège doit par contre s'ouvrir aux formations professionnelles pour des jeunes qui en ont le désir et non pas pour s'en débarrasser. Que ça soit fait par des gens compétents et avec des moyens, en partenariat avec les secteurs économiques concernés. Mais pour ce qui est de la filière purement scolaire, elle se doit d'apporter aux individus l'accession au "savoir être". Le "savoir faire" viendra en son temps et c'est ce regard et cet accompagnement existentiel qui soutiendra les étudiants dans le long cheminement vers les hauts diplômes.

Les individus se définissent aussi par leur activité économique mais s'ils ne se définissent QUE par ça, que leur reste-t-il lorsqu'ils perdent leur travail?...Toutes les identifications sont des pièges redoutables dès lors que l'individu ne se pense exister qu'à travers le statut que ces identifications lui donnent. Il s'agit donc, en priorité, à travers l'enseignement et l'éducation, d'apporter suffisamment de lucidité à l'individu pour qu'il découvre ce qu'il est mais sans jamais se figer.

Je ne suis pas instituteur, j'exerce le métier d'instituteur.

Le "Je" est bien autre chose qu'une fonction. Il est par essence une Nature. 
Quant aux modèles dont les enfants se servent, je les vois à longueur d'année : Justin Bieber ou Ronaldo pour les garçons et Rihanna ou Violetta et autres starlettes pour les filles. Leur rêve à tous et toutes étant principalement de gagner des centaines de millions et d'être adulés. La valeur humaine est une notion qui leur échappe totalement. C'est pour cela que je leur raconte la vie de gens comme Albert Wegener, Marie Curie, Walter Bonatti, Bernard Moitessier, Alexandra David Neel, Nicole Viloteau, Laurence de la Ferrière, Louis Pasteur, Soeur Thérésa, Aung San Suu Kyi, Sir Edmond Hillary et Tensing Norkay etc etc...C'est pour cela que je les emmène en montagne. Les valeurs morales et les valeurs physiques. Tout le reste est secondaire. Même si ça reste important. C'est une continuité, pas un point de départ.

Tout le problème, pour moi, tient dans le fait, encore une fois que les parents et la société en général, télévision et médias, laissent penser aux enfants que l'apparence mais surtout l'appartenance à un groupe, à une image partagée, à une structure a davantage d'importance que l'individu lui-même. La "Biebermania" en est un des dernières apparitions. Il y en aura d’autres, il faut entretenir l’armée des décérébrés.

Chez les adultes, on retrouve le même phénomène. C'est toujours une absence de vie intérieure qui trouve sa complétude dans des mouvements de masse. Les habits à la mode, être supporter de l'OM ou du PSG, voir les films dont parlent les médias, lire les livres qui ont eu des prix littéraires, regarder pendant des milliers d'heures des émissions télévisées dont le niveau se situe à celui des égouts et bien sûr avoir une Rolex..., ça prend évidemment des proportions différentes selon le milieu social mais le fonctionnement est le même. L'appartenance, la reconnaissance, l'adhésion aux groupes, l'avoir qui supplée l'être.

J’entends souvent dans les médias des « spécialistes » dire que le niveau des enfants baisse. A mon sens, c’est parce que le contenant est friable. Donc, le contenu s'écoule. Et comme la société, elle-même, montre des signes de plus en plus inquiétants de friabilité, dans de multiples domaines, cette perméabilité des individus se renforce. La peur est un effaceur surpuissant. Et je vois de plus en plus, dans mes classes successives, les peurs grandissantes des enfants. L’instabilité parentale en est une cause mais elle n’est pas la seule. Le Monde autour d’eux est violent ou en tout cas les représentations qu’on leur donne à voir.

J'en reviens à mon point de départ. C'est lorsqu'on aide l'individu à se connaître qu'il a des chances un jour de connaître quelque chose. Si on ne donne pas de sens à l'enseignement, ça part dans tous les sens et ça cafouille. Et ça commence bien évidemment dès les premières années d'école. Qu'on fasse découvrir la philosophie uniquement en terminale et pour l'obtention d'un diplôme, c'est totalement aberrant... Je n’ose imaginer ce que Socrate en penserait.

Et on ne s’en sortira pas avec la Morale laïque que prône maintenant Mr Peillon quand il l’affuble de l’apprentissage de la Marseillaise et l’évaluation chiffrée de ces enseignements. La morale laïque, telle qu’elle a été présentée, ces dernières heures, a pour objectif le ciment social. Mais ce social se réfère toujours à un contexte extérieur…On tourne en rond…Et on creuse un trou…

Déprimant.

Demain, je commencerai ma classe en posant une seule question : « Pourquoi êtes-vous là ? »

Et on y passera la journée.

 

 

LA VÉRITÉ 

Délicat en fait de présenter cette activité philosophique à des enfants de CM2... Quel est l'objet d'étude ? Autant ils sont capables d'identifier de la géographie ou des mathématiques, autant, même après plusieurs débats en classe et des "mini réflexions" communes en cours de journée, il est difficile pour eux de cerner la réalité de cette "matière"... Une petite fille a même dit qu'après en avoir parlé avec ses parents, ceux-ci étaient incapables de dire ce qu'était la philosophie, ils n'en avaient jamais fait à l'école et n'avaient jamais rien lu dans ce domaine... J'ai répondu que tout le monde faisait de la philosophie tout au long de sa vie, à divers niveaux, étant donné que la philosophie a pour objectif comme le dit Sénèque " de nous procurer la vie heureuse" et que par conséquent tout le monde, un jour ou l'autre, faisait preuve de philosophie... Ce qui différenciait les individus, c'était la profondeur des réflexions, leur durabilité, leur multiplicité, l'exigence aussi quant à ne pas se voiler la vérité.

J'ai donc décidé de prolonger ce débat et de tenter de cerner clairement avec eux ce que signifie "philosopher". André Comte-Sponville en fait une présentation à laquelle j'adhère totalement dans "le bonheur désespérément."

"La philosophie est une pratique discursive (discours et raisonnements) qui a la vie pour objet, la raison pour moyen et le bonheur pour but. Il s'agit de penser mieux pour vivre mieux."

 Le bonheur est le but de la philosophie et la sagesse en est le moyen. La sagesse se reconnaît au bonheur mais un "certain" bonheur. Il ne s'agit pas d'un bonheur nourri d'illusions mais d'une analyse approfondie de la vérité. Le philosophe s'attachera avec rigueur à une vraie tristesse plutôt qu'à une fausse joie, il ne se détournera pas de la lucidité pour se perdre dans des dérives hallucinogènes, quitte à devoir abandonner un "bonheur" fabriqué. Mieux vaut une saine vérité qu'un mensonge camouflé. Quel qu'en soit la rudesse. Les bonheurs illusoires sont les ferments des détresses à venir. On en revient à ces fameux espoirs comme autant de falots qui s'éteignent à la moindre brise. Le philosophe s'attelle à rester impliqué dans l'instant, à le décortiquer sans pour autant s'épuiser jusqu'à la déraison. Il n'évolue pas dans un espace clos mais au cœur de la vie quotidienne sans pour autant que cette vie quotidienne ne devienne un espace clos. Sa raison est au seuil, alternant les engagements réels dans une vie sociale et les retraits dans le silence de ses pensées. Il ne s'agit pas pour lui d'être coupé de la "Cité" mais de s'y fondre sans jamais s'y perdre.

Enseigner à de jeunes enfants, c’est une implication considérable dans la vie de la Cité. La responsabilité est gigantesque.

Saint-Augustin parlait de " la joie qui naît de la vérité." Spinoza parlera de "béatitude" par opposition aux bonheurs factices, ponctuels, éphémères de la vie frénétique de la Cité. Les bonheurs illusoires ont besoin d'être constamment alimentés par de nouveaux subterfuges, ils s'épuisent rapidement et conduisent immanquablement à une addiction pathogène. La société de consommation entretient le stock des toxicomanes.

Philosopher revient par conséquent à tenter d'être heureux à travers la vérité. Le bonheur n'est pas sa norme dans le sens où il n'est pas un objectif autorisant les déviances. Le philosophe acceptera les conclusions les plus redoutables. Le bonheur s'il n'est que le maintien des œillères lui est insupportable... Cette norme du bonheur à tous prix n'est pas de son domaine. La pensée "positive" n'entre pas dans son champ d'investigations dès lors que ces pensées sont détournées de la vérité. Il ne s'agit pas de penser ce qui nous rend heureux mais de penser ce qui nous paraît vrai. Cette vérité sera la source du bonheur. Et cette vérité est bien plus difficile à saisir que des bonheurs illusoires. Si le bonheur est le but, il n'en devient pas pour autant un alibi de la dérive.

 

Il n'est qu'à regarder ce faux ami qu'est l'espoir, cet aimant auquel nous succombons si facilement et qui contient caché en lui-même des désillusions implacables, pour comprendre ce qu'est la vérité du philosophe.  Il reste ensuite à choisir sa propre voie.

 

 

 

« Pour étouffer par avance toute révolte, il ne faut pas s'y prendre de manière violente. Il suffit de créer un conditionnement collectif si puissant que l'idée même de révolte ne viendra plus à l'esprit des hommes. L'idéal serait de formater les individus dès la naissance en limitant leurs aptitudes biologiques innées. Ensuite, on renforcerait le conditionnement en réduisant de manière drastique l'éducation, pour la ramener à une forme d'insertion professionnelle. Un individu inculte n'a qu'un horizon de pensée limité et plus sa pensée est bornée à des préoccupations médiocres, poins il peut se révolter. Il faut faire en sorte que l'accès au savoir devienne de plus en plus difficile et élitiste, que le fossé se creuse entre le peuple et la science, que l'information destinée au grand public soit anesthésiée de tout contenu à caractère subversif. Surtout pas de philosophie. Là encore, il faut user de persuasion et non de violence directe : on diffusera massivement, via la télévision des divertissements et des informations flattant toujours l'émotionnel ou l'instinctif. On occupera les esprits avec ce qui est ludique et futile. Il est bon, dans une musique et un bavardage incessant, d'empêcher l'esprit de penser.

On mettra la sexualité au premier rang des intérêts humains. Comme tranquillisant social, il n'y a rien de mieux. En général, on fera en sorte de bannir le sérieux de l'existence, de tourner en dérision tout ce qui a une valeur élevée, d'entretenir constamment l'apologie de la légèreté, de sorte que l'euphorie de la publicité devienne le standard du bonheur humain et le modèle de la liberté. »

Aldous HUXLEY  (1939)

 

 

                                         VISUALISATION

Une semaine de classe...

Des mathématiques, du vocabulaire, de la grammaire, de l'orthographe, de la géographie, des sciences mais surtout, surtout, beaucoup d'explications orales.

Les séances de natation ont été un excellent point de départ.

Visualisation, observation interne, conscience de soi, connaissance des phénomènes intérieurs, parvenir à s'extraire des actes pour devenir l'observateur...

Un exemple : Un enfant n'arrive pas en crawl à garder les deux jambes dans l'axe, son genou gauche part en diagonale, comme s'il faisait une demi-brasse. Je peux toujours répéter inlassablement la même consigne, ça sera inutile si l'enfant ne parvient pas lui-même à "observer" ce qu'il fait. Il doit parvenir à ressentir cette jambe.

"Tu n'es pas un nageur, tu es un corps qui tente de réaliser un geste technique destiné à te faire nager. Mais si tu restes juste enfermé dans ce corps, tu ne peux pas voir ce qu'il fait, tu te contentes de reproduire des gestes que tu ne "vois" pas et donc, tu ne peux pas les corriger. Tu ne dois donc pas rester à l'état de nageur mais devenir celui qui observe ce nageur. Tu dois prendre conscience de tes actes afin de ne pas être simplement un corps qui agit mais devenir pleinement celui qui œuvre à la maîtrise parfaite de ces gestes de nageur. Le fait de nager n'est pas une fin en soi, ça n'est pas un objectif, ce qui importe, c'est que tu apprennes à observer ce que tu fais. À partir de là, tu ne seras pas qu'un nageur mais le maître du nageur, le maître de ton corps. Je sais bien que tu ne peux pas voir réellement tes jambes derrière toi quand tu nages mais tu peux les voir par l'intérieur. Apprends à te concentrer sur cet endroit précis, défais-toi de tout le reste."

Séance de mathématiques, calcul mental : 1023+67

L'enfant n'arrive pas à visualiser l'opération et il répète plusieurs fois la même erreur, mauvais alignement des colonnes, les autres enfants qui lèvent le doigt, mon regard posé sur lui dans l'attente de la réponse, l'incapacité à se libérer de toutes ces pressions. Je maintiens cette attente et montre volontairement un certain agacement...Nouvelle erreur de sa part. Là, je stoppe le calvaire.

"Pourquoi est-ce que tu ne parviens pas à trouver la réponse ?

-Je mélange tout.

-Non, ça c'est une conséquence mais ça n'est pas la raison première. Ce qui se passe, c'est que tu as beaucoup trop d'émotions en toi pour que ton cerveau parvienne à réfléchir : tu as peur de ne pas trouver, tu vois les autres qui lèvent la main, tu vois mon regard impatient et du coup, dans ta tête, c'est le chaos. Imagine une éponge que tu aurais trempée dans l'eau et ensuite tu la poserais sur une flaque, elle ne pourrait rien absorber puisqu'elle est déjà gorgée d'eau. Dans ta tête, c'est pareil. Toutes les émotions prennent une place immense, ton cerveau n'est pas libre. Et plus tu as du mal, plus ça prend du temps, plus tu te remplis de peurs. Il est absolument indispensable que tu parviennes à garder la paix en toi, le silence, le calme et que tu observes ce qui se passe. Ton objectif, c'est le résultat de ce calcul, le reste tu dois apprendre à t'en défaire, ne pas laisser ton cerveau être envahi.

On est comme à la piscine, vous devez observer tout ce qui se passe en vous et établir un contrôle, rejeter ce qui n'est d'aucune utilité, vous alléger pour pouvoir absorber ce qui va vous permettre de progresser, vous devez donc apprendre à vous observer intérieurement. C'est ça qui est important. Je m'en fiche du résultat de cette opération. Je sais très bien que tu es capable de le trouver si je ne t'interroge pas devant la classe, que je ne te regarde pas fixement, que je ne laisse pas les autres vouloir répondre à ta place. Tu sais faire ce calcul mentalement mais tu ne sais pas ce qui se passe en toi. C'est ce travail mental qui est important. Le calcul n'est pas une fin en soi, ça n'est pas un objectif suffisant, ce qui compte, c'est ce que tu vas apprendre de toi grâce à l'observation que tu auras de tout ce qui se passe en toi.

  À la piscine, quand j'ai dit que vous deviez apprendre à plonger, certains savaient déjà le faire et d'autres ont eu peur immédiatement. Aujourd'hui, vous savez tous le faire. Je ne vous ai pas poussés à l'eau, vous m'avez écouté, vous avez essayé, vous avez raté, vous avez écouté, vous avez recommencé, vous avez raté, vous avez encore écouté, vous avez recommencé, vous avez réussi...Le plongeon en lui-même n'est pas le plus important, comme le calcul. Ce qui importe, c'est tout ce qui s'est passé en vous pendant tout ce chemin, du premier plongeon raté à celui que vous avez réussi. Rappelez-vous Socrate : "La chute n'est pas un échec, l'échec est de rester là où on est tombé. "

C'est vrai à la piscine, en mathématiques, en vocabulaire, en ski, en amour, en amitié, dans tout ce que vous allez rencontrer dans votre vie. Vous ne devrez pas  vous contenter d'exécuter des actes. Vous devrez vous observer pendant ces actes. C'est là qu'est la vraie compréhension de soi. Le reste, c'est juste de la connaissance. Il faut visualiser intérieurement votre vie et ne pas vous contenter d'être vécue par les événements extérieurs. Quand vous aurez appris à être en vous, vous pourrez tout apprendre.

 

 

 

 

 

                       INSTRUCTION OU ÉDUCATION ?

Doit-on s'en tenir à l'instruction ou doit-on prendre en charge également l'éducation?

Pour ma part, la réponse est évidente. Sans éducation, l'instruction est impossible. Il ne s'agirait que d'un intérêt pour le contenu et pas le contenant. J'entends par "éducation" non pas l'adhésion à une morale mais l'ouverture de l'humain à des notions spirituelles. L'instruction se limite à l'accumulation d'un savoir. Pas nécessairement d'un savoir être. On peut être instruit et totalement inapte à la vie. L'éducation suppose une connaissance de soi, une conscience de la vie dans ce qu'elle a de plus profond. L'éducation doit promouvoir le développement de l'individu, un être sensible, intelligent, cultivé, respectueux, ouvert, critique et autocritique, responsable, aimant, contemplatif et déterminé. Un être engagé et non passif. Celui qui reçoit de l'instruction est un être passif que l'on remplit. Mais dont le vide intérieur est un gouffre gigantesque quand son mental se complaît dans le gavage.

Je n'aime pas ce que l'école propose aux enfants. S'il ne s'agit que d'instruction, je ne suis qu'un subordonné aux mains d'un despote. Je ne veux pas formater, je ne veux pas de statistiques, pas de graphiques, pas de remédiations dès lors qu'on laisse croire que cela suffit à éveiller l'individu. Je pense que l'enseignant est avant tout un éducateur, "un passeur de sens", comme le dit René Barbier. L'éducateur est en premier lieu celui qui "est" ce qu'il propose de transmettre. Il ne s'agit pas de leurrer l'auditoire, ça serait un mensonge inacceptable. L'enseignant est celui qui met toute sa passion, son énergie, son enthousiasme, sa joie de connaître et de "vivre" ses connaissances au service des enfants. Il est impossible de délivrer un message, quel qu'il soit, s'il n'y a pas de messager. Et il ne s'agit pas d'être simplement un facteur. Mais un éveilleur.

La meilleure évaluation se trouve au fond des yeux des enfants. Qu'ils soient brillants d'ardeur et la mission est menée. Le reste suivra. Peu importe le temps que ça prendra. Il convient de respecter les rythmes de chacun. Ce qui compte, c'est que le brasier soit allumé.

Chaque individu y apportera le combustible nécessaire en fonction de ses désirs, de ses forces. Il n'y a pas de technique, il n'y a que l'énergie. Et l'Amour.

Selon l'étymologie, l'éducation signifie "nourrir" par le latin "educare" et également "conduire hors de" par une seconde version, "educere".

Il n'est pas difficile de comprendre qu'il ne s'agit pas de gaver mais bien d'apporter les éléments et les ressources favorables à une autosuffisance...

"Donne-moi un poisson et j'aurai à manger aujourd'hui. Apprends-moi à pêcher et j'aurai à manger toute ma vie." Il ne faut pas oublier d'apprendre à connaître et à aimer le poisson. Ça évite le pillage...

Dans l'idée de conduire l'individu "hors de", j'entends par là la nécessité d'extraire l'individu de son petit moi, de sa suffisance ou de son hébétude, de sa léthargie, de sa complaisance envers lui-même, de ses conditionnements, de ses formatages, de ses abandons, de ses hallucinations... Si l'instruction scolaire entretient, développe, favorise cet embrigadement, elle va à l'encontre de l'homme pour ne s'occuper que du citoyen... Mais le citoyen est manipulable, il croit et se satisfait des "nourritures " qu'il reçoit. Juste des farines animales dont il se délecte au point de jalouser celles du voisin...

Consternant. Et magistralement entretenu par les masses opaques du pouvoir. Pas les politiciens, ceux-là ne sont que des marionnettes infatuées. Le pouvoir est aux mains de ceux qui ne se montrent pas, ceux qui possèdent les richesses, ceux qui manipulent les marionnettes. Toutes les marionnettes...

Si l'instruction est destinée à forger des esprits martelés et cadenassés afin que ces individus s'engagent dans une vie sociale légiférée, réglementée et qu'ils s'en satisfassent, alors c'est que l'éducation est morte. Car l'éducation est sans fin. Elle est toujours ce brasier qui ne s'éteindra qu'à la mort. Cette idée répétée aux enfants qu'ils doivent aller à l'école pour avoir un bon métier est une abomination.

Lorsque des enseignants se contentent de recevoir une "formation continue" et s'imaginent dès lors évoluer favorablement parce qu'ils sont au courant des dernières techniques d'apprentissage, ils ne sont que des vaches à lait adorant leur avoine et la main condescendante du fermier qui les trait...
J'avais lu il y a quelques temps que Jacques Salomé avait demandé à intervenir dans une IUFM et que ça avait été refusé par le ministère. Pas question de faire réfléchir les masses enseignantes. Il faut leur apprendre à faire passer des évaluations... Parce que l'impact dans le grand public est très positif... Il faut entretenir une image 'grand public"... En vue des prochaines élections...

Enfin, bon, tout ça, c'est de la politique. Parce que l'instruction est politique.

L'éducation, quant à elle, s'intéresse à l'homme.

 

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" Je me demande si nous nous sommes jamais posé la question du sens de l'éducation. Pourquoi va-t-on à l'école, pourquoi étudie-t-on diverses matières, pourquoi passe-t-on des examens, pourquoi cette compétition pour l'obtention de meilleures notes?

Que signifie cette prétendue éducation et quels en sont les enjeux?
C'est une question capitale, non seulement pour les élèves, mais aussi pour les parents, les professeurs, et pour tous ceux qui aiment cette terre où nous vivons.
Pourquoi nous soumettons nous à cette épreuve qu'est l'éducation...

... La fonction de l'éducation n'est-elle pas plutôt de nous préparer, tant que nous sommes jeunes, à comprendre le processus global de l'existence?

... Assurément, la vie ne se résume pas à un travail, un métier; la vie est une chose extraordinaire, un grand mystère, ample et profond, un vaste royaume au sein duquel nous fonctionnons en tant qu'êtres humains..."

" C'est pourquoi il est d'une grande importance que nous soyons éduqués de façon authentique- sans être étouffés par la tradition, sans tomber dans le destin tout tracé d'un groupe racial, culturel ou familial particulier, sans devenir des êtres mécanisés en marche vers une fin déterminée. Celui qui comprend l'ensemble de ce processus, qui rompt avec lui et qui fait front tout seul,- cet homme là est le moteur de son propre élan..."

Krishnamurti
Le Sens du Bonheur: Chapitre I) l’Éducation Chap XIII) Égalité et liberté

 

 

 

 

 DÉVELOPPEMENT PERSONNEL

 

Une conférence pédagogique  dans le cadre de la formation continue. Sujet : la rédaction au cycle 3.

Quelques techniques et jeux intéressants, c'est déjà pas mal.

Mais aucune réflexion sur le fond du travail. Pourquoi demander à des enfants d'écrire ? Quel est l'objectif et quels sont les moyens à mettre en place ?

Personnellement, je ne vois la grammaire, la conjugaison, le vocabulaire, l'orthographe aucunement comme des finalités. Ils ne sont que des outils. On peut comparer le fonctionnement d'une partie des enseignants à des techniciens du vélo qui viendraient présenter les pièces et le fonctionnement de l'engin mais sans aucune intention d'apprendre aux enfants à faire du vélo. On s'en tient donc à la technique mais pas à son usage, c'est à dire à l'expérience rendue possible par l'existence de ce vélo. Les voyages, les balades, les découvertes de paysages, le goût de l'effort, l'exploration de son potentiel physique, de sa résistance, l'effacement des pensées dans la mécanique hypnotique des jambes, le saisissement de l'énergie intime, cette force incommensurable qui vibre en chacun, le bonheur immense d'aller plus loin, encore plus loin, de viser les horizons intérieurs nourris par les horizons terrestres. Le vélo n'est pas qu'un engin de transport, il est surtout la possibilité d'un voyage intérieur.  

 

Il en est de même avec l'écriture. À mon sens, elle doit prioritairement se tourner vers le développement personnel, un engin de transport vers les horizons intérieurs, la connaissance de soi, l'exploration des pensées, des ressentis, des émotions, des sentiments, de la conscience ineffable de la vie dans ce qu'elle a de plus merveilleux. L'écriture n'est pas un exercice technique mais une activité existentielle. Bien sûr qu'on peut jouer avec les mots, bien entendu qu'on peut se réjouir de leur magie, qu'on doit montrer aux enfants l'espace illimité qu'ils proposent. Mais ça ne doit pas être une finalité. Ni encore moins être évalué de façon technique. On en reste sinon qu'aux balbutiements. La maîtrise de la langue n'est pas le but, elle n'est qu'un moyen. Et si l'objectif n'est pas clairement explicité aux enfants, on court inévitablement le risque de perdre en cours de route ceux qui n'auront pas l'abnégation gratuite de se soumettre à ces exercices techniques et à ces évaluations réductrices.

Alors que faut-il viser ? A quel objectif cette maîtrise de la langue doit-elle être assujettie ?

Le développement personnel, la connaissance de soi, des autres, du monde, de la vie, de l'esprit, une certaine flamboyance qui dépasse l'individu pour le projeter hors de son moi, hors de ses contingences ou des conditions d'existence, hors des formatages et des bassesses de l'ego qui se meut aveuglément comme une larve ayant oublié le projet de la chrysalide. Il s'agit d'amener l'enfant vers la métamorphose. Ne surtout pas le gaver de choses mortes affublées de valeurs sociales, des notes, des évaluations, des diplômes, des plans de carrière...Non, pas l'écriture, on ne peut pas la rabaisser à ça, c'est épouvantable. Elle doit rester associée au « bien naître, » afin d'être.

Tout enseignant digne de ce nom devrait être engagé dans cette démarche. C'est la valeur humaine qui devrait servir de critère de sélection, le reste n'est qu'un bagage technique transportant des choses mortes. Ils existent ces enseignants mais ils subissent une pression énorme: hiérarchique, sociale, économique.

Il faut faire de nos enfants de « bons citoyens » mais la citoyenneté actuelle n'a plus rien à voir avec celle des Grecs antiques. Elle n'est que le reflet de cet embrigadement planifié afin que les citoyens servent non pas la Cité mais ceux qui la dirigent et s'y enrichissent. La plèbe ne doit pas être éveillée, l'école ne doit pas servir à l'émancipation des individus, elle doit être au service d'un projet qui n'est pas celui du développement personnel.

L'économie et l'intégration au flot des consommateurs est une priorité nationale. L'école est une arme de destruction massive si elle adhère à ces critères de sélection.

C'est un génocide spirituel qu'elle soutient.     

 

Si l'écriture n'existe dans l'école que comme critère d'évaluation et n'est pas nourrie par un projet existentiel, elle est détournée et les enseignants qui y collaborent sont des destructeurs d'âmes. Il ne s'agit aucunement de promouvoir un rejet de la société mais juste la capacité en chacun d'observer à quelle place il se trouve, quels sont les rôles qu'il est amené à tenir sans pour autant que l'être réel ne disparaisse. S'intégrer socialement ne signifie pas être désintégré intérieurement. C'est absolument indispensable de préserver l'intégrité de l'individu. L'écriture peut concourir à promouvoir cette connaissance de soi, cette lucidité, cette vigilance. La maîtrise de la langue devient par conséquent une arme de construction massive : celle d'une humanité.

 

Demain, avec mes élèves de CM2, nous reprendrons notre réflexion sur la conscience. Nous avons travaillé sur la conscience morale. Nous passerons à la conscience de soi.    

 

 

 

 FAIRE CE QUI EST JUSTE

Avec le temps, les années à travailler avec les enfants, j’ai fini par comprendre que je n’avais aucun espoir à avoir au regard de l’énergie que je dépense avec eux. C’est totalement inutile. Ça ne m’appartient pas. Il y a beaucoup trop de paramètres qui entrent en compte et qui m’échappent totalement, et même si je maîtrisais 99 % de la situation, il y aurait une pression ingérable qui s’installerait si je désirais obtenir des résultats conséquents. Ce qui importe et qui m’appartient totalement, c’est que je m’applique à faire ce qui me semble juste. L’intention ne doit pas faire partie de ce travail au risque de tomber dans la désillusion. Mais ce n’est pas la réalité qui crée cette désillusion. C’est moi parce que la réalité ne correspondra pas à ce que j’espérais atteindre. Dès lors, je vais renforcer ma pression sur les élèves étant donné que cette désillusion me renvoie une image négative de moi-même. Le piège est redoutable. Cette pression, je vais la transmettre et les enfants la recevront et la transformeront inconsciemment en peur. Leurs résultats en seront impactés parce qu’ils seront figés par mes attentes.

Dans ce métier, il ne faut avoir aucune attente, aucun espoir, aucune intention. Il faut juste se contenter de faire ce qui semble juste, utile, efficace, judicieux.

Finalement, il faudrait avoir dans chaque classe une personne qui observe l’enseignant et qui travaille avec lui sur son propre vécu, qui l’aide à analyser son propre parcours, les raisons de son engagement dans ce métier, les traumatismes et ce qu’il cherche à apaiser en lui, la reconnaissance qu’il voudrait obtenir, la vision qu’il a de l’enfance au regard de l’enfant qu’il porte en lui… Mais les enseignants sont seuls et c’est donc un travail qu’ils doivent mener dans leur solitude et en explorant leurs angoisses. On rejoint le travail nécessaire de l’inconscient si cher à C.G. Jung. La connaissance de soi consiste en un travail d’introspection permettant la compréhension de ce qui nous constitue. Car comment envisager de transmettre des connaissances alors que celui qui en est chargé ne sait pas ce qu’il porte ? On pourrait penser que la maîtrise des techniques suffira mais ça serait une illusion redoutable là encore. Le contenu n’a aucune importance si le contenant ne sait pas de quoi il est constitué. C’est comme une outre percée qui se viderait sous la pression exercée par la fonction de porteur d’eau. Il faut que l’outre soit étanche, qu’elle ait colmaté les fissures, qu’elle ait renforcé la structure. Là, il sera possible qu’elle transporte ce pour quoi elle est faite et même, chose surprenante, qu’elle continue à croître et à porter un volume de plus en plus important.

Il y a une attitude indispensable pour apprendre de quoi l’outre est constituée. C’est l’humilité. Ce qui n’a rien à voir avec le doute. Celui qui doute ne peut transmettre que ses peurs. Celui qui reste humble transmet sans chercher à savoir si cela aura un effet. Il agit. Sans se soucier de la portée de ses actes. Il est du coup disponible pour analyser la justesse de ses actes et les modifier si cela lui semble nécessaire, non pas au regard des effets mais au regard de la réception de ses propos et de ses actes. Est-ce que ce qu’il fait est reçu avec enthousiasme ou est-ce que les personnes concernées restent inertes et juste soumises à sa pression ? Le seul effet à analyser, c’est l’engagement qui est déclenché par l’enthousiasme de celui qui transmet et l’enthousiasme de celui qui reçoit.

Il s’agit par conséquent de rester impliqué dans l’instant présent. Sans se préoccuper des résultats. Il sera toujours temps, plus tard, d’en juger. Si ces résultats se révèlent insuffisants au regard de ce qui est réalisable, il conviendra, non pas de juger celui qui n’a pas atteint un objectif totalement subjectif, mais de juger de l’investissement de celui qui transmet...

Il reste le problème posé par ceux ou celles qui restent imperméables à toute transmission ou qui ont besoin d’un laps de temps conséquent pour y parvenir. Les raisons, encore une fois, peuvent être innombrables. La structure scolaire, de par sa rigueur, génère une pression insurmontable. Celle de l’enseignant qui se sent impuissant, celle du temps qui file et qui va imposer une sentence, celle d’un cadre qui n’est absolument pas favorable à la prise en charge spirituelle de ces individus. Je dis bien « spirituelle » et non pas « psychologique ». Là aussi, je suis persuadé aujourd’hui, après trente ans de travail, que c’est là que se situe le problème.

La psychologie n’est qu’une version scientifique de la spiritualité. Il fallait un terme « laïc » parce que la religion s’est accaparée la spiritualité. Il n’en est rien pourtant étant donné que la spiritualité est une voie d’éveil, là ou l’adhésion religieuse est un embrigadement. Et la religion n’a encore rien à voir avec la Foi.

C’est de spiritualité dont les enfants ont besoin. Mais quels enseignants considèrent que pour eux-mêmes, c’est un travail indispensable ?…

 

Il est malgré tout impossible, au cœur de la journée de classe, de ne pas avoir d'attente si on s'en tient à l'idée de l'accession au savoir mais je pense qu'il est inutile et même malsain d'en faire LA priorité. Parce que les enfants le perçoivent et que c'est le meilleur moyen de les brider par la peur que cela génère. Lorsque je leur enseigne les fractions par exemple, j'ai bien une intention, c'est celle de leur permettre de maîtriser une technique, une connaissance. Mais ça, c'est à moi que ça appartient et l'angoisse de ne pas y parvenir, c'est moi qui la fabrique. Et je ne dois pas la leur transmettre sinon je les alourdis de ce que JE porte. Et c'est depuis que je tente de me libérer moi-même de cette pression, sans perdre de vue l'objectif technique, que je perçois chez les enfants, ce plaisir simple, pur, de la connaissance pour elle-même. Non pas pour répondre à mes exigences, non pas pour accéder à un diplôme, à une note, à une évaluation mais juste pour se mesurer, soi, à la difficulté de l'apprentissage. C'est la connaissance qui est le but ultime et toutes les émotions qui viennent se greffer à ce cheminement sont des entraves. Même la fierté est une entrave car elle porte l'idée de l'espoir. Si je travaille dans l'espoir d'être fier de moi, je ne suis pas entrain d'apprendre mais de répondre prioritairement à une notion rapportée, à quelque chose qui émane de mon statut social d'élève. Et c'est une perversion de la connaissance elle-même. Et elle ne le mérite pas.
Il ne me paraît pas sain d'attendre ou d'espérer que les élèves se détournent de nos projections. Il est préférable à mes yeux de les absoudre de cette nécessité de se protéger de nos émanations de technocrates...Et leur offrir simplement ce bijou de la connaissance, juste pour ce qu'elle est.

La pression de la réussite est une émanation pestilentielle.

Apprendre à apprendre est le chemin parfait à mes yeux. Mais il faut désapprendre tout ce qui est venu se greffer sur le chemin, toutes les bornes fossilisées, les ossements du mammouth. Celui-là est mort depuis bien longtemps mais son souvenir perdure dans les récitants qui le vénèrent comme des croyants implorant des reliques. Il est temps de passer à une autre dimension. Et seule, la démarche existentielle et non intellectuelle pourra apporter ces nourritures indispensables.

 

 

 

 

 LES PROFESSEURS

Je récupère mon garçon, lycéen et j’écoute sa semaine pendant la route.

Et je m’entends parler à mes parents, il y a trente ans.

Comment est-ce possible ? Comment expliquer que ces rapports conflictuels, que cette incommunicabilité, que cette distance effroyable entre de jeunes individus et des personnes matures puissent encore exister ? Comment justifier que les programmes soient toujours entachés de connaissances inutiles, totalement abstraites pour des esprits qui sont à des années lumières de ce qui leur est imposé, comme si en trente ans les adolescents n’avaient pas changé, que ce monde technologique n’existait pas, que cette effervescence de communication n’était pas entrée dans les têtes des technocrates qui maintiennent sclérosés un monde scolaire terriblement isolé.

Des notes, des contrôles, des sanctions, des rapports de force, des humiliations, des menaces, des insultes parfois… Des examens, des concours, une course au métier, une compétition acharnée, exacerbée par ces professeurs qui usent de leur bulletin scolaire comme d’une guillotine. « Marche ou crève ». « Il faut maintenir les statistiques pour le BAC et puis je vais bientôt être inspecté ».

Quelles sont leurs motivations, quelles sont leurs raisons d’être là ?


Tout ce que j’ai connu, il y a trente ans... Comme si ce monde de l’Éducation Nationale et ses représentants n’étaient en fait qu’une forme de vie fossilisée, agitée de l’intérieur par des fantômes, sous la menace constante des humeurs carriéristes de Ministres aussi incompétents que prétentieux.

J’ai eu pourtant des professeurs qui m’ont marqué. Trois exactement. Un professeur de Français au collège, un professeur de Français au lycée, une professeure de philosophie en Terminale.

Combien y en a t-il que j’ai détestés et que j’ai fini par oublier ? Une cinquantaine…

C’est effrayant.

Léo raconte : Cours de français, Apollinaire et ses techniques d’absence de ponctuation. Léo est en 1ère S. La prof devrait tenir compte des centres d’intérêt de cette classe et adopter son cours, le rendre actif, participatif, tourner même en dérision l’insignifiance absolue de ces paramètres techniques de la poésie. Qu’elle ne soit pas capable de prendre conscience que sa classe se contrefiche de ce cours académique, de ces notes qu’elle récite depuis quarante ans et que les élèves doivent copier en vue du contrôle-surprise à venir, qu’elle fasse mourir dans la tête de ces jeunes toute éventuelle surprise et pourquoi pas intérêt pour la poésie, qu’elle en vienne à tuer la mémoire anarchiste d’Apollinaire qui serait écœuré de ce massacre, comment est-ce possible ?

Comment tout cela est-il possible ?

Que font-ils là ces professeurs ?

Comment expliquer que dans les sphères de l’Éducation Nationale, d’autres individus encore plus obtus, limités, circonscrits à leurs connaissances techniques aient pu accéder à des postes de décideurs ?

Comment justifier que des générations de collégiens et de lycéens continueront à être martyrisées par des rapports humains dignes d’une enceinte carcérale ?

Et ça n’est pas que Léo qui me parle de ce calvaire. Trente ans que je suis instituteur. Trente ans que j’entends d’anciens élèves vomir leur dégoût.

QUI A UNE EXPLICATION ?

Pour ma part, je dirais déjà qu’un prof qui entre dans ce métier par amour d’une matière scolaire, d’une connaissance, pour prolonger ce bonheur du savoir accumulé, celui-là se trompe.

On n’enseigne pas ce qu’on sait, on enseigne ce qu’on est. Et un prof se doit d’être avant tout un diffuseur d’humanité. Un prof qui ne sentirait jamais jaillir en lui, jusqu’aux larmes, ce bonheur de l’osmose des âmes, alors celui-là doit  se retirer. Ou de grandir lui-même, intérieurement, au lieu de le réclamer constamment à ses élèves.

 

 

 

 LES PROFESSEURS (2)

Un malaise cette nuit en repensant à cet état des lieux au lycée et par là-même au collège.

Trop simpliste, un amalgame réducteur et mensonger.

Ils existent ces professeurs qui œuvrent au bien-être de leurs élèves, qui n’entrent pas en classe comme s’ils montaient au front, qui parviennent à établir un lien existentiel et non seulement frontal et conflictuel.

Mais que s’est-il passé à l’école maternelle et à l’école primaire pour ces élèves dont ils ont un jour la charge ?

Depuis combien d’années déjà souffrent-ils pour certains et certaines de jugements péremptoires et systématiquement transmis aux enseignants, classe après classe, comme s’il n’y avait aucune progression possible, comme une condamnation à perpétuité. « Ne peut rien faire de mieux… »

Ça ne sera pas marqué dans le dossier scolaire (quoique…) mais ça sera vécu ainsi, jour après jour, à travers des humiliations répétées, des sanctions, des mises à l’écart, des réflexions assassines. Une accumulation sans fin.

Jusqu’à l’arrivée de l’adolescence où les forces intérieures ne seront plus contenues, où cette colère amassée comme une marée derrière une digue emportera tout sur son passage. Il y aura d’abord une brèche, une faille dans le mur et puis si rien n’est fait pour colmater l’ouvrage, si aucun adulte ne parvient à apaiser, à aimer, à comprendre, à entendre, à ressentir le drame qui couve, tout finira par céder.

Et il n’y aura plus jamais cette confiance indispensable pour grandir.

L’école élémentaire porte une part de ce drame. Il serait trop facile de se satisfaire de la soumission provisoire des enfants et de reporter la faute sur le secondaire. Nous sommes, instituteurs et institutrices, les ouvriers de cette plénitude ou de ce tsunami à venir.

Je ne parlerai pas du cadre de vie, celui de la campagne ou celui des banlieues, ni du cadre social, celui du fils de notaire ou celui du Rmiste, ni du cadre familial, celui du couple unifié et aimant ou celui de parents déchirés et haineux, je ne parlerai pas de l’image effroyablement déstabilisante d’un monde moderne n’ayant aucun ancrage, aucune ligne directrice sinon celui d’une folie consumériste et matérialiste, je ne parlerai pas des problèmes insolubles qui sont constamment jetés en pâture à des enfants ou des adolescents qui n’ont aucun pouvoir de changement, qui ne sont que les victimes impuissantes de ces images choisies intentionnellement par des adultes conspirateurs et cupides.

« Nous voulons des cerveaux vides et mous pour les emplir d’images qui rapportent ». Les propos, dans l’idée, à quelques mots près, de Patrick Le Lay, ancien PDG de TF1. 

Ces enfants puis ces adolescents seront un jour les adultes qui attaquent au sabre un commissariat, défenestrent leur compagne, étouffent leurs enfants, empoisonnent leur famille, exécutent, découpent, carbonisent, dévorent ou s’immolent dans une cour de lycée…

D’autres seront aimants, amants, attentionnés, respectueux, équilibrés, rieurs, lucides, conscients, ouverts, humains tout simplement.

Tout se jouera, ou en partie en tout cas, dans ce cadre étroit et douloureux ou magnifiquement ouvert des écoles, des collèges, des lycées…

C’est bien pour cela que ça n’est pas un métier, c’est bien plus…

 

 

 

   UN SANCTUAIRE

Je considère que dans ce "métier", si on n'évolue pas, c'est qu'on régresse. Le sur-place est en soi un échec. Personnellement, je n'ai rien appris de favorable de ces professeurs qui étaient figés, sinon, la désillusion envers l'espèce humaine et je me serais bien passé de cette connaissance. Le problème de l'école est bien un problème sociétal, politique, économique mais ça ne peut pas en devenir une excuse ou un moyen de se dédouaner du désastre.

L'école est à mes yeux un sanctuaire.

Il ne s'agit pas d'y apprendre la douleur comme si on devait s'entraîner à la subir mais d'apprendre ce qui est bon et juste. Il ne s'agit pas non plus d'être surprotégé dans un monde fermé mais d'apprendre auprès d'adultes responsables et éclairés à progresser sur SA propre voie et à en assumer les difficultés.

Mais lorsque l'école attend de la part d'adultes conditionnés à enseigner les valeurs essentielles qui fondent une existence, on ne peut pas envisager autre chose que la duplication de ces formatages adoptés.

En septembre 2011, je me suis fait balancer en vélo par une voiture qui m'a refusé une priorité. Huit jours d'arrêt. Le remplaçant qui a pris ma classe a dit à mes élèves en regardant les citations philosophiques qui sont affichées au mur : "Qu'est-ce que c'est que ces âneries ? Vous n'y comprenez rien à ça de toute façon ? Vous feriez mieux d'apprendre vos conjugaisons. "

Comme certains de ces élèves participent aux débats-philo depuis deux ans, ils ont appris à répondre. Chloé a dit : "C'est pas parce que ça ne vous plaît pas qu'il faut croire qu'on ne comprend rien. " Et elle a bien entendu été punie.

Des enseignants comme celui-là, il y en a bien trop. Beaucoup trop. Ils ne sont pas enseignants d'ailleurs puisqu'ils n'ont eux-mêmes rien su apprendre. Ils ne font que répéter. Je travaille sur la méditation cette année, respiration et visualisation des pensées, jusqu'à l'abandon même des pensées, dans l'entonnoir... Moi aussi, j'apprends. Pas une nouvelle technique de lecture, pas une nouvelle méthode de grammaire, tout ça c'est du vomi ravalé. Pour apprendre, il faut commencer par se défaire de l'inutile, sinon, il n'y a pas de place... Le mental tourne en rond et quand on tourne en rond, on finit par creuser un trou dans son âme. L’éducation nationale creuse, creuse depuis des décennies...Et la plupart des enseignants participent à grands coups de pioches sur la tête des enfants. Je me bats depuis très longtemps avec le fonctionnement qui fait qu'un enfant ne va travailler qu'en fonction de la note qu'il va obtenir, de la peur de la sanction, de la peur du redoublement, de la peur du regard des autres, du jugement des parents... J'ai dit aux enfants cette semaine qu'ils allaient écrire eux-mêmes leur dernier bulletin, celui qui va être lu par les profs à l'entrée en sixième, je leur ai demandé d'écrire une appréciation sur l'ensemble de leur travail pendant leur année de CM2. La première chose qui ressort, c'est leur moyenne générale, c'est la première chose à laquelle ils pensent. Et pourtant, pendant un an, j'essaie de leur faire comprendre que ça n'est pas l'essentiel, que leur évolution personnelle est bien plus importante mais cette pression sociale, ce fonctionnement chiffré, cette obligation de résultats visibles, présentables, restent pour eux la seule norme importante. Il y a heureusement des cas à part... Une petite fille a écrit qu'elle avait beaucoup aimé discuter et qu'elle voyait bien qu'elle arrivait mieux maintenant à exprimer des pensées profondes, qu'elle n'avait jamais autant parlé de l'amour, de la mort, de la vie, de l'Univers, de la beauté de la Nature, du bonheur de sentir son corps, de l'importance d'avoir une amie (elle dit de son amie que c'est son soleil)... Les enfants subissent une pression énorme pour "apprendre un métier", pour "gagner leur vie", réussir des études pour avoir de l'argent, pouvoir consommer, acheter la dernière Audi, le nouvel i pad, ou un i phone (ils connaissent très bien ces engins à la mode), ils sont déjà dans la peur du chômage, la peur de l'avenir, la peur de la vie. Ils vivent dans une peur constante dès l'école maternelle. Il faut "réussir"...Avoir de l'argent...

Cet embrigadement est une abomination, un formatage dont la puissance est sans fin, l'idée aussi que la compétition est une loi humaine, qu'il faut être le meilleur, même dans le sport la notion de jeu passe au second plan, le foot est un modèle surpuissant, gagner des fortunes en tapant dans un ballon, et se payer des call girls, une Ferrari, une maison avec piscine, leurs modèles n'est pas le sportif mais l'homme riche. Quand je parle des aventuriers qui ne gagnent pas un centime, n'ont pas de sponsors, ils s'en détournent, c'est un combat constant pour essayer de leur faire voir une autre vie, d'autres valeurs, un homme et non une réussite sociale...

Toutes ces années de soumission passive construisent des citoyens, pas des hommes libres. Ça fait longtemps que je me demande ce que je fais là-dedans... Est-ce que ça sert à quelque chose ? Est-ce que je ne m'illusionne pas en espérant apporter une observation lucide ?

Quelques pistes de vie pour qu'un équilibre se fasse.
Mais quand j'entends des enfants en fin d'année scolaire me demander si l'exercice que je leur donne va être noté, je vois bien que rien n'est fait... Est-ce que j'aurai un bon salaire ? On en est toujours là...


 

           

« Si tu veux construire un bateau, ne rassemble pas des hommes et des femmes pour leur donner des ordres, pour expliquer chaque détail, pour leur dire où trouver chaque chose…Si tu veux construire un bateau, fais naître dans le cœur de ces hommes et de ces femmes le désir de la mer. » Citadelle. Saint-Exupéry

 

                              

 

  LE BESOIN ET LE DÉSIR

Après 30 ans d'enseignement, je peux dire qu'il était beaucoup plus intéressant de travailler il y a dix ans en arrière. Même si l'esprit de compétition existait, il n'y avait pas tout ce qui s'est greffé depuis. Désormais, la reconnaissance passe bien davantage par le "crétinisme" que la performance, le désir d'apprendre, cette envie de se projeter en avant. Le leader est un "collaborateur"...C'est effroyable. "NTM" est bien plus reconnu que "Rimbaud". Les rebelles brûlent des bagnoles et cassent du flic, ils violent des filles dans les caves et se shootent à la colle, font des bras d'honneur et n'ont aucun honneur. Et ils ne comprennent même pas qu'ils font le jeu des États qui vont mettre en place une répression qui rassurera les citoyens bien pensants. La boucle est fermée.

Le conditionnement génère des douleurs immenses et des actes violents qui seront réprimés par l'État qui a fomenté intentionnellement ces mouvements.

Il en ressort "blanchi" et encore plus puissant.

"Mais moi, l'école, je n’en ai pas besoin. Et je ne la désire pas."

Inutile de préciser que cette phrase lancée par un élève m'a sacrément remué.

S'il n'y a pas de besoin, il ne peut y avoir de désir. Mais pourquoi ce manque ne s'éveille-t-il pas ? Je ne garde que la conclusion d'un long échange avec les enfants. Une idée principale qui est ressortie de façon générale.

Le plus difficile avec l'école, c'est de n'être jamais autorisé à profiter du présent... Dès qu'un apprentissage est fini, un autre commence. Dès qu'une leçon est apprise, une autre arrive. Dès qu'un contrôle est passé, un autre se prépare. Dès qu'une année est finie, une autre se présente.

Il n'y a pas de présent dans cette course en avant, ce qui revient à priver l'enfant de la satisfaction. D'autant plus qu'il n'y avait pas en lui de besoin ou de manque ni par conséquent de désir. L'école n'est qu'un labeur constant qui n'autorise que subrepticement le contentement. La pression revient immanquablement à la charge.

On voit dès lors l'importance du Maître. Il est le seul à pouvoir déclencher ce besoin essentiel. Qu'un désir s'éveille, que le labeur devienne plaisir, que l'énergie ne soit pas constamment projetée vers l'avenir mais dans la jouissance de l'instant, dans le bonheur d'apprendre, sans qu'aucune sanction ne vienne salir ce bonheur. On voit dès lors l'incongruité du système. Des notes, des contrôles, des bulletins, des appréciations, des sanctions arbitraires, des jugements subjectifs, des évaluations nationales dès la maternelle, tous les "Peut mieux faire" qui rappellent que la vie est à venir, que le futur est un présent insaisissable, qu'il faut travailler encore et encore pour s'approcher de ce fameux seuil de réussite cher au système.

"Tu seras un Homme mon fils," disait Kipling.

-Est-ce que ça donne le droit au système de m'arracher à ma vie d'enfant?"



L'enfant est là. Et pas dans cet avenir d'adulte. Ce système révèle avant tout l'incapacité des adultes à générer en l'enfant ce besoin de connaissances, ce désir d'apprendre, cette énergie à utiliser pour être celui qui sait et en profite et non, uniquement, celui qui doit savoir, le regard fixé vers l'horizon à atteindre.

On en revient à cet épouvantable espoir que l'on martèle dans des esprits malléables. Cette idée que la vie est à venir, qu'il faut gagner sa vie, qu'il faut préparer sa retraite, qu'il faut réserver son caveau. Jusqu'à en oublier d'être là.

L'école en devient finalement un apprentissage de toutes les dérives de l'individu. Sans aucun regard sur une vie spirituelle moribonde.

Pour ma part, je pense que le mal est fait à l'école primaire, qu'il est renforcé par le collège et trouve son aboutissement au lycée. C'est une œuvre de désintégration de l'individu. Comment des parents pourraient-ils s'investir dans le respect de l'école quand ils ont eux-mêmes été démolis par cette école, qu'ils le sont encore par le jugement inique des enseignants? Il faut arrêter de dire que les parents n'éduquent pas leurs enfants. Aucun parent n'est satisfait de la révolte et de l'échec scolaire de leurs enfants. Eux aussi, ils en souffrent. Et de toute façon, mettre les parents au pilori ne les incitera jamais à soutenir les professeurs.

Celui qui est condamné ne sera jamais le soutien de ses juges.

Que l'école reconnaisse ses erreurs serait déjà un pas immense, qu'elle reconnaisse qu'elle n'est plus un sanctuaire mais un tribunal, qu'elle admette qu'elle doit revoir à la base même son fonctionnement, que les enseignants apprennent à vivre avec les jeunes et non "contre" les jeunes.

Le projet de classe est le seul moyen de créer le "manque" favorable à un désir. Que ce projet soit associé à la vie du jeune et non le support à un enseignement didactique. C'est la motivation le moteur et non la peur de la sanction. Il n'y a aucune sanction à donner quand on travaille en osmose. C'est un accompagnement et non un rapport de force.

Je n'ai plus confiance dans la majorité des enseignants. Ils sont bien plus responsables de la situation que les familles elles-mêmes. Le rejet du problème sur les autres est une pratique ancestrale. Ça n'a jamais rien changé. Lorsque des parents sont obligés d'aller chercher de l'aide en dehors de l'institution, c'est que celle-ci n'assure plus sa mission.

Quant aux parents d'élèves, pour beaucoup d'entre eux, ils sont déjà tellement assommés par la vie quotidienne qu'ils se contentent bien souvent de faire le dos rond.

Il ne s'agit plus de changer de techniques d'apprentissage, de calendrier scolaire, de formation des professeurs mais bien d'établir QUI mérite d'entrer dans cette fonction ? C'est au départ que ça se joue. Mais pour établir quels sont les critères de sélection des futurs enseignants, encore faut-il que le projet éducatif soit entièrement reconstruit. Et ça, personne ne le veut.

Le fait par exemple que les enseignants soient recrutés avec un master est un non sens absolu étant donné qu'on va chercher les enseignants parmi ceux qui ont supporté le système...Les plus conditionnés, les plus malléables. Et qui ont oublié depuis longtemps leur propre parcours à l'école primaire. Recruter après le BAC était bien plus favorable... Et largement suffisant, techniquement, pour enseigner à de jeunes enfants. Une formation dans la psychologie de l'enfance me semble être un critère essentiel aujourd'hui. Au lieu de cela on retrouve des adultes ayant passé un master en SVT, histoire, Anglais, mathématiques, lettres modernes... Où est l'intérêt ? Est-ce que ces gens se sont interrogés sur l'importance spirituelle de ce métier, sur le développement de l'enfant, sur l'accompagnement indispensable et non l'élaboration de critères sélectifs ? On nous demande de faire des évaluations alors qu'on ne connaît même pas les enfants qu'on évalue...On ne connaît que leur capacité à entrer dans un cadre restrictif.

La complexification artificielle des méthodes du primaire est une absurdité. Ça n'a rien de compliqué d'apprendre à lire, à compter. Ça n'est pas la technique qui importe mais l'énergie, l'amour, la patience, l'attention, l'empathie qu'on y met. Ça ne sert à rien de faire de la linguistique avant, absolument à rien. Comme ça ne sert à rien de faire des maths en fac pour aller apprendre la multiplication. C'est comme si on demandait à un bûcheron de savoir faire un meuble Louis XVI avant de tronçonner un chêne. C'est la vie du chêne qu'il doit connaître.
C'est la formation de "l'individu-enseignant" qu'il faut entièrement reprendre, le contenant et pas le contenu.

Le haut niveau d'étude éloigne l'individu de la sphère enfantine. Dès lors, il agit comme un technicien, certain de ses compétences intellectuelles au lieu d'être un individu aimant et sensible à cette sphère enfantine. L'essentiel dans un apprentissage est de comprendre le fonctionnement de l'enfant au lieu de vouloir le faire entrer dans un fonctionnement d'adulte. Être l'enfant au lieu d'être un technicien. Entrer dans sa sphère au lieu de chercher à le faire entrer dans un espace hermétique pour lui. L'enseignant qui comprend l'enfant l'amène à se comprendre lui-même. Dès lors, il ne s'agit pas d'être enfermé dans un fonctionnement stéréotypé mais de briser en soi ce carcan de certitudes. Plus on croit savoir et moins on est apte à apprendre. Apprendre pour soi comme apprendre aux autres. Il faut se vider de soi pour devenir "l'enfant" et l'amener en tant que compagnon de cordée à avancer. Il n'y a pas le maître et loin derrière lui un groupe d'enfants épuisés mais un ensemble homogène avançant conjointement vers un but. Le maître qui fait la trace en oubliant la réalité du groupe affaiblit la classe entière parce qu'elle n'existe pas. Elle n'est plus qu'un ensemble de techniques privée de sa condition humaine.
Et quand on tue l'humain, il ne faut pas lui demander en plus d'être heureux.

 

« Le savoir et la compréhension sont deux choses différentes. Seule, la compréhension peut mener à l’être. Le savoir, par lui-même, n’a qu’une présence passagère. Un nouveau savoir chasse l’ancien et en fin de compte, ce n’est que du néant versé dans du vide. »

 Gurdjieff

 

 

  LETTRES AUX ÉCOLES

 

KRISHNAMURTI

Un ouvrage indispensable, incontournable et méconnu... Je le relis pour la nième fois.

"Quand l'enseignant et l'enseigné ont à cœur de comprendre vraiment l'importance extraordinaire de la relation, ils établissent alors entre eux, dans l'école, une relation juste. Cela fait partie de l'éducation et a une autre dimension que le simple enseignement des matières scolaires... La relation requiert beaucoup d'intelligence. On ne l'acquiert pas en achetant un livre et on ne peut pas l'enseigner. Elle n'est pas la somme d'une grande expérience. Le savoir n'est pas l'intelligence. L'intelligence peut se servir du savoir. Le savoir peut être astucieux, brillant et utilitaire mais ce n'est pas l'intelligence. L'intelligence apparaît naturellement et facilement quand on perçoit toute la nature et la structure de la relation.

C'est pourquoi, il importe d'avoir du loisir afin que le maître et l'élève puissent calmement et sérieusement parler de leur relation dans laquelle ils percevront leurs vraies réactions, leurs susceptibilités et les barrières qui les séparent, au lieu de les imaginer et de les déformer pour se faire plaisir mutuellement ou bien de les supprimer pour amadouer l'autre."

Krishnamurti

 

                                                  
L'immense problème au regard de cette relation vient du fait que les enfants rencontrent immanquablement dans leur parcours scolaire, cet enseignant qui n'agit que frontalement, qui nourrit et entretient les conflits par son attitude destructrice. Dès lors, la peur est ancrée. La peur de revivre ce cauchemar. Si un autre enseignant cherche pour sa part à établir une relation juste, cette peur va se muer en colère, un sentiment de revanche, au plus profond de l'inconscient, comme un traumatisme qui remonte à la surface, des émotions bridées, étouffées, qui soudainement jaillissent parce que l'enfant sent que les menaces n'existent plus, que le danger est inexistant. Au lieu de profiter de cette situation favorable, la peur emmagasinée, l'humiliation vécue, la colère ressassée, vont guider cette révolte jusque-là contenue. C'est comme un ressort comprimé qui reprend sa forme initiale mais en portant désormais les traces des coups reçus. La justesse du comportement est rendue impossible par la souffrance. Même si l'enseignant concerné n'en est pas responsable. Il faudrait à l'enfant une aide immense pour qu'il parvienne à établir en lui l'observation de sa dérive. Mais le courant a également une force immense... C'est pour l'enseignant un travail gigantesque. Il doit avant même de pouvoir œuvrer à cette "intelligence" libérer l'esprit de ce qui l'encombre. Un travail bien plus long qu'il n'en a fallu pour que le traumatisme s'installe.

Imaginons maintenant qu'il ne s'agisse pas d'un seul enseignant humiliant mais de plusieurs... Et pendant plusieurs années... Que deviendra cette intelligence ? Elle sera fossilisée dans la douleur.

Quant au savoir, il sera limité par la place prise par cette douleur.

                                               
"La bonté (Intelligence, Plénitude, Lucidité) ne peut s'épanouir dans un climat de peur. Il existe toutes sortes de peurs, la peur immédiate et la peur à venir. La peur n'est pas un concept mais l'explication de la peur est conceptuelle et ces explications varient d'un spécialiste à l'autre ou d'un intellectuel à l'autre mais l'explication n'est pas importante. Ce qui compte, c'est d'affronter le fait même de la peur. L'enseignant, ne doit pas éveiller la peur chez l'élève. La peur, sous toutes ses formes, rend l'esprit infirme, entraîne la destruction de la sensibilité et un rétrécissement des sens. La peur est le lourd fardeau que l'homme a toujours porté. Elle a donné naissance à diverses formes de superstition, religieuse ou scientifique. On vit désormais dans un monde de faux-semblants et le monde conceptuel dans son essence est né de la peur. Si dans la relation, il existe la moindre crainte, l'enseignant ne peut pas aider l'élève à se libérer de ses peurs. L'élève arrive avec tout un arrière-plan dans lequel existent la peur, l'autorité et toutes sortes de tensions." Krishnamurti.

                             
Il est aisé de comprendre qu'aucun enseignant ne peut accompagner un enfant s'il n'a lui-même instauré l'observation constante, approfondie, honnête, lucide de ses propres peurs.

Combien d'enseignants ont réellement accompli cette tâche ?

                                        


"Affronter le réel, le présent et la peur est la plus haute tâche de l'enseignant ou de l'éducateur. Il lui appartient non pas de promouvoir seulement un excellent niveau scolaire mais, ce qui est bien plus important, de donner à l'élève et à lui-même la liberté psychologique. Quand vous comprenez la nature de la liberté, vous éliminez alors toute compétition, que ce soit sur le terrain des jeux ou dans la salle de classe. Est-il possible d'éliminer complètement l'évaluation comparative sur le plan scolaire et sur le plan éthique ? Est-il possible d'aider l'élève à ne pas penser en termes de compétition dans le domaine scolaire, tout en excellant dans ses études, ses actes et sa vie quotidienne ? Veuillez garder présent à l'esprit que notre objet est l'épanouissement de la bonté et que cet épanouissement est impossible là où existe la moindre compétition. La compétition n'existe que lorsqu'il y a comparaison et la comparaison n'engendre pas l'excellence. Nos écoles ont été crées non pas pour former de simples carriéristes mais pour promouvoir l'excellence de l'esprit. "

 Krishnamurti

 

"Le savoir ne conduit pas à l'intelligence. Nous accumulons beaucoup de savoir sur bien des choses, mais il semble presque impossible d'agir intelligemment selon ce que nous avons appris. Les écoles, les collèges, les universités cultivent les connaissances sur l'univers, la science, l'économie, la technologie, la psychologie mais ces établissements aident rarement un être humain à exceller dans la vie de tous les jours. Les savants soutiennent que les êtres humains ne peuvent évoluer que grâce à de vastes accumulations d'informations et de connaissances. L'homme a pourtant vécu des milliers et des milliers de guerres. Il a amassé beaucoup de connaissances sur les diverses façons de tuer et ce sont précisément ces connaissances qui l'empêchent de mettre fin à toutes ces guerres. Nous acceptons les guerres comme une façon de vivre et toutes les brutalités, la violence et le meurtre comme faisant partie du cours normal de notre vie. Nous savons que nous ne devons pas tuer notre prochain mais le fait de le savoir reste totalement étranger à l'acte de tuer. Le savoir n'empêche pas de tuer les animaux et de détruire la terre. Le savoir ne peut pas fonctionner au moyen de l'intelligence mais l'intelligence peut fonctionner en utilisant le savoir. Le savoir ne peut résoudre nos problèmes humains. C'est l'intelligence qui le peut. "

Krishnamurti

 

Un regard sur l'Histoire montre à quel point tout cela est exact. Les progrès de la médecine sont des progrès mécaniques, les progrès de la qualité de vie sont des progrès mécaniques. Même s'ils représentent une avancée qu'il n'est pas question de renier, ils sont vides d'une substance pourtant indispensable. C'est cette intelligence. Ce regard existentiel sur le réel. Et non seulement sur la réalité.

L'école s'attache à transmettre les connaissances qui entretiennent la réalité mais à travers le voile des conditionnements. Il ne s'agit pas de tendre vers un individu lucide, capable d'une observation de tous les phénomènes inhérents à cette réalité mais uniquement de conduire l'individu à un statut de citoyen consommateur.

La crise actuelle fait d'ailleurs voler en éclat bien des illusions. À travers les générations, le rôle de l'école a été de porter les enfants à un statut social plus favorable que celui des parents. Les études sont destinées à fournir un diplôme et une qualité de vie supérieure à cette vie des ancêtres. L'objectif a pu être atteint depuis plusieurs générations parce que la croissance économique répondait aux ambitions. Des ambitions honorables. Mes parents ont eu une vie professionnelle bien plus difficile que la mienne. Je ne parle pas de celle de mes grands-parents. Je ne renie pas les structures qui m'ont permis de devenir instituteur.

Mais on voit bien aujourd'hui le désœuvrement des adultes qui voient s'effondrer leurs désirs de participer à cette vie sociale proportionnellement à leur engagement dans les études. Le cas de la jeunesse espagnole est dramatique. Ces gens qui se considèrent comme "inexistants", vides de tout, abandonnés. Loin de moi l'idée de les critiquer. Ils ne sont que des victimes d'un fonctionnement archaïque. Tout ce savoir qui se révèle inapplicable se transforme en gouffre, un néant qui les absorbe parce que toute leur existence s'est construite sur ce concept. Le savoir devait les projeter vers le haut mais c'était en fait une échelle mouvante et elle vacille, elle tremble, elle projette en bas les moins solides. Le système sauve toujours en priorité les individus les plus rentables. D'autres chercheront dans des voies parallèles et non "légales" à sauver leur mise. Et puis certains en s'écroulant emporteront avec eux des victimes choisies au hasard des rencontres. Les quatre adolescents qui ont abattu leur "camarade" et brûlé son corps. Désœuvrement, le vide des existences, aucune valeur humaine, juste une errance nourrie par le désœuvrement des adultes, par les images multiples d'un monde sordide. Ces drames ont toujours existé. Ils ne sont pas modernes. Ce qui l'est par contre, c'est leur mise à jour à une échelle gigantesque. Le même fonctionnement pervers que celui de "l'art" qui utilise la violence, la folie, toutes les dérives les plus épouvantables. La télévision n'est pas responsable, l'art n'est pas un multiplicateur. Tout ça n'est qu'un reflet. Le miroir n'est pas la réalité. Que des individus choisissent d'agrandir la dimension du miroir ne change pas cette réalité. Elle peut avoir un effet facilitateur sur des individus qui sont sur le fil du rasoir. C'est certain. Mais il est inutile d'analyser l'image reflétée. Cette futilité qui consiste à condamner les projecteurs d'images, c'est consternant.

« Ne t’invente pas des armées d’ennemis pour excuser tes propres faiblesses. » 

Si l'éducation n'est pas au service de l'intelligence, si elle ne favorise pas le développement intérieur, si elle ne stimule pas les explorations émotionnelles, les observations lucides, si elle se soumet uniquement à l'accumulation des savoirs avec une unique intention sociale, alors elle fabrique les scissions, les ruptures, les désillusions, les échecs, les images brisées d'une réalité inaccessible.

Cette impression de voir pousser des plantes alors qu'elles ne sont plus ancrées dans la terre. C'est une élévation illusoire, une suspension au-dessus d'un vide existentiel. Certains parviendront, par tous les moyens, à se maintenir dans des altitudes favorables à l'assouvissement de leurs désirs. Beaucoup retomberont au sol.

  Est-ce que l'école doit participer à cette réalité, est-ce que l'école a pour mission d'englober les individus dans l'illusoire ascension sociale ?

Il n'est pas question de brûler le système. Il s'agit de l'amener à s'observer. Mais le système en lui-même n'existe pas...Chaque individu construit le système. Il devient nécessaire de mettre un voile sur le miroir. De se détacher du reflet et d'apprendre à ne plus apprendre les reflets. C'est à la source intérieure qu'il faut remonter. 

 

 

"Nos esprits vivent dans la tradition. Le sens même de ce mot - transmettre - nie l'intelligence. Il est facile et confortable de suivre la tradition, qu'elle soit politique, religieuse ou de sa propre invention. On n'a pas besoin, dans ce cas, d'y penser, on ne la met pas en question ; accepter et obéir font partie de la tradition. Plus la culture est ancienne, plus l'esprit est attaché au passé, vit dans le passé. Lorsqu'une tradition disparaît, une autre vient s'imposer, inévitablement. Un esprit qui a derrière lui plusieurs siècles d'une certaine tradition, refuse de rompre avec elle et ne s'y résigne qu'en faveur d'une autre tradition également satisfaisante et sécurisante. La tradition sous toutes ses diverses formes, de la tradition religieuse à la tradition scolaire, nie forcément l'intelligence. Celle-ci est illimitée alors que le savoir, aussi vaste soit-il, est limité comme la tradition. Dans nos écoles, il nous faut observer le mécanisme de l'esprit générateur d'habitudes et dans cette observation, il y a activation de l'intelligence. "

Krishnamurti

 

Je suis convaincu que si le monde enseignant parvenait à établir ce travail de l'observation, de la déconstruction des traditions et des ancrages,  les conditionnements finiraient par s'effacer. Et c'est bien pour cela que les instances dirigeantes ne le veulent pas et s'opposent à toute forme de développement personnel. Ce ne sont pas les programmes scolaires de l'école élémentaire qui participent au développement des individus. C'est une aberration de le croire. Aucun enfant n'évolue en tant qu'humain en étudiant la numération ou la grammaire, ni l'informatique ou une langue étrangère, la science, l'histoire de France, l'histoire des Arts, ni tout le reste. Ces éléments pourraient effectivement favoriser ce développement personnel de l'individu s'ils étaient nourris d'une observation des phénomènes internes qu'ils génèrent. Mais dès lors qu'ils n'existent que pour eux-mêmes, ils ne sont qu'une accumulation de savoirs dénués de sens. L'objectif qui est présenté aux enfants est de répondre favorablement à la continuité des traditions ; "Tu auras un travail mon fils..." On pourrait prolonger la phrase par un "Et tu consommeras..."

Il est inconvenant de penser que les programmes scolaires sont chargés de former des individus éveillés, conscients, responsables, autonomes. Non, il s'agit bien évidemment de renforcer les identifications et l'absorption des fonctionnements archaïques. Dès lors que les enseignants adhèrent à ce formatage, ils ne tiennent pas le rôle de cette mission d'éveil inhérente au métier d'enseignant mais ils deviennent des "sergents recruteurs".

Je suis convaincu que ce travail sur l'intelligence et non uniquement sur le savoir, s'il était fait à l'école élémentaire, participerait au bien-être des individus au lieu de les conduire, soit à la rébellion, soit au découragement et dans le moins pire des cas à l'obtention d'un diplôme. Un diplôme attestant de la validité de l'embrigadement. Quelle réussite...

Il est aberrant également d'attendre la classe de Terminale du lycée pour enfin initier les individus à la philosophie. Comment justifier le fait que le parcours scolaire des enfants soit entaché d'une soumission craintive jusqu'à cette classe pour qu'enfin leur soient présentés des "penseurs" ? La raison en est très simple : le formatage est déjà validé et la philosophie ne sera donc plus une opportunité de développement mais uniquement la participation à un diplôme convoité. La philosophie en elle-même n'apparaît que comme une "épreuve" et elle est redoutable pour des esprits qui ont jusque-là été éduqués à ne pas penser à eux-mêmes mais uniquement à l'accumulation d'un savoir livresque. C'est justement cette absence de considération pour l'individu qui explique cette aversion quasi générale des élèves pour la philosophie. Jusque-là, il leur a été répété jusqu'à l'outrance et si nécessaire jusqu'au harcèlement : "Tais-toi et apprends" et là, pendant un an, il va leur être répété "Apprends mais ne pense pas à ce que les Penseurs enseignent. Contente-toi de le savoir. "

Il ne s'agit pas de le vivre. Juste de le savoir. D'ailleurs, la complexité des programmes interdit toute profondeur. Il faut juste absorber, absorber, encore et encore. Juste des éponges. C'est là que repose la Tradition. Ne pense pas, apprends, applique et transmet.

Si les enseignants considèrent qu'ils doivent œuvrer à ce marasme spirituel, alors effectivement je n'exerce pas le métier d'enseignant.

 

"Il faut comprendre toute la signification du mot responsabilité. Il vient du verbe répondre ; réagir non pas partiellement mais totalement. Le mot implique aussi de se référer au passé ; réagir à ce qui constitue à notre arrière-plan, c'est à dire se référer à notre conditionnement. La responsabilité, telle qu'on la comprend généralement, est l'action de notre conditionnement humain. Naturellement, la culture, la société dans laquelle nous vivons, conditionne l'esprit, que cette culture soit celle du pays natal ou celle d'un pays étranger. Nous réagissons à partir de ce passé et cette réaction limite notre responsabilité. Si nous sommes nés en Inde, en Europe, en Amérique ou dans quelque autre pays, notre réaction dépendra de superstitions religieuses, -toutes les religions sont faites de superstition-, du nationalisme ou de théories scientifiques. Ces facteurs, qui sont toujours limités, conditionnent notre réaction. En conséquence, il y a toujours contradiction, conflit et l'on voit naître la confusion. Cela est inévitable et crée la division entre êtres humains.

Comme le mot l'implique, la responsabilité s'applique à la totalité et concerne non pas soi-même, sa famille, des concepts ou des croyances, mais l'humanité toute entière. "

Krishnamurti

 

Je pense qu'aujourd'hui ( Ce texte a été écrit en 1976), les conditionnements ne sont plus majoritairement religieux, ni nationalistes, ni même scientifiques mais médiatiques. Les médias et le système commercial.

Étant donné l'insignifiance de ces influences, non pas leur puissance mais les "valeurs" qu'elles transmettent, il est évident que la notion de responsabilité est inefficace. L'idée de responsabilité est associée à une intention. Se montrer responsable ne se fait pas avec un objectif universel mais avec une intention égotique, intéressée. 

"Je suis responsable de ma voiture" ne signifie pas que je ne dois pas conduire n'importe comment en mettant les autres en danger, mais que je dois l'entretenir parce qu'elle est à moi !!

"Je suis responsable de mes enfants" ne signifie pas que je dois leur apprendre à être conscient de la vie mais juste à les amener à ne pas se comporter de façon à ce que des problèmes me retombent dessus.

Oui, je sais, l'humanité me désole...

 

 

"Les écoles existent primordialement pour amener une profonde transformation chez les êtres humains. C'est de cela que l'éducateur est totalement responsable. À moins que le maître ne prenne conscience de ce facteur central, il ne fera qu'instruire l'élève pour le préparer à devenir un homme d'affaires, un ingénieur, un homme de loi ou un politicien. Il y a tant de ces gens qui paraissent incapables soit de se transformer eux-mêmes, soit de transformer la société dans laquelle ils vivent. Peut-être eu égard à la présente structure de la société, faut-il des hommes de loi et des hommes d'affaires, mais quand ces écoles furent créées, ce fut et cela reste, dans l'intention de transformer profondément l'homme. Il faudrait que dans ces écoles, les enseignants comprennent cela réellement, non intellectuellement, non comme une idée mais parce qu'ils en voient, avec tout leur être, la pleine implication. Notre objet est le développement totale de l'homme et pas seulement l'accumulation du savoir.

Les idées et les idéaux sont une chose, et le fait, l’événement réel, en est une autre. Les deux ne peuvent jamais aller de pair. Les idéaux ont été surimposés aux faits et déforment l’événement de manière à le rendre conforme à ce qui devrait être, à l'idéal issu de la société. L'utopie est une conclusion formulée à partir de ce qui se passe et elle sacrifie le réel, pour le rendre conforme à ce qui a été idéalisé. C'est le processus qui s'est poursuivi depuis des millénaires et tous les intellectuels se complaisent dans les idéations. Esquiver ce qui est, c'est le commencement de la corruption de l'esprit. Cette corruption imprègne toutes les religions, la politique et l'éducation, tous les rapports humains.

L'idée détourne l'attention du fait, de ce qui est et ainsi dirige cette attention vers le chimérique. Ce mouvement de pensées pour esquiver le fait conduit aux symboles, aux images, qui prennent alors une importance dévorante. Ce mouvement pour s'écarter du fait, c'est la corruption de l'esprit. Les êtres humains se laissent aller à ce mouvement dans la conversation, dans leurs rapports, dans presque tout ce qu'ils font. Le fait est instantanément traduit en une idée ou une conclusion qui dicte alors nos réactions. Quand quelque chose est vu, la pensée le transpose immédiatement en une image, laquelle devient la réalité.

Krishnamurti

 

Le savoir est issu du passé et c'est déjà une corruption lorsque ce savoir est présenté comme un objectif final. Il l'est encore plus lorsque ce savoir est une projection vers le futur et l'obtention d'un statut inhérent à la vie en société. C'est dans cette alternance constante, ce balancement entre le passé et le futur que l'enfant sera déconstruit, éloigné de lui-même, assourdi, aveuglé, formaté. Il ne sera jamais avec lui mais uniquement relié avec le savoir ancien et ce qu'il doit faire de ce savoir pour son avenir. Passé et futur et néant entre les deux.

Le savoir nourrit les idéaux et les individus se repaissent de ces idéaux. Idéal matérialiste, religieux, professionnel, amoureux...Aucun saisissement réel des faits mais une lecture programmée construite sur un savoir ingéré. Le libre arbitre...Vaste supercherie. L'arbitre, dans ce cas, est chargé de réguler la liberté et de lui donner une voie communautaire.

« Tu seras libre dans l'embrigadement général. »

Consternant. Entreprise de destruction massive.

 Le déterminisme est un fait. Et il est impossible de s'en extraire dès lors que le savoir contribue à son maintien. Le système de l'enseignement en France est justement un système. Alors qu'il ne devrait être qu'un contre système. Ce système a une intention. C'est la participation au savoir, son extension par les individus les plus performants, et l'abrutissement des moins actifs.

Combien d'adultes continuent à apprendre une fois qu'ils sont installés dans une voie professionnelle? Je ne parle pas d'apprentissages liés à ce métier mais un apprentissage existentiel.

Combien d'adultes pensent encore ? Non pas des pensées liées aux idées, aux idéaux et au savoir, des pensées externes qui se sont incrustées au fil du temps mais des pensées internes, des observations lucides et approfondies des mouvements de pensées dans le creuset de la réalité existentielle et non de la réalité matérielle ? 

Qui donc ?

 

"Il semble que les êtres humains aient d'énormes quantités d'énergie. Ils sont allés sur la lune, ils ont escaladé les sommets les plus élevés de la Terre, déployé une énergie prodigieuse pour faire la guerre et pour produire des instruments de guerre, pour développer la technologie, pour accumuler le vaste savoir élaboré par l'homme, pour travailler chaque jour, pour construire des pyramides ou pour explorer l'atome. Quand on considère tout cela, on est frappé de voir la quantité d'énergie que l'homme a dépensée. Cette énergie a servi à explorer le monde extérieur mais l'homme en a dépensé très peu pour étudier toute la structure psychologique.

  L'action et la non-action requièrent une grande énergie. La non-action nécessite pourtant beaucoup plus d'action que l'action prétendument positive. Agir positivement, c'est contrôler, supporter, fuir. La non-action est la totale attention de l'observation. Dans cette observation, ce qui est observé subit une transformation. Cette observation silencieuse exige non seulement de l'énergie physique mais aussi une profonde énergie psychologique. Nous sommes habitués à la première et ce conditionnement limite notre énergie"

Krishnamurti

 

En début d'année, à chaque rentrée scolaire, mes élèves sont frappés par ces temps de paroles que je leur accorde, par ces multiples échanges dans lesquels nous explorons l'espace intérieur. Ils sortent de la classe avec cette impression de "n'avoir rien fait".

"On n'a rien écrit, t'as vu, on n'a même pas sorti la trousse."

Ce conditionnement qui voudrait que le travail soit associé à une action précise, matérielle, un remplissage de papier, un exercice qui sera corrigé, une note pour couronner le tout ou au moins une appréciation, un repère habituel au regard d'une matière scolaire, tout ce qui établit cette fonction de l'élève au détriment de la nature de l'enfant, ils en sont déjà remplis, salis, alourdis, en fin d'école primaire...Et ils ont pourtant encore tellement à vivre.

Cet arrachement forcené de leur être réel est une abomination. Ils ne sont déjà plus là. Ils ne sont que des copies conformes marquées par quelques plis personnels, des marges hachurées, des coins écornés, des brouillons raturés. Mais, eux, dans leur réalité intérieure, ne sont plus là.

Je leur ai parlé hier de cette image des lampadaires qu'ils peuvent aller allumer en avançant dans le savoir, comme si chaque tube enflammé par un savoir acquis permettait d'avancer dans l'ombre, vers le lampadaire suivant. Mais la question qui est venue s'ajouter à la métaphore les a ramenés à cette quête essentielle : "Qui avance ?"

Est-ce un élève ou est-ce un individu ? Comment établir la distinction et ne jamais perdre de vue l'être humain, comment ne pas se laisser recouvrir par la fonction, comment ne pas étouffer la nature intrinsèque ?

« Vous avez une Nature : celle de l’enfant.

Ici, en classe, vous avez une fonction : celle de l’élève.

Mais cette fonction ne doit jamais supplanter votre Nature. »

L'image du savoir prend une place si considérable dans leurs esprits que le porteur de ce savoir finit par en être dissous.

"Qui allume le lampadaire ?"

Le savoir n'avance pas de lui-même. Il est vital de ramener l'enfant vers cette conscience de lui-même. Il est le porteur de la lumière.

Cette non-action que je leur propose, cette rupture avec le travail scolaire, ils finissent immanquablement par y plonger. Cette liberté qu'ils vivent comme une permission à parler en tous sens, ils en perçoivent peu à peu le sens profond...Les débats, insensiblement, se concentrent, deviennent plus denses, plus ciblés... La parole s'éclaire d'elle-même. 

Il arrive un moment dans l'année où le thème lui-même s'efface devant l'observation interne. Le débat n'est plus le porteur mais il est porté par l'observateur et cette observation du cheminement intérieur crée une énergie qui au lieu d'être projetée vers un savoir à acquérir reste incluse dans le diffuseur. Le savoir n'a pas d'énergie propre. Mais il pompe l'énergie de l'individu si celui-ci n'a pas appris à rester tourné vers l'énergie qu'il porte. 

L'individu est la lumière, l'incandescence, l'énergie. Le savoir n'est que la blancheur laiteuse qui émane de cette source. 

 

"La mémoire n'a pas de place dans l'art de vivre. La relation humaine est l'art de vivre. Si la mémoire intervient dans une relation, ce n'est plus une relation. La relation a lieu entre les êtres humains, pas entre leurs mémoires. C'est cette mémoire qui divise et crée les différents, l'opposition entre le toi et le moi. Ainsi, la pensée, qui est le souvenir, n'a absolument aucune place dans la relation. Cela est l'art de vivre.

La relation s'établit avec toutes choses, avec la nature, les oiseaux, les rochers, avec tout ce qui existe autour de nous, avec les nuages, les étoiles et le ciel bleu. Toute existence est relation. Sans relation, pas de vie. Nous vivons dans une société en dégénérescence parce que nous avons corrompu les relations humaines.

Il ne peut y avoir un art de vivre que lorsque la pensée ne contamine pas l'amour. "

Krishnamurti.

 

Il convient également d'œuvrer à être en relation avec soi-même et non avec sa mémoire. Sinon, il sera bien entendu impossible d'être en relation avec les autres. Car qui serait en relation si ce n'est qu'une mémoire ?

Et là, je pense que la tache est immense, à l'échelle d'une vie entière. Quand je parle des conditionnements éducatifs, sociétaux, familiaux, historiques, il est bien entendu que tout est fondé sur la mémoire. Nos pensées sont des mémoires incessamment réactivées.

Il nous faut apprendre à penser librement, nouvellement, comme à chaque naissance, comme si à chaque instant nous apprenions à ne plus rien savoir.

Il ne s'agit pas bien évidemment de ne plus savoir rouler à vélo mais d'apprendre à "être" sur son vélo, consciemment, il ne s'agit pas de ne plus savoir entretenir son potager mais d'apprendre à « être » relié à la terre, il ne s'agit pas de désapprendre pour recommencer à accumuler du savoir mais juste de saisir la nécessité essentielle, vitale, permanente, d'aimer... 

 

"Quelle est la fonction d'un esprit holistique ? Par esprit, nous entendons toutes les réactions des sens, les émotions -qui sont totalement différentes de l'amour- ainsi que la capacité intellectuelle. Actuellement, nous donnons une importance fantastique à l'intellect. Par intellect, nous entendons la capacité de raisonner logiquement, sainement ou non, objectivement ou subjectivement. C'est l'intellect, avec son mouvement de pensée, qui conduit à la fragmentation de notre condition humaine. C'est l'intellect qui a divisé le monde du point de vue linguistique, national, religieux, qui a séparé l'homme de l'homme. L'intellect est le facteur central de la dégénérescence de l'homme partout dans le monde, car l'intellect ne forme qu'une partie de la condition et de la capacité humaines. Quand cette partie est exaltée, louée et tenue en honneur, quand elle prend une importance primordiale, alors la vie qui est relation, action, conduite, devient contradictoire et hypocrite. L'anxiété et la culpabilité apparaissent. L'intellect a sa place dans la science, par exemple mais l'homme a utilisé le savoir scientifique non seulement à son profit mais pour créer des instruments de destruction. 

L'intellect peut percevoir ses propres activités qui conduisent à la dégénérescence mais il est absolument incapable de mettre fin à son propre déclin parce qu'essentiellement, il n'est qu'une partie d'un tout"

"L'avenir de tout être humain, des jeunes comme des vieux, semble sombre et effrayant. La société elle-même est devenue dangereuse et totalement immorale. Quand un jeune affronte le monde, il est inquiet et plutôt effrayé par ce qui va lui arriver au cours de sa vie. Ses parents l'envoient à l'école puis, s'ils ont les moyens, à l'université et ils veulent qu'il trouve un travail, qu'il se marie, qu'il ait des enfants. Quelques années après leur naissance, les parents consacrent peu de temps à leurs enfants. Ils sont préoccupés par leurs propres problèmes et les enfants sont à la merci de leurs éducateurs qui eux-mêmes ont besoin d'éducation. Ces derniers ont peut-être un excellent niveau d'études et ils veulent que leurs élèves acquièrent les meilleurs diplômes, que l'école ait la meilleure réputation. Cependant, les éducateurs ont leurs propres problèmes et à l'exception de quelques pays, leurs salaires sont plutôt bas et socialement, ils ne sont pas tenus en haute estime. Donc, ceux qui vont être éduqués connaissent des moments plutôt difficiles avec leurs parents, leurs éducateurs et leurs compagnons d'études. Ils sont déjà dans ce flot de lutte, d'angoisse, de peur et de compétition. C'est le monde qu'ils ont à affronter : un monde surpeuplé, sous-alimenté, un monde en guerre, un terrorisme grandissant, des gouvernements incompétents, la corruption et la menace de la pauvreté. Cette menace est moins évidente dans les sociétés d'abondance. 

Voilà le monde que les jeunes doivent affronter et naturellement, ils ont vraiment peur. Ils pensent qu'ils doivent être libres, dégagés de toutes activités routinières, qu'ils ne doivent pas se laisser dominer par leurs aînés et ils refusent l'autorité. Pour eux, la liberté, c'est de choisir ce qu'ils veulent faire mais ils sont confus, incertains et ils aimeraient malgré tout qu'on leur montre ce qu'ils doivent faire.

Ainsi, l'étudiant est pris entre le désir de liberté et les exigences de la société qui le presse de se conformer à ses besoins à elle.

Voilà le monde qu'ils ont à affronter et auquel ils doivent s'intégrer au cours de leur éducation.

C'est un monde effrayant."

Krishnamurti.

 

Je rappelle que ce texte a été écrit en 1982...

Non seulement, rien n'a été fait pour améliorer la situation mais il est même évident que tout s'est aggravé.

Les "sociétés d'abondance" ne sont plus à l'abri de leur "croissance". L'économie ne peut plus valider la pression éducative parce que les perspectives d'avenir ne sont plus portées par cette fameuse évolution sociale. Le conditionnement de l'individu dans ce contexte prend désormais son vrai visage. Étant donné que les valeurs matérialistes ont perdu de leur aura, il ne reste rien. Et la perdition générale apparaît au grand jour.

La solution ne viendra pas des structures politiques étant donné que celles-ci tentent par tous les moyens de sauver l'ancien système. Le moi encapsulé.

Le système économique impose un système éducatif, un système de pensées, un système familial, professionnel, un engagement complet de l'individu dans une voie de croissance économique. Mais pas de croissance spirituelle. Et le mot "spirituel" continue à être perçu comme une dérive sectaire ou religieuse. La plupart des gens n'y voient que des connotations "New Age" ou de gourous infatués. La philosophie n'est pas une valeur marchande et la lucidité qu'elle préconise ne doit pas être mise en valeur. Sa pratique, cognitive, dans une classe de terminale ne met pas en péril le conditionnement. Il est déjà en place. 

La crise n'est pas encore autre chose qu'une crise économique et sociale. Elle ne prendra sa vraie mesure qu'avec la prise de conscience de l'état intérieur des individus. Pour l'instant, les politiques, les économistes, les financiers, s'évertuent à placer des pansements sur les blessures. Les dégâts collatéraux d'ordre existentiel ne sont perçus qu'à travers la détresse sociale. Il n'est pas question de nier la gravité des faits. Il y a des millions d'exclus. Et quelques milliers de privilégiés qui vont œuvrer au maintien de leurs privilèges. Tout ça n'est toujours qu'un état des lieux superficiel. Dans le sens de l'observation intérieure. C'est le changement de paradigme qu'il faut envisager. Il viendra de chaque individu et sûrement pas d'une structure étatique. Aucun état ne voudrait d'une Révolution spirituelle. Les candidats à la Présidence ne parlent que de changements matérialistes. Aussi importants soient-ils au regard de ces millions d'exclus, ces changements ne représentent qu'une tentative de maintien du paradigme. Pour la raison évidente que ce maintien permet le maintien des privilèges.

Pour ce qui est de l’Éducation nationale, il est évident qu'elle ne proposera jamais ce changement. Elle est au service de l’État et les "éducateurs" sont eux-mêmes les serviteurs ou même des collaborateurs La pyramide est en place. Système féodal. Lorsque j'ai écrit au ministre, il y a de ça, une vingtaine d'années, j'ai été convoqué par l'inspecteur et "cassé" : « devoir de réserve, respect de la hiérarchie, rappel de mon statut de fonctionnaire... » Blocage de salaire pendant sept ans. Il leur suffisait de ne pas venir m'inspecter. Je n'ai pas changé de point de vue pour autant. Et je sais même avec le recul combien j'avais raison. Je n'avais juste pas perçu totalement l'ampleur de la manipulation.

Il y a une chose qui m'interpelle dans le texte de Krishnamurti. À mon sens, ça n'est pas "le monde qui est effrayant." C'est l'état intérieur des individus qui le constituent. Un groupe n'existe pas pour lui-même. Il n'est que l'assemblage des individualités. Il conviendrait donc de dire plutôt que "les individus sont effrayants" et que l'assemblage de ces individualités forme un monde effrayant. 

 

Plus effrayant encore est de considérer le fait que ces individus, une fois unifiés, n'existent plus individuellement. Là, on entre dans l'horreur.

Et lorsqu'un groupe existant dès lors par lui-même s'écroule, non seulement les individus perdent leurs repères, mais ils ne peuvent plus exister individuellement. C'est la que la "crise" prend toute son ampleur.

Oui, mais il y a « les élections pestilentielles » qui viennent à point nommé pour rassembler et magnifier de nouveau les identifications. Et on repart pour un tour...Un petit tour...Tout petit...

 

"Nous avons voulu mettre de l'ordre dans notre société par une action politique et ainsi nous sommes devenus dépendants des politiciens. Pourquoi les hommes politiques ont-ils pris une telle importance, de même que les gouvernements et les dirigeants religieux ? Est-ce parce que nous dépendons toujours d'agents extérieurs pour mettre de l'ordre dans notre maison, est-ce parce que nous dépendons de forces extérieures pour contrôler et façonner notre vie ? Les autorités extérieures comme les gouvernements, les parents, les leaders de toutes sortes semblent nous rassurer sur l'avenir. Cela fait partie de notre tradition de dépendance et de soumission. C'est cette tradition accumulée depuis très longtemps qui conditionne notre cerveau. L'éducation a admis ces coutumes et c'est ainsi que le cerveau est devenue mécanique et répétitif."

Krishnamurti.

 

Plus cette société est complexe dans ses réseaux, plus la dépendance se renforce. Pour une raison très simple : chaque individu est encore plus égaré. Il lui est impossible de se servir des réseaux pour trouver en lui une éducation individuelle. C'est comme être perdu dans une forêt. Plus le sentiment d'être perdu est grand, plus la perdition se renforce. La peur annihile toute réflexion, la panique conduit l'individu, l'orientation devient anarchique, l'individu erre au hasard de ses intuitions et ses intuitions sont totalement fausses parce qu'il n'est pas en lui, dans une plénitude d'esprit mais dans un chaos intellectuel, sensitif, émotionnel.

Au regard de la société, le fonctionnement est identique et les individus se tournent vers des "leaders" pour qu'un chemin soit proposé. Alors que ce sont justement ces "leaders", tout aussi égarés intérieurement, qui ont déclenché le chaos.

Dans une classe, les jeunes enfants apprennent déjà à se soumettre à l'autorité de "leaders" alors que ce sont ces leaders qui les ont placés dans une situation chaotique. Le fait que les apprentissages soient imposés, sans aucune nécessité réelle, mais en fonction de "programmation ministérielle",  génère une inquiétude. Cette inquiétude instaure un phénomène de dépendance étant donné que les enfants doivent se soumettre à la parole du maître pour s'extraire de ce chaos. Leurs aptitudes ne sont reconnues que dans ce cadre limité des apprentissages.

Vingt ans d'éducation à la soumission. Le conditionnement est en place. Les enseignants se retirent, les politiciens les remplacent, les marchands s’enrichissent, les financiers se réjouissent.

Le Mal est ancré…

                                            

 

 

   APPRENTISSAGE EXISTENTIEL

J'utilise parfois une métaphore pour montrer aux enfants le chemin qu'ils parcourent dans les apprentissages cognitifs. Il s'agit des lampadaires. Sur le chemin de la connaissance, ils vont rencontrer un lampadaire qu'il s'agit d'allumer. C'est le travail qu'ils vont fournir qui va alimenter en énergie la colonne jusqu'à atteindre l'ampoule d'où jaillira la lumière. Cette lumière va éclairer le chemin qui se présente devant eux et ils devineront dans l'obscurité la silhouette du lampadaire suivant. Il faudra qu'ils s'aventurent sur le chemin en profitant de la lumière du lampadaire qu'ils viennent d'allumer, ils devront accepter de progresser dans une semi-obscurité, des zones d'ombres, ils devront éviter les pièges sur le chemin, des trous, des ornières, les fossés du bas-côté. Si l'exploration se révèle trop pénible, ils pourront toujours venir se ressourcer à la lumière du lampadaire allumé. Il n'y a aucun échec dans ce repos nécessaire, juste une accumulation des nourritures indispensables pour se projeter de nouveau sur la route. Avancer en terrain inconnu dans un état de stress, de peur, de tension, n'est nullement favorable. Les émotions génèrent des obstacles illusoires, comme des fardeaux qui viennent compliquer davantage la tâche. 

On peut utiliser également la progression des alpinistes sur une montagne himalayenne. Ils vont se charger de tout le matériel nécessaire pour aller installer le premier camp. Ils vont monter lentement pour que leur organisme s'habitue à la pression de l'environnement. Quand ils atteindront un replat favorable à l'installation du camp 2, ils s'accorderont un repos prolongé afin que leur organisme récupère des efforts produits et accumulent les forces nécessaires pour la suite. Ils repartiront lorsque le cheminement aura été minutieusement observé aux jumelles, discuté, préparé, que chacun connaîtra sa tâche, que le matériel indispensable aura été réparti dans les sacs. Il est possible que la montée vers le camp 3 n'aboutisse pas au premier essai. Trop difficile. Ils poseront le matériel et redescendront au camp 2 reprendre des forces. Aucun échec dans cette décision mais l'acceptation des délais, la reconnaissance en eux de leurs faiblesses. Ils doivent s'accorder ce repos, peut-être même redescendre jusqu'au camp 1 pour que ce repos soit encore plus bénéfique.

 

Cette validation des connaissances, ce repli vers des territoires connus, ce repos nécessaire avant une nouvelle exploration, une nouvelle avancée en terrain inconnu, les enfants le vivent continuellement. Il est indispensable de leur faire comprendre qu'il n'y a aucun échec dès lors que l'individu reste engagé dans le cheminement à venir. Avancer coûte que coûte est un risque inutile et dangereux. C'est soit une prétention exacerbée, soit une inconscience. Nullement une sagesse.

 

Qu'en est-il au regard de l'apprentissage existentiel ? La différence essentielle, à mes yeux, se trouve sur l'absence de balisage. Dans l'apprentissage cognitif, chaque étape à venir est connue, répertoriée, cadrée, préparée. L'enfant avance dans un terrain qui lui est inconnu mais l'enseignant en connaît chaque étape.

Dans l'apprentissage existentiel ou spirituel, chaque individu avance dans un territoire qui a certainement été parcouru par d'autres explorateurs mais leur expérience ne peut pas l'aider. Il n'y a pas de chemin commun. Dans les apprentissages cognitifs, les routes sont partagées par des millions de voyageurs. Seul, le temps nécessaire à chacun variera. Quelles que soient les routes choisies, elles ont déjà été parcourues et les balisages installés.

Dans le domaine spirituel, je ne pense pas que les routes empruntées par les prédécesseurs puissent permettre une avancée certaine. Il ne s'agirait que d'une illusion. Le fait de connaître un peu les écrits de Krishnamurti ne me fait pas progresser sur le chemin que cet homme a emprunté. Je reste immanquablement sur un chemin personnel. Sans doute que les réflexions qui me sont proposées participeront à l'accumulation de l'énergie interne indispensable à l'éclairage de mes lampadaires mais ça ne sera jamais les lumières des autres explorateurs.

Le marcheur spirituel est seul sur son chemin. C'est peut-être cette solitude qui rebute tant les humains. 

L'accumulation des savoirs cognitifs favorise les rencontres et surtout les comparaisons entre individus, ce qui contribue à l'image de l'ego.

Dans l'exploration spirituelle, il n'y a aucun palier identifiable, aucun diplôme, aucune étape commune. Et par conséquent aucune comparaison possible.

"Ah, je suis plus éveillé que toi ! "

Absurdité totale qui confère à son propriétaire la nécessité de retourner au premier lampadaire...Il n'a rien compris. D'un point de vue spirituel.

 

 

    DES ÉTAPES SPIRITUELLES

 

J'essaie d'identifier depuis quelques temps les étapes de ce cheminement. C'est flou encore...

1) La socialisation.

C'est l'intégration à la famille et à l'environnement socio-culturel. Cette construction du Moi contribue bien entendu à l'identification et à un engrenage qui peut durer une vie entière...Le lien avec la dimension spirituelle est inexistant ou très limité. L'individu est conditionné par la société où il vit et l'enseignement scolaire s'est chargé de lui faire admettre l'idée qu'il sera ce qu'il fera dans cette société.

Kipling disait : "Tu seras un Homme, mon fils..."

L'enseignement et la société qu'elle sert répète : "Vous serez des consommateurs, chers enfants et vous contribuerez également, pour les meilleurs d'entre vous à faire consommer la masse."

Il n'y a bien entendu pas de prise en considération de l'individu mais bien uniquement celle de la masse toute puissante.

 

 

2) La rupture.

Il suffit parfois d'un événement, un choc émotionnel, un flash existentiel. La maladie, la souffrance psychologique, la douleur physique...L'individu n'y est pour rien, il ne maîtrise rien. La prise de conscience qui en résulte provoque des questionnements insolubles, un foisonnement insoumis d'interrogations, comme si avait volé en éclat une chape de plomb sur la conscience. C'est la fusion avec l'âme, et plus profondément encore avec l'Esprit. Dans une vision ternaire de l'Homme, le mental est un ouvrier au service de l'âme, l'âme étant le miroir se tournant simultanément vers ce mental qu'elle dirige et l'Esprit qui l'illumine. L'Esprit est à la source de la conscience unifiée alors que jusqu'ici, le mental évoluait dans une dimension duale : moi et mon environnement. Cette étape déclenche une découverte anarchique de l'inconscient alors que jusqu'ici il était nié et repoussé, n'apparaissant que dans des actes inconsidérés et inexpliqués. La création artistique vient s'adjoindre bien souvent à cette exploration. Cette sublimation des mondes intérieurs permet la cartographie des mondes inconnus dont les effluves remontaient parfois, de façon sporadique, à la surface de la vie événementielle.

 

3) Exploration.

Il s'agit d'œuvrer désormais, de façon organisée, à cette exploration de l'inconscient et de favoriser l'émergence de la conscience sacrée, et non seulement de la conscience du Moi. Les identifications vont se dissoudre, les attachements vont se perdre, les conditionnements vont se révéler.

Le danger est de se croire arrivé...Alors qu'on vient de faire le premier pas.

 

4) ?

Je ne sais pas de quoi il s'agit. Mais les horizons sont immenses.

 

 

   ÉCOUTER L’INTÉRIEUR

Voir ce qui se passe en nous, baliser le chemin...

Ce matin, avec les enfants dans la classe, je m'aperçois qu'une élève continue à utiliser en calcul mental une technique travaillée au CE2 pour accéder à la soustraction. Elle n'a toujours pas validé la méthode soustractive et continue à utiliser le complément de "l'addition à trou."

Pas un problème en soi si ce n'est ce que cette attitude figée révèle.

Explications.

"Tout au long de votre vie, vous devrez abandonner des choses apprises pour accéder à une maîtrise plus profonde de ce que vous apprenez. Et lorsque vous aurez appris cette nouvelle technique, vous devrez de nouveau la délaisser pour franchir un nouveau palier. Il ne s'agit pas de l'oublier mais juste de prendre conscience qu'elle est devenue insuffisante et que vous possédez en vous, le potentiel pour relancer l'apprentissage. Imaginez que vous êtes entre deux lampadaires, on en a déjà parlé. Celui sous lequel vous êtes, illumine et vous vous y sentez en sécurité. Dans votre dos, vous apercevez le lampadaire plus ancien, celui que vous avez déjà abandonné depuis un moment et dont la lumière acquise vous a permis d'avancer et d'arriver là où vous êtes. La différence maintenant, c'est que le lampadaire suivant est bien plus éloigné que tout ce que vous avez connu jusque-là. Vous ne disposez pas d'un horizon dégagé, les zones d'ombres sont vraiment profondes, étendues, inquiétantes. Vous pourriez vous contenter de rester là où vous êtes, après tout cette lumière est douce et apaisante. Mais il y a un phénomène qu'il ne faut pas oublier, qu'il ne faut jamais quitter des yeux. Si vous restez là où vous êtes, vous allez épuiser la source d'énergie dont vous bénéficiez à l'instant. Il est inconcevable d'imposer à la Vie la fixité, l'immobilité, le refus d'avancer. La Vie a toujours été lancée dans ce mouvement vers l'avant et vous faites partie de ce mouvement. 

Souvenez-vous des séances de ski de cet hiver. Certains connaissaient juste le chasse-neige et pouvaient s'en contenter mais ils ont rapidement vu que cette fixité leur interdisait l'accès à des pistes plus exigeantes. Il fallait abandonner le chasse-neige et parvenir au ski parallèle, au dérapage, à l'appui sur le ski amont...Il fallait quitter cette sécurité et accepter d'avancer en terrain inconnu, de se "mettre en danger", de risquer la chute, d'éprouver cette peur ennemie. Vous étiez sous un lampadaire et il vous fallait accepter les territoires inconnus. Et vous l'avez fait. Et le bonheur du ski s'est nourri de ce chemin parcouru, ça n'était pas que le plaisir d'aller sur d'autres pistes mais aussi ce bonheur en vous d'être parvenu à dominer cette peur, à accepter cet abandon des choses connues.

Tout ce que vous allez vivre pendant toute votre vie ressemble à ce parcours. En mathématiques, en sport, en amour, dans toutes les passions qui vous animeront. Il est essentiel de savoir toujours où vous en êtes. Essentiel d'identifier la lumière dont vous disposez et de vous féliciter du chemin parcouru pour tendre votre regard intérieur vers l'ombre qui vous attend.

La fixité n'est pas naturelle. C'est la peur qui l'installe. Apprenez à vivre votre peur et à comprendre ce qu'elle vous enseigne. La Vie porte en elle cet élan. Sinon, elle ne serait pas passée de l'amibe à la baleine bleue.

 

 

   LA TEMPÊTE

 

Une discussion très intéressante aujourd'hui en classe.

J'ai posé une question de mathématiques à une élève qui a beaucoup de mal à gérer les émotions qui surviennent dès qu'elle est sous le "feu des projecteurs."

Elle ne trouvait pas la réponse alors que je savais qu'elle en était parfaitement capable. J'ai stoppé sa réflexion et je lui ai demandé "d'observer" ce qui se passait en elle...Moment de silence et puis elle dit, tout doucement,

"Ça me fait chaud...

-Qu'est-ce qui te fait chaud ?

-C'est quand je ne trouve pas la réponse.

-Oui, ça je le sais mais qu'est-ce qui déclenche, intérieurement, cette sensation de chaleur ?

-C'est parce que j'ai honte de ne pas trouver la réponse et je vois que les autres qui lèvent le doigt ont déjà trouvé, alors ça m'énerve contre moi.

-Oui et bien c'est tout simplement de la peur et tout ce qu'elle déclenche."

Silence.

Je voulais leur donner à tous une image pour expliquer le phénomène.

"Imaginez une personne qui décide d'aller balayer les feuilles des arbres qui couvrent sa terrasse. Le vent souffle par rafales et à chaque fois qu'il arrive à former un petit tas de feuilles, il y a une bourrasque très forte qui éparpille toutes les feuilles. Et bien, dans votre crâne, c'est la même chose. C'est la tempête. Les feuilles qui tourbillonnent dans tous les sens sans que vous puissiez les attraper, ce sont vos connaissances, tout ce que vous avez appris, qui est en vous mais tout vole de façon anarchique et vous ne pouvez rien en faire. Il faut calmer la tempête pour que les feuilles se reposent au sol et que vous puissiez les saisir et vous en servir. Sur une des feuilles, il y a la réponse à la question qui est écrite."

Plusieurs enfants interviennent.

"Moi j'ai toujours la même phrase qui tourne dans la tête : mais pourquoi est-ce que je ne trouve pas la réponse."

-Et tu penses que cette phrase peut t'aider ?

-Oh, ben non, ça ne sert à rien.

-Et qui a fabriqué cette phrase dans ta tête ?

-Ben, c'est moi.

-Alors, il n'y a que toi qui peux la faire disparaître. C'est pour ça que je vous dis tout le temps qu'il faut vous observer intérieurement. Cette peur, elle n'est pas tombée en toi du plafond, elle ne passait par là par hasard et elle se serait dit : tiens, je vais aller embêter cette petite fille. Moi, quand j'étais petit et que j'avais envie d'aller faire pipi la nuit, j'étais terrorisé par le noir dans le couloir et je ne devais pas allumer la lumière pour ne pas réveiller mon frère. Alors, je longeais le mur en collant mon dos pour que personne ne m'attaque par derrière...Qui avait inventé cette peur ? C'est moi, bien sûr. On a tous des peurs imaginaires. Il faut les regarder et discuter avec elles et donc avec soi."

On a continué la discussion pendant un moment et j'ai repensé à cette réflexion des enfants qui lèvent le doigt pour donner la réponse qu'ils pensent détenir. Cette honte, ce stress, cette peur que ces doigts levés génèrent ne sont absolument pas favorables à l'enfant qui a été interrogé. L'objectif pour moi est de voir si d'autres enfants suivent, réfléchissent, souhaitent participer mais par la même occasion, je déstabilise un enfant. C'est moi qui crée cette situation de stress.

La question est donc de savoir si je ne devrais pas interdire aux enfants de lever la main tant que le premier enfant interrogé réfléchit et dire que je peux interroger n'importe qui d'autre dans un moment si je pense que le premier enfant ne trouvera pas.

De plus, il est fort probable que ceux ou celles qui ne cherchent plus parce qu'ils voient des doigts levés se sentiront sous la "menace" d'être désignés et par conséquent, ils continueront à chercher la réponse.

L'objectif de la participation de tous serait atteint et le premier enfant serait "libéré" de cette pression du groupe.

Ce qui est évident en tout cas, c'est que la gestion des émotions est un objectif prioritaire de la classe. Et il faut garder à l'esprit que la pression de la classe est néfaste. Le travail en groupe a cette capacité à libérer les enfants les plus émotifs et c'est donc une pratique très positive.

L'analyse de la pratique...L'essentiel du travail à mener sur soi.

 

 

  L'APPRENTISSAGE

Je joue souvent au tennis avec ma Belle et je suis intrigué par les phénomènes de l’apprentissage. Je sais faire un coup droit à plat, un coup droit lifté mais j’avais du mal avec le revers. Et bien, lorsque j’ai cherché à travailler particulièrement ce coup-là, l’ensemble de mon jeu s’est déréglé…

Il m’a fallu beaucoup de temps pour mettre en place ce revers à une main et tout autant à retrouver la palette des coups que je maîtrisais déjà.

L’image qui m’en vient, c’est celle d’une ligne droite, continue, stable. Elle représente ce que je sais déjà faire. Vient s’y superposer dans l’apprentissage une ligne alternant les hauts et les bas, des courbures plus ou moins prononcées qui couvrent la ligne droite comme une vague de parasites. La connexion avec les acquis est considérablement perturbée par ces parasites générés par l’apprentissage, comme si l’énergie devait être exploitée au-delà de la consommation habituelle et que l’individu tout entier s’en trouvait perturbé. Je perds ma concentration, je perds confiance, je me contracte, j’en oublie les fondamentaux, j’en oublie partiellement tous mes acquis.

Il faut persévérer et rester conscient du phénomène, l’accepter, parvenir à refouler la frustration. Cette frustration est extrêmement perturbatrice et énergivore. Si elle s’impose, l’apprentissage est considérablement entravé. S’il ne s’agit que d’un jeu, la peur de perdre le match ne vient pas surenchérir encore le trouble mais dans une compétition, l’effet serait désastreux. On entend d’ailleurs souvent les sportifs professionnels parler de cette frustration.

 

Il est aisé d’imaginer ce qu’éprouve un élève tout au long de sa scolarité si personne ne lui explique ces phénomènes intérieurs…

Il ne s’agit donc pas tant de clore un programme scolaire sur une année mais bien avant tout d’amener les enfants à cette observation.

Je leur ai donc dessiné ces deux lignes au tableau, une ligne droite et une ligne aux courbes prononcées, couvrant la première.

« Gardez cette image en vous. Observez ce qui se passe, restez en paix avec vous-mêmes. Tout ce qui se produit est un phénomène naturel. Si vous donnez votre énergie à la peur, vous accentuez la puissance des parasites et vous retardez le retour du calme. C’est comme lorsque vous entrez dans un lac aux eaux pures et translucides. Les alluvions déposées au fond vont être agitées par vos mouvements et vont troubler la clarté de l’eau. Si vous cessez de bouger, ils finiront par se déposer et l’eau retrouvera sa pureté. Il en est de même dans votre esprit.

Calme et attentif. Voilà l’objectif

 

 

  RETOUR DE FLAMME

Agressions sur les professeurs

On ne les compte plus depuis le début de l’année, mais qu’en est-il envers les élèves ?…

Hier, un ancien élève vient me voir en classe. Il est dégoûté, désespéré, déprimé, au fond du trou. Un petit gars, dans une situation familiale très difficile, aucun soutien, non pas parce que les parents ne le souhaitent pas mais parce qu’ils ne peuvent pas, en survie constante, une maladie lourde pour le père, une maman qui gère comme elle peut. Et bien, ce petit gars a reçu cette appréciation sur un devoir d’Anglais : « Qu’est-ce que tu fais au collège, tu viens te chauffer près du radiateur ? »

Au CM2, il a bossé comme un mort de faim, il a progressé toute l’année, il était fier de lui, il avait retrouvé une estime, une envie d’apprendre, ses faiblesses n’étaient plus une condamnation mais une opportunité de se battre, de devenir meilleur. Et là, en un mois de classe, l’image qu’il a de lui, c’est celle d’un « nul ».

Tous les jours, en France, des enfants sont spirituellement « poignardés » par des professeurs qui n’ont aucune conscience du mal qu’ils font, qui sont incapables de comprendre, de ressentir, de partager, d’avoir la moindre compassion, d’éprouver le moindre amour.

Et les médias vont hurler quand ils seront poignardés.

Qui se pose la question de ce que vivent les enfants ?

 

Je dirai que le prof est responsable de ce que les élèves lui font vivre. Non pas qu'il est responsable de la situation extérieure à sa classe, de toutes les difficultés inhérentes à la société, chômage, misère sociale, angoisses générées par les images de ce monde, contre tout cela il ne peut rien mais il se doit d'être le "Maître" du sanctuaire que doit être l'école. Les enfants qui y viennent n'ont pas à y souffrir et cela n'enlève en rien leur devoir de travail. L'immense différence au regard du monde extérieur, c'est qu'à l'école ils sont en droit d'attendre un regard accueillant, attentif, respectueux, une attitude nourrie par la patience, l'écoute, l'échange surtout, l'échange...Combien sont-ils ces professeurs qui connaissent réellement leurs élèves? S'ils ne voient face à eux que des élèves, comment pourraient-ils espérer établir une relation respectueuse puisqu'ils nient dès le départ, l'individu lui-même ? C'est à l'adulte enseignant de faire le premier pas. Pas l'inverse. Les enfants et même les adolescents ne savent pas encore observer leurs propres fonctionnements. Ils agissent à l'instinct et leur instinct les conduit à une position défensive si l'adulte, face à eux, se contentent de monter au front... Je n'ai pas respecté mes professeurs "à priori" mais parce que je sentais profondément qu'ils nous respectaient. L'attitude inverse est tout autant vraie. Mais il est bien plus facile d'instaurer un rapport de forces, c'est à la portée de n'importe qui. La formation des enseignants est similaire à celle des gradés de l'armée. "Nous ne vous demandons pas d'en faire des hommes mais des techniciens. Montrez leur que vous possédez le savoir dont ils ont besoin pour trouver leur place. Qu'ils vous soient soumis. Mettez en place un conditionnement favorable à l'obéissance. Ils n'ont pas à comprendre ce qu'ils font, ils doivent juste appliquer vos directives."

À l'inverse, on peut apprendre aux enfants à observer ce qu'ils vivent. Un exemple : j'ai expliqué cette semaine que lorsque j'avais décidé au tennis de passer du revers à une main au revers à deux mains, j'avais réalisé que l'ensemble de mon jeu s'était détraqué. Tout à fait normal. On apprend par paliers et il faut accepter que les acquis précédents soient atteints lorsqu'un autre apprentissage se met en place. Il faut apprendre la patience et l'attention, apprendre à rester positif et appliqué, refréner la colère ou le dépit, ne pas considérer que l'objectif est plus important que l'acte présent etc etc...
Pourquoi les enseignants ne parviennent pas, pour beaucoup d'entre eux, à établir ces échanges existentiels, puisqu'il s'agit bien de ça ? Parce que la formation initiale ne les a pas amenés à cette voie ? Et pourquoi ne réalisent-ils pas que c'est le nœud du problème, pourquoi ne s'y engagent-ils pas d'eux-mêmes? Pourquoi attendent-ils des solutions techniques à un problème qui ne relève pas de la technique? On nous dit maintenant que tout ira mieux parce qu'on va travailler le mercredi matin, que le calendrier va changer, qu'on va revoir les programmes et patati et patata...Trente ans que je vois les mêmes plantages. On marche à l'envers et NOUS sommes responsables. Pas les enfants. Et qu'on ne vienne pas me dire que ce que je prône ne fonctionne que dans des classes "tranquilles". J'ai été éducateur sportif pour délinquants adolescents caractériels et j'ai enseigné en SEGPA. Et puis d'ailleurs, les classes "tranquilles", ça fait un moment que ça n'existe plus. Où que ça soit. Alors, on fait quoi ?

Pour ce qui est des bulletins trimestriels, je n'en fais pas. J'écris quatre lettres dans l'année à chaque enfant. Des lettres dans lesquelles je leur parle d'eux, de leurs progrès, de leur attitude, de tout ce que je ressens à travers ces instants de vie commune. Aucun jugement. Un partage. Des droits et des devoirs mais surtout, surtout en ne mélangeant jamais que ce que l'enfant fait n'est pas ce qu'il est. Le contenant avant le contenu. Toujours.

Les médias ne parlent que de certains cas d'agressions, qu'il s'agisse de professeurs ou d'élèves. On connaît la vue extrêmement étroite des « merdias » et leur parti pris pour leur audimat. La réalité du terrain est toute autre. Je pourrais vous parler pendant bien longtemps de tous les cas que je connais personnellement d'enfants humiliés, d'enfants qui quittent le système scolaire, non pas parce qu'ils n'ont pas les capacités à apprendre mais parce qu'ils sont au bout, psychologiquement. Non, je ne fais pas d'amalgame avec les professeurs agressés pour avoir abordé des sujets sensibles au regard de certains élèves. Le sujet est éminemment complexe. De la même façon, je connais aussi des professeurs qui œuvrent au bien être de leurs élèves à travers les apprentissages. Ils sont nombreux eux aussi. Mais je connais aussi leurs difficultés au regard de la hiérarchie, de "l'équipe pédagogique", des proviseurs, du ministère. Quand un professeur se voit reprocher une "trop grande complicité" avec ses élèves et la raison de leur rébellion avec des professeurs "autoritaristes", je me dis qu'il y a vraiment quelque chose de pourri dans ce royaume.

Rudolf Steiner disait qu'il ne sert à rien de lutter contre la vieille école, il faut juste attendre qu'elle meure. Mais combien d'enfants "morts" compterons-nous avec elle ? Suffit-il de se dire qu'il en a toujours été ainsi et que l'école ne peut pas tout régler? Non, elle ne le peut pas, c'est évident. Mais, elle n'a pas pour rôle d'accroître les douleurs. Je me souviens très bien de ma scolarité. J'ai rencontré des hommes et des femmes remarquables. Peu, mais ils m'ont considérablement marqué. Je suis devenu enseignant en me nourrissant de leur exemple. Je me souviens aussi très bien de ceux et celles qui m'ont cassé. Jusqu'à en tomber malade. J'ai cinquante ans aujourd'hui et je ne supporte plus l'idée que rien n'a changé. Claude Allègre parlait de "mammouth". Je préfère le terme de "fossile". On ne change pas un fossile. On le brise, on le réduit en poussière ou on le met derrière la vitrine d’un musée.

 

Aucun professeur ne sera jamais parfait pour la simple raison que nous sommes dans une dimension humaine. En technologie, on peut parfois parler de perfection. Dans une classe, on peut viser la perfection en sachant qu’elle restera inaccessible. Elle consistera uniquement à refuser catégoriquement les stéréotypes, les amalgames, les « méthodes », les jugements péremptoires, l’idée que plus aucune évolution n’est envisageable, elle consistera à écouter, à ressentir, à être patient, attentif, accueillant. Elle consistera aussi à être rigoureux, intransigeant quand il faut l’être mais en étant capable de justifier chaque décision, non pas au regard d’un règlement intérieur mais au regard de l’humanité.
Dans une classe, chaque enfant est une individualité mais il évolue au cœur d’un système familial, sociétal, il a une histoire personnelle et elles sont de plus en plus complexes…Il ne s’agit pas pour tous les acteurs qui se croisent de "soutenir" l’un ou l’autre, de s’opposer, de soumettre, de convertir mais d’œuvrer conjointement, en bonne intelligence, à l’éveil de l’enfant. Bien évidemment que c’est difficile mais rien n’est possible en se figeant dans une citadelle. L'échec, sinon, est déjà programmé. Nous n’accueillons pas des élèves, nous accueillons des enfants. Ils rentrent dans les enceintes scolaires avec leur histoire et il est aberrant d’espérer les voir entrer, « nus » et disponibles. Soit, l’ensemble de l’individu est pris en considération, soit on se heurtera à un élève, c’est inévitable. Bien évidemment qu’il faut laisser du temps aux enseignants pour valider une telle démarche. Encore faut-il qu’ils l’acceptent. Je connais une professeur qui s’est vue reprocher par « l’équipe pédagogique » d’un collège sa trop grande complicité avec les élèves, c’était de sa faute si les élèves ensuite se rebellaient dans les autres cours. La hiérarchie n’aime pas les singularités pédagogiques, elle n’aime pas que les enfants soient considérés, qu’ils ne soient pas que des élèves.

« C’est le terreau du désordre, » lui a-t-on dit.

 Non, c’est le ferment de l’hum

 

 

  ÉVALUER OU DÉVALUER ?

« Évaluer »… un mot à la mode ! Une orientation actuelle de la pédagogie tend à donner à l’évaluation une place prépondérante : « il faut tout évaluer » (dans le sens contrôler). D’ailleurs, de plus en plus, les élèves ne travaillent plus pour apprendre… mais pour avoir des notes qui leur permettent de ne pas être trop remis en cause par leurs professeurs et leurs parents. L’évaluation est devenue un "but en soi" alors qu’elle ne devrait être qu’un moyen ! Et pour nos dirigeants, la culture de l’évaluation constitue une véritable religion : on doit évaluer pour comparer, pour récompenser ou sanctionner, pour mettre en compétition les élèves, les enseignants et les établissements scolaires… Peu importe ce qui est important pour les futurs adultes, il faut que la France fasse meilleure figure dans les tests comparatifs internationaux (PISA)… pour montrer que les réformes entreprises étaient les bonnes (!!!) Et les types de connaissances enseignées, pour se construire en tant que personne ou pour avoir de meilleures notes à une somme d’exercices, sont très différents ! Répondre à des tests demande l’appropriation de "trucs", de recettes à savoir souvent "par cœur", sans forcément en comprendre le sens. Apprendre pour soi sert à connaître le monde environnant et permet d’agir sur lui. C’est bien différent ! Pour faire simple, on peut dire qu’évaluer constitue une activité essentielle… pour apprendre. Mais cela ne se résume pas en un certain nombre d’interrogations, écrites ou orales, de devoirs notés et autres bacs ou brevets blancs… Évaluer est un travail de tous les instants. Un enseignant digne de ce nom (pas celui qui récite son cours assis à son bureau, en se gargarisant de belles formules et en faisant des effets de manche !) analyse continuellement la progression de son travail, à travers les réactions de ses élèves qu’il observe sans cesse (donc qu’il "évalue" !). Cela lui permet d’affiner son parcours, de revenir sur un point qui n’a pas suffisamment été intégré, de remédier par un autre chemin à un obstacle non encore renversé par tous… Voilà ce qu’est une "évaluation" véritablement efficace (dite évaluation formative), qu’il ne faut pas confondre avec les "contrôles" sommatifs en fin de parcours… qui le plus souvent ne font que constater sans rectifier réellement ! L’évaluation ne doit donc pas rechercher la faute mais l’erreur… sans oublier tout ce qui est réussi : une erreur est un constat qui signale un obstacle, une faute est un jugement négatif sur l’erreur. Pourquoi certains élèves en difficulté réussissent particulièrement bien à apprendre sur ordinateur : parce que celui-ci signale les erreurs (sans jugement), permet de les rectifier… et ne sanctionne pas les échecs ! Il est fondamental d’évaluer sans dévaluer, si on ne veut pas détruire la confiance qu’un enfant peut avoir en lui-même, confiance qui est le moteur principal des apprentissages !

 

 

 LES NOTES

Je ne pense pas du tout que cette "accoutumance aux notes dans le système scolaire soit du fait des parents d'élèves.

Tous les ans, je fais une réunion de classe avec mes parents d'élèves et ils sont tout à fait à l'écoute quant à un autre système "d'évaluations". Ils savent ce que représente la douleur d'un enfant face à une notation bien souvent arbitraire.

Il faut comprendre ce que ce système représente dans la tête des enseignants. Il s'agit avant tout d'un pouvoir, d'un rapport de force, d'un jugement. Il ne s'agit pas de donner des "repères" comme le disent les Ministres qui se succèdent. Eux  ne cherchent qu'à maintenir un système qui leur permet d'avoir des statistiques, des graphiques, des barèmes, des pourcentages et par là même un moyen de pression sur les enseignants. On manipule plus facilement une corporation qui se retrouve elle-même en échec, face à l'échec de leurs élèves...Le serpent qui se mord la queue. L'humain n'a jamais été la priorité des ministres de l’Éducation nationale et ne le sera jamais. La plupart des enseignants adhèrent à ce système parce qu'ils y trouvent  la justification à leur entêtement à imposer des notes. Ce qui est effrayant, c'est qu'ils ne voient pas dès lors qu'ils scient eux-mêmes la branche sur laquelle ils végètent en piaillant contre les élèves alors que c'est la hiérarchie qui les condamne au prolongement sans fin des conflits avec les enfants et les parents.

Il faut croire que la caste enseignante n'arrive pas à faire appel à la lucidité qu'ils réclament chez leurs élèves.

La notation des élèves n'est que le reflet de l'incapacité de la plupart des enseignants à entrer dans un rapport humain, existentiel, philosophique, culturel, de développement personnel...J'imagine très bien la tête d'un enseignant lisant cela. "Mais qu'est-ce qu'il croit celui-là ? C'est totalement irréaliste comme projet. On ne peut rien leur faire comprendre, il n'y a que les notes et le redoublement qui peuvent les motiver...etc...etc..."

Évidemment, puisque eux-mêmes subissent le même fonctionnement féodal avec le suzerain inspecteur qui surveille l'obéissance de ses vassaux du haut de sa toute puissance hiérarchique. Alors, ils reproduisent la même pression, jusqu'au traumatisme ou la révolte. Parce que dans la jeunesse, il reste encore et heureusement un instinct de survie qui peut conduire au rejet. Et les enseignants concernés diront qu'il s'agit d'une crise identitaire, de l'adolescence...Vaste connerie qui m'énerve au plus haut point. L'adolescence est le reflet du monde adulte. Qu'il soit agressif et il ne pourra s'attendre qu'à de l'agressivité.

Quand je vois que le système par évaluations chiffrées rentre désormais à l'école maternelle, je me dis qu'on va droit la tête dans le mur. Et qu'on continuera à guillotiner allégrement la joie des enfants à être élève.

L'insupportable Bernard Henri Lévy disait du haut de sa prétention et de ses certitudes sur une radio nationale que la philosophie à l'école est une utopie. On est dans le même système de pensées : il faut préserver les hiérarchies, pas question de mettre les individus sur un pied d'égalité, il doit y avoir des maîtres et des enseignés, et les enseignés ne peuvent espérer atteindre le niveau d'intelligence des maîtres, ni s'attendre à une relation humaine réellement formatrice, jusqu'à ce que le maître devienne l'enseigné en apprenant à comprendre chaque individu auquel il a affaire...

Les conditionnements sont les piliers des castes. Et mêmes certains intellectuels considérés comme des grands penseurs ne sont que des princes infatués apeurés par la plèbe ignare qui voudrait accéder à la liberté de pensée. Quelle ignominie, quel irrespect !! Qu'on les enferme dans des écoles dogmatiques tous ces rebelles, ça les dressera. J'appelle ça « les nobles penseurs", mais dans le sens de la Noblesse monarchique. BHL en est un exemple parfait. L'intellectuel dans toute son horreur.  

 

Les notes, les bilans scolaires, les évaluations nationales sont des étiquettes qu'il faut coller au front des individus. D'ailleurs, ceux-ci n'en sont pas encore pour la plupart des enseignants, ce ne sont que des esquisses qu'il s'agit de formater...Si on pouvait entrer dans la tête de ces enseignants là, les livres de Stephen King seraient des histoires dignes de Walt Disney. Alors, il est inutile d'aller leur parler de philosophie, de développement personnel, de regard sur soi, de conscience de soi, de conscience de l'autre, de conscience de la vie. C'est déjà assez compliqué pour eux d'enseigner le COD, l'attribut du sujet ou l'Union européenne...Ce sont des sujets si essentiels...

 

Je les hais. Une haine totale. Je n'espère même pas les voir évoluer un jour. Steiner disait "qu'il ne faut pas essayer de changer la vieille école; il faut attendre qu'elle meure."

Personnellement, je tenais le coup uniquement dans l’espoir de la voir mourir avant que mon tour n’arrive.

Je sais aujourd'hui que j'ai perdu...Je suis mort au regard de cette mission.

Épuisé.

 

 

 

   BULLETIN OFFICIEL

 

Vincent Peillon, ministre de l'éducation nationale, et George Pau-Langevin, ministre déléguée, chargée de la réussite éducative, s'adressent à tous les personnels de l'éducation nationale. La lettre est publiée au Bulletin officiel du mardi 26 juin 2012.

 

« Au moment où nous est confiée une mission qui nous honore et nous engage, nous souhaitons vous préciser l'esprit dans lequel nous voulons, sous l'autorité du Président de la République et du Premier ministre, travailler à la refondation de notre École. Nous connaissons les difficultés auxquelles vous êtes confrontés au quotidien et le poids de vos responsabilités. Mais nous savons aussi la force de votre dévouement, la passion et la vocation qui vous animent pour instruire, éduquer, servir une certaine idée de la France, de la République et de l'humanité. »

 

 

Je m'intéresse principalement aux individus, dans leur spécificité avant de vouloir les instruire et plus encore de participer à  leur insertion dans la République. La République ne sera accueillante qu'au regard de l'attention qu'elle portera aux êtres, à leur nature avant de vouloir contribuer à leur fonction. Il ne faut pas demander à un enfant d'être reconnaissant envers une structure dont il n'a pas conscience. C'est de lui qu'il s'agit prioritairement et c'est parce que l'école aura contribué à son évolution existentielle qu'il pourra éventuellement aimer la République.

 

 

« Ensemble, nous avons rendez-vous avec notre pays : parce que son histoire n'est pas n'importe laquelle, ses attentes sont grandes à l'égard de son École. Nous devons les honorer. Le Président de la République a fixé clairement l'objectif d'une refondation républicaine de l'École et d'une refondation de la République par l'École.

Cela nous confère à tous une responsabilité, mais aussi un devoir d'action.
Il va appartenir à chacun d'entre nous de donner le meilleur de lui-même et à nous tous, ensemble, comme corps collectif, de nous rassembler et de nous dépasser. »

 

 

Trente ans que je donne le meilleur de moi-même. Il m'est impossible de me dépasser. Je ne cherche qu'à exploiter ce que je peux être. Même Usain Bolt ne peut pas se dépasser. Sinon, il serait battu par lui-même...C'est absurde. Il est assez consternant de voir des gens diplômés n’avoir même pas réfléchi à cette tournure. 

 


« Notre École peut renouer avec le progrès et l'espérance. Il n'y a pas de fatalité de l'échec scolaire. Tous les enfants peuvent réussir. L'École doit être au service de la promotion de tous et de l'épanouissement de chacun. »

 

 

Ouah, "l'épanouissement de chacun ! C'est donc pris en considération le "chacun"? Formidable...Mais, je sais bien que ce ne sont que des paroles. Je suis trop âgé pour croire aux rêves. Je ne crois qu’aux actes.

 


« Elle porte une idée de l'homme, mais aussi du citoyen, et une exigence de justice. Nous ne devons renoncer à aucune de ses missions ni de ses ambitions mais les tenir ensemble. »

 

 

Dans cet ordre-là, ça me convient : l'homme, le citoyen, la justice. Très bien.

 


« Ainsi, les réformes que nous entreprendrons et les moyens nouveaux que le Président de la République a décidé de consacrer à l'éducation nationale, dont il a fait la priorité de l'action publique pour le quinquennat, seront mis au service d'objectifs clairs et de valeurs réaffirmées et assumées. Ensemble, nous devons redonner le sens, rétablir le respect, et reconstruire un idéal et, ensemble, nous devons réussir à faire partager cet idéal comme un bien commun et un bien précieux. »

 

 

Quel est le fondement de cet idéal ? Là est la question. Qu’y a-t-il derrière le terme ? Sous les dictatures, il y a aussi un « idéal »…

 


« Pour engager la refondation et inscrire notre action dans la durée qui lui sera nécessaire, nous organiserons, au cours des prochaines semaines, conformément aux engagements du Président de la République, une vaste concertation. Elle conduira à l'élaboration d'un projet de loi portant refondation de l'École qui sera présenté au Parlement à l'automne.
Un nouveau contrat entre la Nation et son École sera passé, qui nous permettra de faire entrer la République dans sa modernité et de tenir à nouveau la promesse républicaine. Nous connaissons les enjeux pour l'avenir de l'École : l'amélioration des acquis scolaires, l'égalité plus grande dans la réussite des élèves, la réduction des sorties sans qualification, l'insertion professionnelle de tous. »

 

 

Et voilà, le "chacun" ne concerne finalement que l'aspect cognitif en vue d'une insertion professionnelle et par conséquent la contribution à l'économie...On travaille à l’envers, encore et toujours.

 

 

« La réussite des élèves repose sur la confiance et le respect que la Nation accorde à celles et ceux qui servent l'éducation nationale, quels que soient leur niveau de responsabilité et leur mission. Nous voulons restaurer un dialogue où chacun, personnel d'enseignement, personnel d'éducation et d'orientation, personnel administratif et technique, personnel du service social et de santé, personnel d'inspection et de direction, puisse contribuer à cette ambition. La refondation de l'École de la République repose aussi sur une information partagée, un jugement éclairé et l'idée que l'École appartient à toute la Nation. C'est pourquoi nous avons décidé de rendre publics les rapports des inspections générales qui n'avaient pas été diffusés depuis plusieurs années.

L'éducation nécessite une vision d'ensemble qui s'appuie sur une conception de l'homme et de la République. L'École de la République est une École de l'exigence et de l'ambition qui doit permettre à chaque élève de trouver et de prendre le chemin de sa réussite. C'est un lieu d'enseignement laïc, d'émancipation et d'intégration de tous les enfants. »

 

 

"Ambition" : De quel ordre ? Pour quelles visées ?

"Réussite" : Avec quelles connotations ? Professionnelle, existentielle, philosophique ?

"Émancipation" : Au regard de quoi ? Du groupe humain ? Ou du Moi à travers la connaissance du Soi ?

 

 

« C'est notre maison commune, vecteur de promotion et de justice sociale, lieu de transmission des valeurs de la République, des valeurs fortes que l'on doit enseigner, réfléchir, discuter, pratiquer. Ensemble, il nous appartient de donner à notre École l'élan nouveau qui apportera à la jeunesse les raisons d'espérer et de participer pleinement à son destin. »

 

 

Il est absurde d'espérer. C'est une connaissance indispensable pour qui souhaite avancer un peu...Un manque évident de pratique philosophique…

 

 

« Nous devons tous nous mobiliser pour l'accomplissement au quotidien de cet idéal pour notre pays. Nous savons pouvoir compter sur vous dans un esprit d'unité, de confiance et d'action, dans l'intérêt des élèves et dans celui de la Nation, et nous vous en remercions chaleureusement.

Dans l'attente de la refondation de notre École, et sans remettre en cause les travaux préparatoires déjà effectués, il est important que nous vous précisions dès maintenant les mesures de la prochaine rentrée qui s'inscrivent dans une démarche différente de celle qui avait conduit à écrire la précédente circulaire de rentrée. L'espérance et le changement doivent déjà se tracer un chemin et commencer, sans plus attendre, à faire entendre leurs voix. Notre volonté est d'abord, par ces mesures, de renouer la confiance qui a tant fait défaut ces dernières années.

1. L'école primaire est notre première priorité. Les débuts de la scolarité sont essentiels pour la réussite de tous les élèves. Les difficultés doivent être repérées dès les premières années d'apprentissage. »

 

 

Ce sont avant tout les causes de ces difficultés qui doivent être identifiées. Les difficultés sont connues. Deuxièmement, il convient de ne pas considérer ces difficultés comme inhérentes à la nature des individus mais uniquement à leurs fonctions. Il ne s'agit pas de stigmatiser. Lorsque les difficultés sont générées par un système, c'est au système de les résoudre. Pas à l'enfant.

 

« Nous accorderons donc une importance particulière à l'accueil des enfants les plus jeunes, en considérant ceux de moins de trois ans qui doivent pouvoir être scolarisés, en particulier dans toutes les zones qui rencontrent le plus de difficultés. Cet accueil doit être l'occasion d'établir des liens privilégiés avec les parents afin de bâtir avec eux les conditions de la réussite dans la durée.

C'est par une progression bien maîtrisée et par des réponses adaptées à des besoins clairement identifiés que l'école maternelle remplira au mieux sa mission, qui ne peut être une simple préparation à l'école élémentaire. L'école maternelle est l'école des premiers apprentissages et de l'installation de la confiance en soi. Elle mérite de retrouver une attention particulière et spécifique pour que les élèves s'y inscrivent dans un parcours de la réussite. »

 

 

"Confiance en soi". Pour que ça soit envisageable, il convient de lancer les enfants dans une démarche existentielle. Prioritairement. Et cette "réussite" ne sera pas un condensé d'évaluations formatives mais la mise en action d'une formation individuelle. La connaissance du Soi avant la connaissance cognitive.

 

« Nous veillerons à ce que l'encadrement des classes soit renforcé, notamment dans les écoles qui sont confrontées aux situations les plus complexes. Cette ambition trouvera une première traduction, dès la prochaine rentrée, avec la création de 1 000 nouveaux emplois de professeurs des écoles. Ces emplois seront mobilisés pour améliorer l'accueil des élèves, favoriser leur réussite, en particulier dans les écoles de l'éducation prioritaire et dans les zones rurales isolées. Ils permettront de conforter le potentiel de remplacement et de renforcer les dispositifs d'aide aux élèves en difficulté, notamment les Rased. Il faudra, par ces moyens nouveaux et cette amélioration de notre dispositif scolaire, trouver dans les écoles, avec l'aide des équipes de circonscription, les possibilités d'évolution des pratiques pédagogiques et des fonctionnements de chaque cycle. » 

 

 

Pour les RASED, il suffira de rétablir tous les postes qui ont été supprimés...Sacré défi...

 


« Nous souhaitons aussi que, dès cette rentrée, tout soit mis en œuvre pour que le cours préparatoire ne soit confié qu'à des professeurs dotés d'une expérience d'enseignement et non à des enseignants débutants. »

 

 

Ce qui laisse entendre que la formation initiale des enseignants ne donne pas toutes les connaissances inhérentes à cette classe. Aux autres non plus d'ailleurs. Un autre très grand chantier à mener. Le fait que la formation ne comporte aucune donnée sur la psychologie de l'enfance est très révélateur. Sur la psychologie des enseignants non plus d'ailleurs...

 

« L'acquisition des savoirs fondamentaux doit rester l'objectif intangible de l'école primaire. Dans tous les domaines d'enseignement, avec l'appui des corps d'inspection, chacun veillera à une progression cohérente et efficace des apprentissages. La pédagogie doit être attentive aux travaux de la recherche. Elle doit évoluer et favoriser l'épanouissement de l'élève, son activité, sa motivation et sa pleine implication dans les apprentissages. Le travail en équipe doit être encouragé et nous demandons à l'encadrement pédagogique d'accompagner les écoles dans cette ambition. »

 

 

"L'épanouissement de l'élève..." Et bien, non justement, sinon cela signifie que l'école ne s'intéresse qu'à l'élève et pas à l'enfant. Et c'est justement LE point d'achoppement. Tant que l'individu ne sera qu'un élève, il "n'existera" pas. Et s'il n'existe pas, il souffre.

 

« Dans l'attente des décisions qui seront prises le moment venu pour réorganiser les rythmes scolaires, nous souhaitons que la pause méridienne ne soit pas, autant que possible, inférieure à quatre-vingt-dix minutes dans le premier degré. Nous souhaitons que chacun soit à l'écoute des besoins des élèves et prenne une part active dans la concertation à venir sur la réforme des rythmes scolaires et éducatifs. Nous savons que cette réforme est complexe mais elle est essentielle dans l'intérêt des élèves et de leur réussite.

2. Les résultats des évaluations qui se sont déroulées en CE1 et CM2 du 21 au 25 mai 2012 ne sont pas centralisés au niveau national. Ils sont collectés et analysés à l'échelle des écoles, et seulement à ce niveau, avec l'appui des inspecteurs des circonscriptions. Ces évaluations servent également de support aux échanges avec les familles et, s'agissant des évaluations réalisées en CM2, elles favorisent la liaison avec le collège de secteur. Pour l'avenir, la concertation traitera de la refondation de l'évaluation tant du système éducatif que des acquis des élèves. »

 

 

"La liaison avec le collège..." Sacré débat là aussi. Quand certains professeurs ne souhaitent connaître que les résultats de ces évaluations nationales et ne lisent même pas l'ensemble des dossiers, c'est bien plus réducteur que tout. Une vraie catastrophe.

 

 

« 3. Le socle commun de connaissances et de compétences, inscrit dans la loi n° 2005-380 du 23 avril 2005, est  le cadre de référence de la scolarité obligatoire. Chaque élève doit parvenir à la maîtrise du socle commun au terme de sa scolarité. La conception et les composantes du socle commun seront repensées. La réécriture des programmes de l'école primaire et du collège suivra cette révision et se fera dans un cadre concerté et transparent. Le livret personnel de compétences actuel est inutilement complexe. Il est trop tard pour le modifier pour la prochaine rentrée, mais il connaîtra des simplifications indispensables et des évolutions pour tenir compte des forces et des faiblesses de son format et de son usage. Il faut, pour le dialogue avec les parents, des outils de suivi des élèves clairs et compréhensibles. »

 

Ce qui me surprend, c'est que cette idée que ça doit être "clair et compréhensible" ait été totalement exclue du livret actuel. Une vraie usine à gaz. Comme si le fait de produire un livret hautement technique et abscons pouvait être une marque de sérieux...Quand on complique à outrance un dossier, c’est juste un moyen de masquer son incompétence.

 

 

« 4. Le collège unique reste pour nous une ambition essentielle pour conduire tous les élèves à la maîtrise du socle commun. Nous connaissons les difficultés rencontrées par les enseignants de ce niveau d'enseignement pour assurer la réussite de tous. »

 

 

Des difficultés qui s'expliquent en grande partie par une lassitude existentielle, générée par une impression nauséeuse de gavage, de pression, d'humiliations, de compétitions, de hiérarchisation. "Alors, je vais vous rendre vos contrôles de la meilleure note à la plus catastrophique..." Et quel est l'objectif pédagogique de cette méthode ?

On ne motive pas des enfants par la brimade mais par une rigueur bienveillante.

 

« C'est pourquoi le collège fera l'objet d'un travail de réflexion dans le cadre de la concertation qui sera engagée dans les prochaines semaines. Maintenir l'obligation d'un tronc commun pour tous n'interdit pas de proposer aux élèves des approches pédagogiques différenciées, dès lors qu'aucun dispositif d'éviction précoce ne détourne ces élèves de l'objectif de maîtrise du socle commun et ne les enferme dans une filière. Nous demandons à chacun d'y veiller. Dans l'attente d'un projet de disposition législative abrogeant la loi n° 2011-893 du 28 juillet 2011, dite loi Cherpion, le dispositif d'initiation aux métiers en alternance (Dima) pour les jeunes âgés de moins de 15 ans est suspendu à la prochaine rentrée.
Nous tirerons les conclusions de l'évaluation nationale de fin de 5ème, expérimentée en 2011-2012, avant une éventuelle généralisation.
Le fonctionnement actuel des établissements de réinsertion scolaire (ERS) ne répond pas aux objectifs qui leur avaient été assignés. Nous nous prononcerons prochainement sur leur devenir.

5. La mise en œuvre de la réforme du lycée se poursuit à la rentrée 2012 selon les dispositions arrêtées en 2010. Les principaux enjeux et objectifs initiaux de la réforme - mieux accompagner chaque élève, mieux le préparer à l'enseignement supérieur, permettre une fluidité des parcours - sont maintenus, mais les modalités de leur application pourront être modifiées ultérieurement.
Les corps d'inspection seront mobilisés pour accompagner les personnels de direction et les enseignants dans la mise en œuvre de l'ensemble des composantes de la réforme - accompagnement personnalisé, organisation des enseignements d'exploration, groupes de compétences en langues vivantes, stages passerelles et de remise à niveau, vie lycéenne -, et soutiendront les initiatives des équipes éducatives. »

 

 

Et oui, encore et toujours des formations cognitives. Elles ont pourtant depuis longtemps montré leurs limites. Toujours aucune réflexion sur l'individu...

 


« Pour la prochaine année scolaire, et dans l'attente du rétablissement de l'enseignement d'histoire-géographie en terminale scientifique, l'enseignement facultatif d'histoire-géographie prévu par les textes en vigueur sera proposé à tous les élèves de terminale de cette série.

Les séries technologiques ont pratiquement toutes été rénovées dans le cadre de la réforme du lycée. Cependant, ces rénovations, pour les séries industrielles notamment, modifient en profondeur les approches pédagogiques et les conditions d'enseignement. Un accompagnement significatif par la formation continue des enseignants doit être mis en place en académie, en relais des actions nationales qui se poursuivront.

Les lycées d'enseignement général et technologique et d'enseignement professionnel doivent se rapprocher et favoriser la mixité des élèves. Pour atteindre cet objectif, le développement des lycées polyvalents sera favorisé. La mise en place de réseaux de lycées, qui permettent d'éviter une concurrence infructueuse entre établissements, doit se poursuivre, en concertation avec les partenaires et, tout particulièrement, les collectivités territoriales, pour favoriser la complémentarité de leur offre de formation.

6. La voie professionnelle doit être une véritable filière de réussite, avec des orientations positives et non pas imposées, et des débouchés assurés. La valorisation de l'enseignement professionnel, thème important de la concertation à venir, doit devenir enfin une réalité. Le nombre des sorties sans qualification de la voie professionnelle reste à un niveau beaucoup trop élevé. Des adaptations des parcours vers le baccalauréat professionnel seront nécessaires. Les élèves de l'enseignement professionnel doivent bénéficier du soutien de la Nation. Nous devons être particulièrement attentifs aux difficultés des jeunes bacheliers professionnels qui s'engagent dans des poursuites d'études auxquelles ils ne sont pas toujours préparés.

Les établissements scolaires mobilisent leurs compétences au service de l'éducation et de la formation tout au long de la vie. Ils apportent ainsi une réponse essentielle aux besoins de formation continue des adultes, indissociable de la formation initiale. Nous veillerons à ce que cette mission de service public fondamentale soit préservée. La  loi  n° 2011-525 du 17 mai 2011 de simplification et d'amélioration de la qualité du droit (dite loi Warsmann) impose la transformation du statut des groupements d'établissements de l'éducation nationale pour la formation des adultes (Greta) au plus tard en mai 2013. Le processus d'audit, qui permet de dresser un bilan académique de l'appareil de formation continue, est en cours. Cette opération suscite beaucoup d'interrogations, voire d'inquiétudes légitimes de la part des personnels, formateurs ou administratifs, dont l'engagement doit être reconnu. En concertation avec leurs représentants, nous définirons l'organisation la mieux adaptée à leurs missions tout en garantissant leur statut.

7. L'enseignement des langues est un enjeu fondamental pour la poursuite d'études et l'insertion professionnelle. Il continuera d'obéir, pour la prochaine année scolaire, aux dispositions en vigueur. Nous souhaitons une meilleure continuité des apprentissages entre l'école élémentaire et le collège en renforçant le suivi des élèves par les équipes enseignantes : les acquis du niveau A1 doivent faire l'objet d'un travail en commun avant l'entrée en classe de 6ème pour aborder le plus tôt possible l'acquisition du niveau A2 du cadre européen commun de référence pour les langues (CECRL). L'expérimentation de la globalisation des horaires de langues vivantes dans les collèges volontaires est maintenue, mais sera évaluée avant toute décision éventuelle de généralisation.
Les compétences de compréhension, d'expression et d'interaction orales seront évaluées à compter de la session 2013 du baccalauréat dans l'ensemble des séries générales et technologiques rénovées, aux côtés des compétences de compréhension et d'expression écrites. Cet enseignement doit bénéficier des possibilités pédagogiques offertes par les technologies numériques.

8. Le sport scolaire joue un rôle fondamental dans l'accès des jeunes aux sports et plus largement à la vie associative. C'est un élément de dynamisation et de cohésion des écoles et des établissements scolaires. Il doit être valorisé et développé. »

 

 

Alors là, c'est le bouquet final. Le sport, lui-même, n'a pour seul intérêt que la cohésion des établissements scolaires. N'importe quoi. C'est quand même incroyable que l'individu soit ignoré à ce point. Le sport n'a pas d'autre finalité que la connaissance de soi et le bien-être, l'exploitation d'un potentiel immense qui ne se dévoile que dans l'activité sportive.  Mens sana in corpore sano. Tout le reste est secondaire. Il faut sortir de cette idée que l'école est un lieu de cohésion sociale. Elle est avant tout l'opportunité du développement de l'individu et c'est ENSUITE que la cohésion devient possible. On travaille à l'envers. On veut associer des individus avant même qu'ils aient une idée exacte de ce qu'ils sont. Le résultat n'est qu'une mélasse difforme.

 

 

« 9. Des moyens supplémentaires seront mobilisés, dès la prochaine rentrée, pour la scolarisation des élèves en situation de handicap. Outre les emplois d'assistant de scolarisation supplémentaires d'ores et déjà inscrits en loi de finances, de nouveaux emplois d'auxiliaires de vie scolaire (AVS-i) seront créés pour permettre une meilleure couverture des besoins d'accompagnement.
Au-delà de ce nécessaire renforcement des effectifs de personnel d'accompagnement, nous souhaitons rappeler que les enjeux portent aujourd'hui sur la qualité de la scolarisation ; la formation et l'accompagnement des enseignants comme des AVS-i ; la personnalisation des réponses pédagogiques, la validation des compétences (socle commun, compétences professionnelles, etc.), l'accessibilité aux ressources pédagogiques et les certifications.
Tous les AVS-i, quel que soit leur statut, doivent recevoir une formation dès leur prise de fonction. C'est une première étape vers la professionnalisation des personnels chargés de l'accompagnement des élèves en situation de handicap que nous allons engager. »

 

 

Très bien. Loin d’être le cas sur le terrain…

 

« Ces formations seront menées en lien avec les grandes associations œuvrant dans le champ du handicap, sur la base d'un référentiel d'activité et d'un cahier des charges rénové. Nous saluons l'engagement de tous les personnels qui ont permis de très grands progrès dans l'inclusion scolaire des élèves en situation de handicap. Il nous faut désormais améliorer la qualité de leur parcours scolaire. C'est cette priorité que nous nous donnons en ce domaine.

10. La lutte contre le décrochage scolaire est plus que jamais une priorité nationale. Elle repose à la fois sur une attention plus personnalisée portée aux jeunes »

 

 

Ah bon, et sous quelles formes exactement ?

 

« sur le développement des actions de prévention au sein des établissements scolaires et sur la mise en œuvre opérationnelle des dispositifs d'appui aux décrocheurs comme la Mission générale d'insertion (MGI). Nous comptons sur votre mobilisation, en soutien des responsables départementaux et locaux des plates-formes, pour vous investir dans des dispositifs coordonnés et innovants pour un retour à une scolarité assidue. Cette lutte contre le décrochage va de pair avec l'aide individualisée pour que chaque jeune puisse faire des choix d'orientation informés et raisonnés. Nous connaissons l'engagement des conseillers d'orientation-psychologues et l'action des centres d'information et d'orientation (CIO) dans cette mission, comme leur contribution à la lutte contre le décrochage scolaire.

11. L'éducation prioritaire connaîtra une nouvelle étape de son développement et de son efficacité et sera au cœur des décisions qui seront prises dans le cadre de la concertation à venir. Son principe fondamental, qui présida à son déploiement il y a trente ans, demeure « donner plus à ceux qui ont le plus de besoins ». En conséquence, avec la participation de tous les acteurs concernés, le dispositif écoles, collèges et lycées pour l'ambition, l'innovation et la réussite (Éclair) a vocation à être repensé, les règles fixées pour la prochaine rentrée étant maintenues de façon à éviter toute désorganisation.

12. Les effets négatifs des mesures d'assouplissement de la carte scolaire sont connus. Avec tous les partenaires concernés, nous mettrons en œuvre des modalités véritablement adaptées, pour un renforcement de la mixité sociale et scolaire.

13. Tous les internats, dans leur diversité, doivent proposer l'excellence aux élèves accueillis pour contribuer à l'égalité des chances et à la réussite de tous. En étroite collaboration avec les collectivités territoriales, nous veillerons à l'amélioration des projets éducatifs de tous les internats. C'est pourquoi nous évaluerons les internats d'excellence, notamment sur leur rapport coût/amélioration de la réussite, afin que nous disposions des éléments d'appréciation permettant d'orienter efficacement les moyens pour la réussite du plus grand nombre.

14. Nous veillerons à ce que les outils, contenus et services numériques soient mis à la disposition des enseignants et plus largement des équipes éducatives, pour enrichir leurs pratiques afin de les aider à répondre aux besoins de leurs élèves. La formation des professeurs aux enjeux et aux usages pédagogiques du numérique sera développée. Avec la volonté de réduire les inégalités constatées dans ce domaine, le ministère favorisera la diffusion des usages et la production de ressources pédagogiques numériques et il en développera la mutualisation. Une concertation sera engagée avec les collectivités locales pour accompagner le développement des usages de l'e-éducation, et en particulier garantir plus efficacement la maintenance des équipements mis à la disposition des établissements.

15. Nous connaissons l'engagement de tous les personnels pour assurer la sérénité et la sécurité dans les établissements afin de créer un climat favorable aux apprentissages. Nous savons que les suppressions d'emplois survenues ces dernières années ont rendu la situation particulièrement difficile dans beaucoup d'établissements. C'est pourquoi la présence des adultes sera augmentée avec la création de nouveaux emplois de conseillers principaux et d'éducation et d'assistants d'éducation dès la rentrée 2012. Par ailleurs, en complément du travail effectué par les équipes mobiles de sécurité, la création d'une mission nouvelle de prévention et de sécurité donnera lieu à la création de postes supplémentaires, prioritairement affectés dans les établissements qui sont les plus exposés aux incivilités et aux violences. »

 

Quelle formation pour ces personnels ? Surveillants pénitentiaires ? "Quand ton empire a besoin des gendarmes, c'est que ton empire est déjà mort. " Antoine de Saint-Exupéry "Citadelle". 

 

 

« 16. L'autorité, comme la confiance, ne se décrète pas. Elle se construit grâce à des qualités morales et intellectuelles reconnues et sur l'exemplarité de celui qui détient cette autorité. Elle suppose que l'exigence de respect soit partagée par tous les élèves et par les membres de la communauté éducative : respect des élèves et de tous les personnels, respect des lois et respect du règlement intérieur de l'établissement. C'est en accordant la plus grande attention aux conditions morales et matérielles de votre activité, ainsi qu'à votre formation, que nous souhaitons manifester à tous les personnels de l'éducation nationale l'estime et la confiance que nous vous portons et qui nous paraissent fondamentales pour asseoir cette autorité. »

 

 

Oui, et bien là, il faudrait que notre Ministre se renseigne un peu sur les relations entre les élèves et les enseignants. La "racaille" ne pousse pas pour rien. Les incivilités sont des symptômes et elles ne se combattent pas avec des personnels chargés de la répression. Entre l'autorité et l'autoritaire, la limite est infime. Et ni l'un, ni l'autre ne sont des appels à l'échange mutuel. "Le prof a toujours raison, même quand il a tort." On connaît les effets de ce genre d'arguments.

Oui, l'exemplarité est indispensable. Encore faut-il en avoir conscience et savoir ce qu'elle signifie. 

 

« 17. Le décret n° 2012-702 du 7 mai 2012, relatif à l'évaluation des personnels, sera abrogé et ne sera donc pas mis en application au 1er septembre 2012. Conçu et publié sans l'adhésion des personnels, ce texte ne permet pas de fonder une évaluation satisfaisante. Pour autant, un simple retour à la situation antérieure n'est pas non plus souhaitable. C'est pourquoi, en concertation avec tous les partenaires concernés, nous préparerons de nouvelles dispositions qui entreront en application à la rentrée 2013.   

18. Nous avons l'ambition de réformer totalement la formation initiale et continue des maîtres. Les systèmes éducatifs les plus performants sont ceux qui assurent une formation initiale et continue de grande qualité des professeurs. C'est l'échange entre la théorie et la pratique, entre la recherche pédagogique »

 

 

(existentielle, philosophique, métaphysique, psychologique...)

 

« et l'exercice dans les classes, mais aussi entre les niveaux de formation qui doit nourrir cette formation. C'est ce qui a été oublié ces dernières années. Les conditions d'entrée dans le métier doivent être améliorées. C'est pourquoi, pour répondre au manque de formation pratique des jeunes enseignants, et avant la refondation d'une véritable formation professionnelle, des mesures d'aménagement de service et des formations spécifiques pour les stagiaires nouvellement recrutés en septembre 2012 seront mises en place.
Dans le cadre de la future loi, nous créerons des écoles supérieures du professorat et de l'éducation qui seront opérationnelles dès 2013. Tous les professeurs, quel que soit le niveau d'enseignement auquel ils se destinent, partageront un moment de formation commun dans ces écoles supérieures. Notre engagement est de développer une logique d'entrée progressive dans le métier d'enseignant et d'éducation par un parcours de professionnalisation. Une personne qui a la vocation d'enseigner doit pouvoir le plus tôt possible être encouragée et soutenue dans cette voie, tant par les bourses de l'enseignement supérieur que par les contrats spécifiques qui seront proposés.

Le Président de la République a clairement dit la priorité qu'il accordait à l'École de la République. C'est une question de moyens, mais aussi de valeurs. Les grandes orientations de la refondation ont été clairement affirmées par les plus hautes autorités de l'État. Il va falloir du temps, du courage, du respect et de la persévérance pour accomplir cette grande tâche que nous devons conduire ensemble dans l'intérêt de la Nation. Mais il convenait d'indiquer déjà qu'un changement a bien eu lieu, qu'une autre orientation et une autre ambition pour l'École seront à l'œuvre dès la prochaine rentrée. »

 Le ministre de l'éducation nationale, Vincent Peillon.

 

Deux élèves de l'an passé sont venus me voir pendant la classe. Comme on faisait un quizz de géographie, on les a invités à participer. Ils sont donc élèves de sixième. Et bien, c'était un désastre...Même la capitale de la Chine, ils ne s'en souvenaient plus. Constat alarmant. Le programme de géographie du CM2 a été effacé par le programme de la sixième. C'est pour ça que je parle de "consommation de la connaissance. " Nos élèves sont gavés pendant un an puis comme pour toute nourriture ingérée, ils se débarrassent des résidus. L'an prochain, ils subiront la même pression et ils apprendront par cœur le programme de cinquième et ils se débarrasseront de celui de la sixième. Au bout du compte, on peut espérer que de ce fatras, il restera quelques données éparses...Mais qu'en est-il de la connaissance qu'ils ont d'eux-mêmes ? Qu'ont-ils appris sur eux à travers ces années de conditionnements? L'image que j'en ai, c'est celui d'un vase que les enseignants s'efforcent de remplir alors que le vase lui-même ne sait pas de quoi il est constitué, la source de son existence, de son énergie, qu'il vit constamment dans l'urgence et n'a même pas le temps de s'observer, lui, en tant que vase, en tant que contenant et non uniquement comme une accumulation de contenus. Il n'existe en fait qu'au regard de ce qu'il a absorbé. Et c'est effroyable. Ceux qui parviennent à maintenir et à transformer en énergie cette nourriture échapperont à l'anorexie cognitive...Les autres vomiront jusqu'à ce qu'ils soient exclus du cycle "normal"...

Je renvoie à ce post pour la lecture du programme du cycle 3...

http://la-haut.e-monsite.com/blog/aporie.html

Alors, les efforts et les intentions de Mr Peillon sont éminemment louables mais il ne s'intéresse qu'aux contenus et aux méthodes pour qu'ils soient ingérés. Désolant et perdu d'avance. J'ai vu passer assez de refontes du système pour avoir le recul nécessaire.

Tant que les technocrates penseront en terme "d'élèves", ils propageront l'anorexie cognitive et toutes les rébellions et désastres collatéraux perdureront. C                                     

 

 

LA PERFECTION

 « La perfection caractérise un être ou un objet idéal c'est-à-dire qui réunit toutes les qualités et n'a pas de défaut.

La perfection désigne aussi l'état d'accomplissement moral et spirituel auquel l'être humain serait destiné : un état de liberté totale et de félicité absolue auquel l'homme ne pourrait accéder que par un travail constant sur sa pensée, ses paroles et ses comportements. »

wikipédia

 

Je me méfie grandement de cette idée de perfection...Elle me semble contenir davantage de dangers potentiels que de plénitude. Sur quelles données se construit cette perfection ? Tout le problème est là. S'il ne s'agit que d'une comparaison entre les individus et l'établissement d'une hiérarchie, cette exigence contribue à l'élaboration d'un contingent de douleurs. Pour ceux ou celles qui ne parviennent pas à se maintenir à flot au regard des plus performants et pour les plus performants à la peur de ne pas pouvoir préserver ce statut de "leader". On entre là dans le phénomène de la compétition. Et il n'y a rien de positif dans ce fonctionnement dès lors qu'il s'agit uniquement d'être le numéro 1.

Le sport se nourrit de cette exigence. Certains individus parviennent malgré tout à préserver une certaine distance, une capacité à relativiser ce statut. Roger Fédérer en est l'exemple le plus honorable. Les footballeurs en sont bien souvent les pires représentants... La puissance médiatique est un piège redoutable qui pose l'individu sur un piédestal illusoire. Être "détrôné" représente une douleur incommensurable. Mais c'est une douleur dont l'individu est responsable étant donné qu'il a accepté la perversité du système.

    Qu'en est-il de nos élèves ? Si nous présentons la perfection comme un but à atteindre, nous créons une pression ingérable. D'autant plus ingérable qu'elle est construite sur des critères de comparaison. Les évaluations nationales sont les piliers de ce système. Il n'est pas question dans ce cadre étroit de juger de l'évolution de l'élève mais intrinsèquement de positionner l'individu sur une échelle de réussite globale. C'est son positionnement sur cette échelle qui est censée mesurer sa performance. Et c'est une absurdité absolue. Je connais des élèves qui sont "performants" dans ces épreuves et qui sont pourtant des individus partiellement "éteints". Ils ne sont juste que des récitants très doués. Le contenu a pris le pas sur le contenant.

La performance n'a de réelle valeur qu'au regard de la qualité du contenant et de l'observation constante du contenu. Roger Fédérer pourrait être un très grand joueur de tennis et un homme insignifiant. C'est l'équilibre parfait entre la qualité de son jeu et la valeur humaine qui en fait quelqu'un de performant.

La performance est un chemin et non une fin. Elle n'est pas un objectif mais un moyen. Le moyen de contribuer à l'évolution de l'individu et c'est donc une démarche éminemment individuelle. Il ne s'agit pas de le placer sur une échelle comparative mais de l'amener à observer son cheminement. Aucun état de perfection n'est accessible ni même durable s'il n'est que la participation à un étalonnage de la masse. Car le "premier" ne le sera qu'au regard d'un ensemble de critères limitatifs. Le seul classement acceptable est celui que chaque individu établit au regard de sa propre évolution. L'objectif est de contribuer à passer successivement devant soi et non devant les autres. La performance est individuelle et ne se mesure que dans le creuset de son propre cheminement. Celui qui cherchera à apprendre à jouer au tennis à cinquante ans sera le premier en soi. Et demain, il passera devant ce premier puisqu'il comblera ses insuffisances. Il serait vain et absurde qu'il se compare à Roger Fédérer. Sa performance n'existera qu'à travers son propre engagement.

  Et c'est là que la notation et toutes les évaluations formatives, les applications de données cognitives ne sont que des ersatz de réussite. Ce n'est pas le contenu qui importe mais le contenant. Ce n'est pas ce que l'homme sait qui importe mais que l'homme qui sait se connaisse. Si l'humanité est en dérive, c'est justement parce que la connaissance cognitive est devenue la référence et que la comparaison est un critère de sélection. Si l'école participe à ce naufrage, elle n'est plus que l'orchestre du Titanic qui continue à jouer quand le vaisseau coule. Est-ce qu'il est acceptable que les musiciens usent de leurs compétences alors qu'il s'agit d'œuvrer à sa propre survie et à la survie des passagers ? Est-ce que l'éducation nationale doit chercher à être performante dans ces critères sélectifs alors qu'elle coule ?...La coque est déjà éventrée, l'eau s'engouffre, il n'est plus temps de changer de cap. Le vaisseau est condamné. Il s'agit maintenant de sauver les passagers.

Dans une classe, il est impossible de ne pas avoir d'attente si on s'en tient à l'idée de l'accession au savoir mais je pense qu'il est inutile et même malsain d'en faire LA priorité. Parce que les enfants le perçoivent et que c'est le meilleur moyen de les brider par la peur que cela génère. Lorsque je leur enseigne les fractions par exemple, j'ai bien une intention, c'est celle de leur permettre de maîtriser une technique, une connaissance. Mais ça, c'est à moi que ça appartient et l'angoisse de ne pas y parvenir, c'est moi qui la fabrique. Et je ne dois pas la leur transmettre sinon je les alourdis de ce que JE porte. Et c'est depuis que je tente de me libérer moi-même de cette pression, sans perdre de vue l'objectif technique, que je perçois, parfois, chez certains enfants, ce plaisir simple, pur, de la connaissance pour elle-même. Non pas pour répondre à mes exigences, non pas pour accéder à un diplôme, à une note, à une évaluation mais juste pour se mesurer, soi, à la difficulté de l'apprentissage. C'est la connaissance qui est le but ultime et toutes les émotions qui viennent se greffer à ce cheminement sont des entraves. Même la fierté est une entrave car elle porte l'idée de l'espoir. Si je travaille dans l'espoir d'être fier de moi, je ne suis pas entrain d'apprendre mais de répondre prioritairement à une notion rapportée, à quelque chose qui émane de mon statut social d'élève. Et c'est une perversion de la connaissance elle-même.
Il ne me paraît pas sain d'attendre ou d'espérer que les élèves se détournent de nos projections, c'est déjà trop tard, le mal est fait. Ils sont entrés dans le champ de nos influences et leur liberté s'en trouve bafouée. Cette liberté d'œuvrer à sa propre évolution, non pas en se confrontant à un adulte ou à un groupe d'élèves mais juste à ce défi personnel de l'observation de soi. Il est préférable par conséquent, à mes yeux, de les absoudre de cette nécessité de se protéger de nos émanations de technocrates...Leur offrir simplement ce bijou de la connaissance, juste pour ce qu'elle est. La pression de la réussite est une émanation pestilentielle.
Apprendre à apprendre est le chemin parfait à mes yeux. Mais il faut désapprendre tout ce qui est venu se greffer sur le chemin, toutes les bornes fossilisées, les ossements du mammouth. Le mammouth de l’Éducation Nationale. Celui-là est mort depuis bien longtemps mais son souvenir perdure dans les récitants qui le vénèrent comme des croyants implorant des reliques. 
Il est temps de passer à une autre dimension. Et seule, la démarche existentielle et non intellectuelle pourra apporter ces nourritures indispensables. Ce travail sur les émotions est le chemin de toute une vie...

Développer les émotions positives revient là encore à créer les conditions de la désillusion. C'est tout aussi néfaste que de subir les émotions destructrices. C'est vouloir apporter aux conditions de vie une "interprétation" qui n'a plus rien à voir avec la réalité. Si j'en viens à être déçu par l'évolution d'un enfant, ça n'est pas ce qui est qui me désole, ça n'est pas ce que l'enfant est, mais la désillusion envers ce que j'espérais. Cette attente que j'avais fabriquée est une pression énorme qu'ils perçoivent. Lorsque je dis qu'il n'est pas sain que nos élèves se détournent de nos projections, je veux dire par là que ces projections ne doivent pas être une opportunité d'évolution à travers la confrontation. C'est un combat dont ils n'ont pas besoin. Leur existence est déjà assez rude comme ça. Il est bien plus préférable à mon avis de les accompagner avec bienveillance, de les conseiller si nécessaire mais de ne rien imposer qui ne soit pleinement compris.
L'estime de soi est une valeur efficace lorsqu'elle est issue d'un réel rapport à soi et non à une mise en concurrence avec autrui, que ça soit le Maître ou les autres élèves. Sinon, cette estime de soi est un paravent. Elle n'est pas générée par une lucidité mais par des valeurs rapportées par l'environnement. Et c'est encore une fois le meilleur moyen de se placer dans la situation d'être déçu. L'estime de soi lorsqu'elle est issue d'un rapport de force est une aberration et le ferment de ce système destructeur des individus. L'école ne doit pas entrer dans ce marasme, elle doit protéger les enfants de ce fonctionnement pervers. C'est là sinon que se met en place l'homogénéité qui n'est qu'un conditionnement. Le travail existentiel a justement la force d'opposition, de résistance qui permet aux individus d’œuvrer à leur propre évolution et non de se soumettre à une évolution hiérarchisée. Le conditionnement est à la base de la formation du citoyen, pas de l'être humain. Le citoyen est un pilier de la nation. Et les nations entretiennent le conditionnement. La boucle se referme. Les élus du système travaillent au maintien de leurs privilèges. Uniquement. C'est pour cela que je travaille dans ma classe à établir un rapport d'équilibre. Non pas dans l'abandon de mon statut de maître et une liberté totale de mes élèves mais dans un rapport respectueux, une nourriture spirituelle partagée, un échange de leçons de vie. Ils ont autant à m'apprendre que moi. Puisqu'ils m'obligent à m'observer. Et sachant cela, étant donné que je le leur dis, ils savent que nous sommes des partenaires mais que mon expérience de vie me confère légitimement, et non pas par la force, un avantage sur eux. Je suis "l'Ancien". Un Ancien qui continue à apprendre sur lui-même à travers ce qu'ils me renvoient.

Il est bon pourtant de sentir que l'on réussit. Mais ce bonheur n'est pur et réel que s'il est libéré de toutes les entraves de l'environnement. Je réussis pour moi et pour honorer la connaissance qui se propose à moi. Pas pour les parents, pour mes professeurs, pour avoir un métier, pour être le "meilleur", pour être bien classé, bien payé, pour pouvoir consommer... C'est dans la réalité de ce bonheur qu'il faut observer les émotions et les raisons réelles qui le nourrissent.
"Quand tu les acceptes, les choses sont ce qu'elles sont. Quand tu ne les acceptes pas, les choses sont ce qu'elles sont. " C'est là qu'il faut observer ce que nous voulons être.     

Le système scolaire est un mammouth crevé qui pue la charogne parce que ce travail existentiel n'a pas été présenté comme le fondement de toute l'évolution. Il n'est même pour la hiérarchie qu'une perte de temps. Il n'est qu'à voir le regard suspicieux de mes inspecteurs successifs sur les panneaux affichés aux murs de la classe…

 

"Si tu n'es pas toi-même, qui pourrait l'être à ta place ?"

Henri David Thoreau

 

"Vouloir améliorer l'humanité, c'est à dire l'ensemble des hommes, sans améliorer la qualité de l'homme, est une utopie. Le monde ne deviendra meilleur que si chacun des hommes est meilleur. "

Georges Roux.

 

"Une éducation capable de sauver l'humanité n'est pas une mince affaire. Elle implique le développement spirituel de l'homme et le renforcement de sa valeur personnelle. "

Maria Montessori.

 

« La chute n’est pas un échec. L’échec est de rester là où on est tombé. »  Socrate.

 

« Vous n’êtes point chargés de tuer l’homme dans les petits d’hommes, ni de les transformer en fourmis pour la vie de la fourmilière. Car peu m’importe à moi que l’homme soit plus ou moins comblé. Ce qui m’importe, c’est qu’il soit plus ou moins homme. »

Antoine de Saint-Exupéry.

 

« Je crois qu’on ne peut mieux vivre qu’en cherchant à devenir meilleur, ni plus agréablement qu’en ayant la pleine conscience de son amélioration. » Socrate 

 

« Je n’aime pas le travail, nul ne l’aime. Mais j’aime ce qui est dans le travail, l’occasion de se découvrir soi-même, j’entends par là notre propre réalité, ce que nous sommes à nos yeux et non pas en façade. »

Joseph Conrad

 

« Agis comme si la maxime de ton action devait être érigée par ta volonté en loi universelle. »

E. Kant

 

 

Que quelqu’un ose me dire que tout cela ne me concerne pas...Que ça n'est pas mon travail...

Ah, bon, et alors qu'est-ce donc ? L'accord du participe passé employé avec l'auxiliaire avoir ? Le périmètre du cercle ?

Oui, bien sûr, ce sont des éléments utiles. Mais ça ne donne pas de la valeur à l'humain. C'est même un système carcéral si cela contribue à classifier, hiérarchiser, cataloguer, orienter, sanctionner...On n'est plus dans l'accession à la connaissance mais dans les dégâts collatéraux associés à cette impossibilité de parvenir à cette connaissance. Juste une connaissance technique.

 

J’ai vécu une belle scolarité à l’école primaire. Monsieur Leroux, Monsieur Navellou puis Monsieur Quéré. Trois hommes les trois dernières années. Trois hommes que je respectais, que j’aimais. Trois hommes qui étaient bienveillants et rigoureux.

Et puis, je suis entré en 6ème. Un désastre. J'ai redoublé ma 5ème au collège. Mes parents, consternés par cet effondrement, m'ont changé d'établissement. Et j'ai rencontré Monsieur Pichon. Professeur de français. Et d'élève déprimé, dégoûté, massacré, humilié, je suis devenu en un an un élève enthousiaste. Mon potentiel intellectuel était pourtant le même. Personne ne m'avait greffé de neurones supplémentaires. La seule différence, c'est que cet homme aimait ses élèves. Et que j'étais heureux avec lui, jusqu'à en oublier les autres professeurs, ceux qui continuaient à ne voir en moi qu'un rêveur paresseux, un poète boutonneux et asthmatique. J’ai aimé cet homme, comme un père spirituel.

J'étais entré dans le champ d'influences d'un professeur aimant, respectueux, attentif, calme, patient, et c'était l'ouverture de l'antre sombre de mon potentiel intellectuel. En seconde, en première et en terminale, il y a eu un autre professeur de français, Monsieur Ollier. Et puis Madame Sotirakis, professeure de philosophie. Il a suffi de trois professeurs pour que je ne sombre pas.

Je n'oublierai jamais leurs visages, ni même leurs voix. Je les bénis. Je les honore. Je pense à eux souvent et je les remercie. Infiniment.

Rien ne sera jamais plus important que l'amour. Aucune méthode, aucune technique.

Il n'est nul besoin de fabriquer des attentes, des espoirs de perfection ou de performances. Il suffit de rester là, dans l'instant, de ne pas voir en face de soi des élèves mais des enfants. Et de les enlacer dans les circonvolutions de la connaissance. La connaissance pure, sans intention.

 

 

 

  « TU APPRENDRAS DANS LA DOULEUR… »

 

 

Il est indéniable que l’effacement partiel du rôle du père dans le registre de l’autorité a un effet néfaste sur les enfants. Il ne s’agit pas pour autant d’un phénomène général et comme toute généralité, imaginer que ce phénomène concerne l’ensemble de la population est une exagération plus néfaste que les effets qu’elle veut combattre. Il n’est pas plus vrai à mes yeux que les enseignants se soient engagés dans un fonctionnement « maternant » C’est même plutôt l’inverse. Ils cherchent à pallier cet effacement partiel de l’autorité. Mais ils n’ont aucune légitimité au regard des familles dont la structure est déficiente. Il leur est donc impossible de trouver une quelconque crédibilité s’ils s’en tiennent à un rapport de forces. C’est perdu d’avance. Je n’ai pas obéi à mes professeurs parce qu’ils remplaçaient mon père étant donné que mon père, même s’il était peu présent, déléguait à mes professeurs le droit d’être exigeant. Si ce père n’applique pas lui-même cette exigence, les professeurs ne pourront jamais le remplacer s’ils n’œuvrent pas quotidiennement à l’élévation existentielle de l’enfant et se contentent d’œuvrer à l’application stricte et bornée des apprentissages et des connaissances. C’est là que se trouve la part essentielle du travail. Prendre en considération l’enfant avant de juger le niveau de l’élève. Si on délaisse ce regard empathique, on entre dans le conflictuel. Si l’enseignant n’est qu’un technicien, il n’aura jamais aucune crédibilité dans l’éducation et son enseignement lui-même sera inévitablement déficient.
Je suis assez sidéré de voir que cette attitude respectueuse puisse être considérée comme favorisant l’élaboration d’un « enfant-roi ». Il n’y a dans ma classe aucun « enfant-roi » et je ne suis pas non plus un « maître-roi ». Il y a un équilibre relationnel qui se nourrit d’un respect mutuel. Nous sommes les « sujets » de la connaissance. Aucun détournement de la règle n’est admis, aucune contestation de l’autorité, aucun refus de l’exigence, aucun déni de la performance. Il ne s’agit pas pour autant d’autoritarisme étant donné que les enfants savent que la justice est le pilier. Le fondement de cette justice est construite sur un principe très simple : « Tu n’es pas ce que tu fais. » Cette distinction essentielle, vitale, entre la difficulté épisodique de l’enfant dans son travail et ce qu’il est lui-même, en tant qu’être humain. Son niveau scolaire peut être évalué mais il n’aura aucune incidence sur le respect que je lui porte. Je continuerai à faire appel à ce souci constant de l’exigence, à le renvoyer à une observation de ses propres fonctionnements. Je suis celui qui a pour rôle de maintenir la qualité du miroir. Qu’il puisse avoir une vision claire de ses dysfonctionnements, tout autant que de ses performances. De la même façon qu’il n’aura à subir aucune parole blessante : « Tu es vraiment nul », il ne pourra se glorifier de paroles pompeuses : « Tu es vraiment excellent. »
« C’est un travail insuffisant » ou « c’est un très bon travail » sont des paroles qui ne concernent que l’élève. L’humain, quant à lui, sera systématiquement renvoyé à l’analyse minutieuse des phénomènes internes qui ont conduit à cette appréciation.
Il est donc primordial de garder à l’esprit que la technique ne fait pas l’humain. Mais que l’humain s’observant peut améliorer l’acquisition des techniques.
C’est là que je me place, ni « maternant », ni « autoritaire ». Juste celui qui favorise l’observation interne. Il ne s’agit pas pour autant « d’un cocon fusionnel » qui les protégerait de toute difficulté, de toute frustration, de toute remise en question, avec une acceptation bienveillante des faiblesses, de l’abandon, du désintérêt, de la démotivation. Mais comment pourrait-on motiver des enfants à travailler s’il ne leur est jamais permis d’établir cette observation macroscopique de ce qu’ils vivent ? L’enseignant a pour rôle de les élever, non pas seulement dans des acquisitions cognitives mais bien davantage, et de façon prioritaire, dans cette quête de Soi. Il ne s’agit donc pas de nier ou de cacher les faiblesses mais de les combattre dans une lucidité permanente au regard des mouvements de pensées, de la gestion des émotions, des dérèglements ponctuels de l’intellect.
« Pourquoi est-ce que tu t’es trompé dans cet exercice alors que tu en connais tous les tenants ? »

Ni autoritarisme, ni cocon fusionnel mais cet effet miroir qui se doit d’être constant. L’enseignant essuie la buée sur le miroir de la conscience.
« Regarde à l’intérieur de toi et tu comprendras ce qui t’entoure. »

Toute technique qui est perçue comme une finalité aura besoin d’autoritarisme. Toute technique qui devient le ferment d’une connaissance de soi à travers une connaissance universelle devient une motivation suprême.

Pourquoi est-ce que les enfants aiment les séances de sport ? Parce qu’ils apprennent une technique à travers le « jeu » (et le « je ») et que ce jeu les conduit à une meilleure connaissance et usage de leur potentiel. Il ne reste qu’à appliquer ce principe à l’ensemble des apprentissages. Ah, j’entends déjà les contestataires s’écrier qu’à l’école, on ne joue pas, on travaille ! Ce qui revient à dire qu’il faut habituer les enfants à leur future vie d’adulte…

 
« Mon enfant, tu ne travailleras pas pour le bonheur de travailler et de mieux te connaître mais juste pour gagner ta vie. Et tu seras aussi déprimé et aigri que moi. C’est la vie ; tu dois apprendre à être frustré. »

Merci pour ce cadeau…

 

 

     RÉFORMES

 

Il ne s’agit pas à mes yeux de constituer de nouvelles réformes. Trente ans que je vois passer des Ministres et leurs « nouvelles méthodes »... Qu’ils aillent donc lire Krishnamurti et on pourra commencer à parler de choses sérieuses. René Barbier, chercheur contemporain, aurait beaucoup de choses à leur apprendre également. Pour la simple raison qu’il n’y a jamais eu une seule réflexion réelle. Et que les enseignants ont été appelés à rester des techniciens.


Il ne s’agit pas de se demander quelles sont les conséquences de la démotivation de certains sur les autres mais des raisons de cette démotivation. Dans les épidémies, les médecins ont pour rôle de soigner les malades et de protéger autant que possible les biens-portants. Les chercheurs, pour leur part, travaillent à comprendre l’apparition de l’épidémie. Je n’attends pas que des chercheurs m’apportent une réponse. Je vis constamment avec une population dont la diversité est considérable. Si je n’étais pas capable d’être chercheur et par conséquent observateur, je ne mériterais pas l’honneur de porter cette mission d’enseigner. Je n’attends donc rien des réformes parce que les réformateurs n’ont aucune empathie pour l’humain. Ils travaillent au conditionnement des citoyens et des contingents de futurs frustrés.

Comment pourrait-il en être autrement pour ces enfants alourdis de données techniques quand ces données ne sont pas destinées à les porter vers un meilleur d’eux-mêmes ? Formatés, conditionnés, humiliés, comparés, hiérarchisés, poussés à la compétition. « Le professeur a toujours raison, même quand il a tort. »

Comment les enfants pourraient-ils être motivés par ce « Maître-roi » ?

C’est justement là que « l’individualisation » du travail prend toute son importance. Si les enseignants s’obstinent à ignorer les différences éducatives, sociales, historiques, culturelles et à travailler comme s’ils avaient affaire à un contingent d’individus identiques ou susceptibles de se conformer à une pratique unilatérale, ils n’ont pas le droit de se plaindre. Ils ont choisi la voie frontale de celui qui a raison même quand il a tort. Qu’ils en assument les conséquences.
D’autre part, telle qu’elle est conçue, l’école n’a pas vocation « d’élever » les individus mais d’user de leurs compétences pour maintenir la croissance et y participer, soit comme consommateur, soit comme concepteur. Ce sont juste des instruments. Et tant que la part existentielle des individus sera bafouée, il n’en sera pas autrement.

 

C’est aux enseignants de montrer que les techniques ne représentent pas à elles seules la citadelle mais uniquement des pierres assemblées. L’individu est la citadelle et les techniques ne représenteront jamais l’objectif. Si on en vient à honorer les pierres, on reste les yeux collés à l’édifice et on n’en voit plus la dimension réelle.

Si on considère que la citadelle représente le groupe humain et que chaque pierre est un individu, que des pierres soient ébréchées ou partiellement disjointes n’affaiblit l’ensemble que si le groupe humain est amené à focaliser son attention sur ces éléments. Mais il est connu depuis bien longtemps qu’on ne combat les faiblesses qu’en leur opposant la plénitude des forces acquises et non la concentration des pensées sur les effets néfastes de ces faiblesses. À vouloir lutter contre des éléments disparates, on leur donne vie, on les gave d’importance jusqu’à en perdre de vue l’adhésion des pierres. Il est inutile de poser des questions si on n’identifie pas la raison première de la question elle-même.

Alors, il faudrait donc renforcer encore davantage le formatage, l’atelier de poteries pour les esprits, nier avec une force décuplée, cette diversité ?...

Puisqu’on a échoué à aimer les différences et à contribuer à enrichir le groupe humain en développant les potentiels, réduisons intégralement ces différences. Accusons les formateurs qui prônent l’individualisation et la reconnaissance des existences de contribuer à une société d’enfants rois, punissons les de cet outrage puisqu’ils mettent en péril la cohésion sociale !...


Il y a une question essentielle qui revient constamment dans ma classe : « Qui est responsable ? » Il s’agit de remonter à la source du problème. Les enfants apprennent ce cheminement dans chaque situation et ne subissent dès lors aucune frustration. La frustration, pour elle-même, une soumission totale, sans aucune parole signifiante, une frustration autoritaire, n’est nullement éducative. Ce qui l’est, c’est d’identifier la cause des émotions qui surviennent. Ou alors, c’est à l’armée qu’il faut s’adresser. Un enfant qui n’a pas fait son travail de maison en subira les conséquences si ce rejet de l’exigence n’est pas clairement justifié. Il ne participera pas à une activité qui le motive d’emblée tant que ce travail initial n’aura pas été effectué. Les émotions générées par cette frustration seront soupesées dans le creuset de sa responsabilité. Considérer que de renvoyer l’enfant à une observation lucide de ses actes, de ses pensées, de ses fonctionnements contribuent à l’élever à un statut d’enfant-roi témoigne à mon sens d’une peur d’adulte qui ne veut pas perdre sa prédominance sur de jeunes esprits. Et là, c’est à l’enseignant d’apprendre à s’observer. Mais combien acceptent-ils ainsi d’inverser les rôles ?

Vendredi, en classe, je circulais dans les allées, les enfants font un exposé personnel, un sujet libre. Ils ont chacun un grand carton posé sur la table. Je demande à l’enfant : « Alors, sur quoi fais-tu ton exposé ? »
L’enfant lève les yeux, une incompréhension totale dans ses yeux. Un instant suspendu, comme une réponse qui n’ose se dire.

« Ben, je le fais sur mon carton… »

Et oui, ma question était absurde et j’ai éclaté de rire, j’ai remercié cet enfant de m’avoir montré mon erreur. Il a répondu avec sa logique d’enfant mais avec également une incompréhension totale quant à l’absurdité de ma question.

« Comment le maître peut-il me poser une question aussi bête ? »
Le maître a toujours raison même quand il a tort. Et bien, non, dix mille fois non. J’avais tort et je me suis excusé de l’avoir troublé. J’ai reformulé ma question.
Apprendre dans un rapport respectueux et sans aucune peur.

L’enseignant est lui-même l’élève de ces élèves. Il se doit d’établir en lui une observation constante de ses propres fonctionnements et que l’exigence qu’il réclame de ses élèves, il se l’impose également. Tout le reste, les réformes politiques, les interférences sociales, éducatives, historiques, les pressions hiérarchiques, ce sont des phénomènes environnementaux. Ils créent des influences mais il appartient aux enseignants de ne pas les laisser recouvrir la citadelle.

 L’éducation ne se limite pas à l’apprentissage des règles mais à leur compréhension fine. Et c’est lorsqu’elles sont comprises et validées que l’individu se libère de la frustration. Le frustré finit immanquablement par bafouer l’autorité parce que l’incompréhension des émotions générées par la frustration lui devient insupportable. 

La prise en considération de la dimension existentielle contribue à une éducation réussie. 

Une éducation réussie contribue à l’instruction.

En France, on travaille à l’envers. D’abord, on s’acharne à maltraiter les individus et ensuite on se plaint de leur rébellion. Lorsque j’entendrai parler de réforme philosophique, j’écouterai attentivement. Pas avant.

 

 

   "DÉBILLE"

C'est l'annotation d'un professeur sur un devoir de littérature d'un élève de lycée.

"Débille" avec DEUX L.

Au-delà de l'incommensurable bêtise de ce "professeur", je me demande surtout ce qu'il attend de cette remarque, de ce jugement, de cette insulte portée à un adolescent.

Des cas comme celui-là, il s'en produit des centaines par jour, des milliers peut-être dans toutes les classes de France.

Je hais considérablement ces enseignants. Je sais le mal qu'ils font, je sais quel est le traumatisme vécu par ces jeunes individus qui subissent quotidiennement l'ire névrotique de ces personnes censées les accompagner dans leur développement.

Je pense que ce milieu enseignant est peuplé de gens malades. Psychologiquement malades. C'est sans doute le pire scandale qui soit au cœur de la fonction publique.

Ils sont malades parce qu'ils n'ont aucune connaissance d'eux-mêmes et que cette absence d'observation des phénomènes internes qui les dirigent les empoisonne continuellement. La raison en est très simple : ILS ONT PEUR.

Un enseignant n'ayant jamais œuvré à sa propre connaissance agira de façon à recevoir la reconnaissance dont il a besoin pour exister. Il ne vit pas, il existe à travers sa profession et tous les éléments venant parasiter ou même s'opposer à cette reconnaissance dont il se nourrit seront des ennemis qu'il faudra soumettre, contraindre, humilier si nécessaire. C'est sa survie qui est en jeu. Les élèves ne seront jamais rien d'autre que des sujets devant apporter la considération sociale qui contiendra l'estime de soi dont cet adulte a besoin.

En l'absence de CONNAISSANCE DE SOI, on met en place des systèmes œuvrant à la RE-CONNAISSANCE DU MOI.

C'est là que les conflits prennent forme. Des conflits externes parce que l'individu n'est rien en lui-même qu'un vaste chaos.

Cette estime de soi, au lieu de prendre forme à travers un travail spirituel, se forgera dans une posture frontale, une confrontation dont le professeur doit sortir vainqueur pour exister. Tout est bon pour y parvenir, la sanction, l'humiliation, les arrangements pervers à l'intérieur du groupe, la manipulation des esprits les plus soumis pour contraindre les plus retors.

"Ah, mais moi, je ne sais pas faire avec un garçon comme le vôtre, il faut l'emmener voir un psy."

Une phrase prononcée par une enseignante à une mère décontenancée.

L'institution protège ces enseignants-là, l'enfant est l'élément perturbateur, la famille est la source des perturbations. L'institution n'est pas responsable, les éléments qui constituent l'institution se soutiennent, cet enfant doit quitter le cycle "normal"...

 "NORMAL" ????

Mais cette institution est remplie de gens qui se conduisent de façon irresponsable. Est-ce cela la "normalité" ?

Monsieur Peillon ne changera rien parce qu'il ne s'attaque pas au problème majeur.

Il veut réformer la formation ? Qu'il commence donc par limiter le droit à se présenter uniquement pour des étudiants ayant mené des études de psychologie, de philosophie, de sciences sociales.  Pas des masters d'économie, de biologie ou d’histoire... Il faut une connaissance du développement de l'individu.

Qu'ensuite, il mette en place des suivis d'analyse de la pratique. Les conférences pédagogiques, formation continue et autres inspections, c'est un gâchis de temps et d'énergie. Trois heures à écouter blablater un intervenant qui n'a sans doute jamais mis les pieds dans une classe. Chacun rentre chez soi et met les documents reçus à la poubelle. En 30 ans d'enseignement, je ne me souviens pas d'une seule séance de formation continue m'ayant apporté quelque chose d'indispensable. Juste de l’enrobage, un ciment fragile pour colmater un mur en ruines…

L'analyse de la pratique consisterait à être observée en classe par des personnes ayant le cursus professionnel à même d'apporter une aide psychologique, existentielle, relationnelle, affective, humaine...Des choses indispensables en quelque sorte...Toutes celles qui sont ignorées par l'institution.

Je connais des enseignants qui ont détruit des dizaines d'enfants, traumatisés, dégoûtés, saccagés, humiliés, et qui sont très bien notés par la hiérarchie, considérés même, portés aux nues... Leur départ à la retraite met en avant « leur engagement, leurs qualités au service des enfants. » J'ai parfois préféré partir que d'écouter de tels mensonges... Du dégoût...

L'institution trouve dans ces enseignants-là la validation du système, évaluations, remédiations, graphiques, statistiques, projet d'école, travail d'équipe... Tous ces paramètres n'ont aucune valeur étant donné qu'ils sont au service d'un système destructeur. 

Qu'on demande aux Français quelle image première ils ont gardé de leur parcours scolaire ?

Est-ce que la souffrance, l'ennui, la peur, le dégoût, la colère, la révolte, l'absence, la soumission sont des réponses honorables ?

L'école est un service public.

Est-ce qu'un service public a le droit d'exclure, de détruire, de rejeter, d'humilier, d'abrutir, de soumettre ?

Quelle est la mission de l'école ?

Quelle est la mission des enseignants ?

Quels sont les moyens mis en œuvre?

Est-ce qu'ils sont pertinents ?

Qui est habilité à juger du bon fonctionnement du système ?

Et bien, c'est la dernière question qui fait tout s'écrouler. Dès lors que les instigateurs d'un système sont les seuls à juger de sa pertinence ou de son efficacité, les résultats sont faussés. Toutes les structures chargées d'étudier les résultats des élèves ne tiennent compte que de l'aspect cognitif des résultats. Est-ce qu'un organisme indépendant au système s'est déjà interrogé sur le bien-être des élèves, leur développement spirituel ?

Rien que le terme "spirituel" est une aberration dans l'institution. Alors, comment pourrait-on espérer voir un jour une enquête sur le bonheur des élèves.

LES ENFANTS DE MATERNELLE SONT ÉVALUÉS. Ils ont trois ou quatre ans et ils sont déjà étiquetés par l'institution. Le dossier va passer de main en main, le renforcement identitaire va s'imposer, peu à peu, tout le système œuvrant à une reconnaissance du système...L'enfant catalogué devient une statistique.

"Il est en échec, il est en décalage, il est agité, il perturbe, il n'écoute rien, il est bête, il est "DÉBILLE."

LES PARENTS SONT BEAUCOUP TROP TOLÉRANTS. Cette peur de l'école, cette peur de s'opposer à l'enseignant, elle est extrêmement révélatrice de l'image générée par l'institution. L'école est un tribunal. Les parents y sont jugés. Comme ils l’ont été, enfants.

Le gouvernement veut s'occuper des élèves en difficulté...

Qu'il commence déjà par virer tout les enseignants qui détruisent ce métier, tous ceux et celles qui ont fait de l'école un centre de détention. 

Après, on pourra peut-être 

 

 

  TOUT LE MAL EST LÀ.

 

Le savoir et la compréhension sont deux choses tout à fait différentes. Seule, la compréhension peut mener à l'être. Le savoir est au service de l'avoir. Il n'est qu'une présence passagère, comme une matière putrescible. L'enseignement n'apprend aux enfants qu'à emmagasiner s'il ne prône que l'avoir. C'est une course à la surenchère. "Moi, je possède plus que toi." Société de consommation qui somme les cons de lui obéir...

Un nouveau savoir chasse l'ancien, comme l'ipod 1324 chassera le modèle 1323 et tout le monde trouvera minable le modèle précédent qui aura été encensé...

Le savoir aura permis d'établir une hiérarchie dans la capacité des individus à absorber les données comme un ivrogne se remplit. L'ivresse est douce, elle annihile les douleurs...

La compréhension.

Elle s'installe lorsque les individus qui s'attellent au savoir entreprennent simultanément une observation interne des phénomènes générés par la difficulté liée au travail d'acquisition : toutes les émotions, le doute, la peur, le stress, l'estime de soi, la prétention, la volonté, l'opiniâtreté, le découragement, les intentions avouées, les intentions cachées, tout ce qui relève de l'existentiel et non du cognitif. Le bonheur n'est pas dans l'obtention d'une note ou d'un diplôme mais dans la compréhension de soi, dans cette connaissance dont on ne parle pas aux enfants.

Et c'est la cause essentielle du désastre.

Quand on a gavé pendant des années des individus qui se cherchent, jusqu'à leur donner le sentiment que ces connaissances sont une raison supplémentaire à leur perdition, il est vain de vouloir les maintenir dans un système qui les égare.

Tant qu'on ne prendra pas en considération la dimension existentielle de l'enseignement, on œuvrera à la construction d'une société où cohabiteront des individus éteints, consuméristes, matérialistes, immatures et quelques individus révoltés, jusqu'à la folie, jusqu'au meurtre, jusqu'au suicide...

 

 

 PHILOSENFANTS.

Je suis toujours aussi ébahi par l'intérêt extraordinaire des enfants pour des questions à visées philosophiques. Je pourrais passer des journées entières à parler avec eux, de tout ce qui les touche et qu'ils ne parviennent pas à exprimer parce qu'ils ne sont pas assez sollicités, parce qu'ils ne sont pas assez amenés à observer ce qui se passe en eux, parce que le monde adulte ne considère pas assez que leur interrogations silencieuses méritent d'être écoutées, partagées, assouvies, parce que l'aspect cognitif de l'école se doit d'être mis en avant, qu'ils doivent réussir leurs "études"...

Mais c'est la Vie en soi qu'il faut étudier !

Et amener par mimétisme des enfants à penser que les questions existentielles sont des pertes de temps qui disparaîtront avec l'âge adulte est une condamnation de l'individu.

On a parlé du "désir mimétique" aujourd'hui. Une heure à analyser les comportements associés à la dérive des individus qui se perdent dans des "conflits" d'ego et des activités insignifiantes.

"Les gens ne devraient pas tant penser à ce qu'ils doivent faire mais bien davantage à ce qu'ils doivent être". Maître Eckhart.

Une élève a lu ce texte affiché au mur de la classe et a demandé ce que ça signifiait. Elle avait elle-même la réponse d'ailleurs. Il a juste suffi que je la mette sur la voie et qu'elle sente qu'elle pouvait exprimer ce qu'elle portait. 

"Si tu n'es pas toi-même, qui pourrait l'être à ta place ?" Henry David Thoreau.

Toujours le même chemin de lucidité, toujours ces textes qui tapissent les murs de la classe et qui sont bien plus importants que les tables de multiplication ou les règles d'orthographe.

C'est parce qu'ils peuvent échanger, interroger, partager, raconter, explorer les émotions associées à toutes ces questions vitales qu'ils sont disponibles ensuite pour apprendre ce qu'ils doivent acquérir pour continuer à progresser "scolairement".

Toujours cette impression qu'en concentrant le travail à son aspect cognitif, en bridant l'aspect existentiel, nous formons des jarres en ignorant la qualité des nourritures qu'elles transportent. Le contenant et le contenu...Est-ce que le fait de "juger" de la qualité scolaire d'un enfant, je suis capable de "juger" de la qualité humaine de l'enfant ? Absolument pas.

Je rencontre tous les ans des enfants qui sont "performants" scolairement et qui sont perdus dans leur connaissance d'eux-mêmes, qui ne sont pas capables d'établir durablement cette observation de leur fonctionnement et qui sont juste "soumis" ou formatés à des réponses liées à des apprentissages techniques. Mais dès que j'aborde avec eux des discussions d'ordre existentiel, il n'y a plus personne. Comme un gouffre immense qui s’ouvre en eux et que les savoirs livresques ne peuvent combler. Ils ne savent pas ce qu'ils font, ils ne savent pas ce qu'ils vivent, ils sont vécus...D'autres sont en conflit permanent avec d'autres enfants ou d'autres adultes, n'ont aucune limite, aucune conscience morale, tout leur est permis, ils n'ont aucun regard sur leur attitude et se laissent aller à toutes leurs impulsions.

"Vérifie toujours à chaque instant, que tes pensées, tes choix, tes décisions et tes actes sont à l'image de la personne que tu es et de celle que tu veux être. "

Toujours les amener à établir cette vigilance envers ce qu'ils font afin que ça corresponde à ce qu'ils veulent être. Bien souvent, ces enfants-là se placent en "victimes", essaient de justifier leurs actes, renvoient la faute sur les autres et sont incapables d'observer ce qu'ils ont déclenché. Ils n'en voient que les effets. Qu'on ne vienne pas me dire que ce travail d'exploration de l'individu est du temps perdu. C'est long à mettre en place et j'ai parfois l'impression d'un travail inutile...Je me force à oublier l'intention et j'accepte l'idée des errances.

Je sais bien aussi que le collège ne proposera pas ce genre de "développement personnel" parce que le système ne le permet pas, que l'organisation est beaucoup trop rigide et que les professeurs vivent eux aussi une pression beaucoup trop importante pour qu'ils s'autorisent ce genre de travail.

J'entends parfois d'anciens parents d'élèves me dire que la transition avec le collège est vraiment très difficile pour leur enfant, que la pression scolaire est énorme et que tout le reste est rejeté. La prise en considération de l'individu est quasi inexistante. Les rébellions se multiplient, les échecs s'installent. Quand je reçois dans ma classe d'anciens élèves, je suis effaré de ce qu'ils racontent...L'impression qu'ils montent au "front", qu'ils y sont en danger.

Je ne comprends pas ce déni de l'existence...Comment peut-on envisager participer à la construction du contenant si le contenu ne devient qu'un poison qu'il faut ingérer de force. Le contenant sera immanquablement "souillé", avili, dégradé étant donné qu'il est intoxiqué par le gavage immonde qu'il subit. Quand je regarde la population obèse américaine, j'ai une image de ce contenant perverti par le contenu ingéré. Malbouffe, malculture, malexistence.

Que l'école participe à cette extinction des élans existentiels des enfants me désole au plus haut point.

Le ministre actuel veut instaurer une "morale laïque".

Bien, mais de quoi s'agit-il ? Une nouvelle matière, avec un programme, des évaluations, toujours le fonctionnement compétitif, comparatif ? Mais dans ce cas-là, on travaille à l'envers. On réduit l'humain encore une fois, on ne le porte pas, on l'encadre, on ne l'élève pas, on le formate.

Cette "morale", dans ma classe, je la nomme philosophie existentielle et elle est constante, elle n'appartient pas à un horaire, à un cadre précis, elle est à la source de tout ce qui se passe en classe. Je ne l'évalue pas par une norme chiffrée et qui serait inévitablement subjective mais juste par le bonheur que les enfants éprouvent à être là, à se sentir grandir, à s'observer, à œuvrer à ce bonheur de la vérité en eux.

Nous devons contribu

 

 

  TEST POSITIF

Aujourd'hui, en classe, j'ai proposé ce texte à mes élèves.

Écrit dans un triangle avec une mise en page très précise.

 

                                                                                      LA  MOTO

                                                                                   EST  SUR   LA

                                                                                     LA   ROUTE

 

Je montre ce texte trois secondes et les enfants doivent écrire ce qu'ils ont lu.

Ils ont tous écrit : LA MOTO EST SUR LA ROUTE.

Je leur dis que c'est incorrect, ils sont tous surpris.

Deuxième lecture.

Nouvelle erreur générale.

Troisième lecture, toujours trois secondes.

Deux élèves trouvent l'énigme.

Quatrième lecture.

D'autres à leur tour.

Je montre enfin le texte, longuement, certains enfants ont encore du mal à identifier le doublon.

 

C'est ensuite que c'est intéressant.

L'explication du phénomène.

Faites ce test avec des enfants de CE1 et vous les verrez trouver rapidement le problème. Certains adultes ont besoin de dix lectures pour y parvenir.

La solution est très simple.

Les bons lecteurs se trouvent confrontés à une correction immédiate de leur cerveau. Ils ne peuvent donc pas identifier l'erreur parce que leur cerveau l'élimine. La phrase ne veut rien dire et elle est donc automatiquement corrigée, la mémoire et le sens entrent en jeu sans même qu'ils soient sollicités.  Il faut que les enfants prennent conscience d'un dysfonctionnement dans l'analyse de cette phrase pour parvenir à voir l'erreur.

Ils sont donc de bons lecteurs...

Ceux ou celles qui trouvent l’énigme rapidement ne sont pas pour autant de faibles lecteurs étant donné qu’ils n’auraient pas le temps de lire le texte en trois secondes si c’était le cas. Ils ont tout simplement compris que leur première erreur devait s’expliquer. Qu’il y avait forcément quelque chose. Ils se sont donc méfiés, ils ont ajouté à leurs talents de lecteurs, une observation décalée. D’un simple exercice de lecture dans lequel ils pensaient être jugés sur leur vitesse, ils sont passés à un mode de lecture différent.

Ils sont donc de bons lecteurs...

Ce qui m'intéresse dans cet exercice, c'est de pouvoir mettre en avant les qualités des enfants. Le fonctionnement des enseignants les amène régulièrement à mettre les enfants en difficulté mais en oubliant trop souvent de leur rappeler leurs connaissances. Cette confrontation permanente avec la difficulté peut aboutir à un découragement si elle n'est pas soutenue par un rappel de leurs réussites antérieures. Un enfant de CM2 n'a pas de souvenirs précis de ses premières années d'école primaire... Il est, année après année, mois après mois, jour après jour assailli de difficultés supplémentaires et cet horizon constamment assombri ne peut être supporté qu'avec une mise en valeur de son parcours.

Je tiens à construire leurs apprentissages sur le regard aimant et fier de leurs fondations, les plonger quotidiennement sur ce qu'ils savent faire avant de les contraindre à avancer en terrain inconnu. Et je me dois de leur permettre d'accueillir en eux ce bonheur du travail accompli. Ils ont le droit de se glorifier des lumières atteintes et même de se reposer sous le lampadaire qu'ils viennent d'allumer.

Ils n'ont en plus aucune idée précise du chemin à parcourir. Leur avenir scolaire leur est totalement insaisissable. Tant mieux d'ailleurs...

Mais il faut, pour nourrir le présent de forces vives, leur permettre de s'estimer, de s'aimer, de se réjouir de tout ce qui a été accompli dans ce passé. Il faut ensuite leur faire comprendre que ce passé n'a aucune existence réelle puisque ce qu'ils ont appris est en eux, là et maintenant. Comme un univers en expans

 

 

                                  

L'ÉCOLE DE LA RÉPUBLIQUE

Quelle république ?

Celle qui consiste à asservir les citoyens en leur faisant croire qu'un vote présidentiel suffit à les placer dans une situation de décideurs ?

Vaste supercherie. Aucun des électeurs n'avait envisagé une telle déroute économique, financière, sociale, égalitaire, culturelle. Aucun électeur n'a eu son mot à dire dans la situation que nous connaissons et pour laquelle, aucun dirigeant politique n'a de solutions autre qu'un paquet de rustines. La république actuelle n'est pas une démocratie mais une oligarchie.

Qu'en est-il de l'école aujourd'hui dans ce système manipulateur ?

Et bien, elle se doit de participer au maintien des Privilèges. On en est toujours à l'école de la République. M Hollande a déjà précisé dans son programme que "l'école a pour vocation de former des salariés pour soutenir la croissance."

République économique.

Les enseignants se doivent donc d'être des individus soumis afin de conditionner leurs élèves à cette soumission. Il n'est pas question de faire appel à "l'entendement" si cher à Kant mais de propager les valeurs mercantiles des citoyens. Il ne s'agit pas d'être un salarié pour pouvoir s'accorder le temps nécessaire et la tranquillité d'esprit à un travail existentiel mais juste pour pouvoir soutenir l'économie de la République en consommant. L'existence se réduit donc à un salaire et aux dépenses qu'il autorise.

Les individus qui quittent le système scolaire se partagent en trois groupes : les conditionnés, les traumatisés et les rebelles.

Les conditionnés seront les salariés consommateurs. Ils tenteront toute leur vie de continuer à croire que cela suffit au bonheur.

Les traumatisés serviront à faire vivre le corps médical. Comme en plus, ils auront été amenés à emprunter des voies scolaires très courtes, ils serviront de masse ouvrière et tenteront de survivre avec un salaire dérisoire. Ils deviendront supporters de foot et de la Française des jeux.

 

Les rebelles se partageront en deux sous-groupes : les artistes, les créateurs, les voyageurs, les atypiques, tous ceux qui auront opté pour une voie existentielle, longue, ardue, solitaire, individuelle et puis les voyous. Les premiers se détacheront au mieux de la société de consommation et les seconds se serviront de ses points faibles pour "se servir", donnant par là-même du travail à la République qui se gaussera de protéger ses citoyens et leurs propriétés. La république crée les problèmes qu'elle s'efforcera de résoudre afin de renforcer son influence et l'adoration que lui porte la masse. 

 

Alors, quelles solutions ?

Aucune solution ne viendra d'une quelconque structure étatique. L'État actuel ne cherche pas à développer l'individu dans sa dimension existentielle mais à prolonger les Privilèges en associant la masse à des rêves de consommation.

La solution n'existe qu'individuellement. C'est une démarche philosophique. Pas la philosophie enseignée à l'école, bien évidemment. 

Quand les gens comprendront que les librairies contiennent les outils les plus puissants qui soient pour creuser une brèche dans les murs de leurs geôles, l'humanité aura fait un grand pas en avant. À travers le cheminement de chaque individu et non en raison d'un mouvement de masse provoqué par une structure étatique.

L'école de la République est une structure étatique. De plus en plus étatique. Et plus la crise économique est dure, plus elle subit la pression de l’État. La réforme des rythmes scolaires en est un exemple criant. Au nom de l'égalité, M Peillon et ses acolytes ont imaginé la réforme la plus inégalitaire qui soit et ils osent accuser les réfractaires de combattre les valeurs de la République. Culpabilisation des masses, instauration des peurs, identification et fichage des contestataires...

 

L'école de la république est devenue une énorme machine, une "moulinette" au travers de laquelle il faut passer en essayant de sauver au moins son âme.

 

 

   RYTHMES SCOLAIRES

La réforme des rythmes scolaires, elle se résume par une comparaison. Un restaurant a vu son chiffre d'affaires décliner parce que la cuisine n'est pas bonne et le service n'est pas de qualité. Un nouveau patron achète le restaurant et pour améliorer les choses, il se contente de changer les horaires...Résultat ?...

 

Le problème n'est pas là. Si on tente de hiérarchiser les problèmes, celui des horaires est très fortement secondaire. Cette réforme a deux objectifs PRIORITAIRES : faire baisser les chiffres du chômage par l'embauche de personnels dans les communes et la délégation des frais aux communes, c'est à dire AUX FAMILLES étant donné que ces frais seront reportés sur les impôts locaux. Le GVT est gagnant mais pas les élèves, ni les parents. Les horaires actuels n'ont jamais empêché mes élèves de travailler. Il s'agit d'adapter notre pédagogie aux rythmes biologiques. Pour ceux et celles qui les connaissent...

 

Réunion de travail hier soir : Il y avait une soixantaine de personnes, parents d'élèves délégués, maires des communes, enseignants, associations, ça fait déjà un an que tout le monde bosse MAIN DANS LA MAIN pour parvenir à mettre quelque chose au point, tout le monde a conscience que le bien être des enfants EST la priorité MAIS JUSTEMENT, tout le monde voit bien qu'on travaille à l'envers, que cette réforme n'est pas une source de bien être.

Et voilà, quatre heures de réunion ce matin à l'école pour cette réforme...Que fait-on des APC (soutien), que fait-on des études surveillées du soir, est-ce qu'on demande à ce que les NAP (nouvelles activités périscolaires) entrent dans le projet d'école, quelles associations, quel personnel, dans quels locaux, avec quel budget, quelle fréquence, comment les parents vont-ils gérer ces horaires au regard de leur travail ? Est-ce qu'il n'y a pas un risque de situation anxiogène pour des jeunes enfants par rapport au nombre d'intervenants, qui va gérer les plannings, comment financer les NAV, un coût direct aux familles ou une hausse de l'imposition locale, l'abandon des subventions culturelles et sportives ? qu'en est-il du principe de l'école "gratuite", de l'égalité au regard des activités entre les communes ? Ici, la plus grosse commune a décidé de travailler en partenariat avec les petits villages qui n'ont pas de structures, pas d'associations, pas de locaux, pas de budget extensible, pas de transport ? Est-ce que chacun bosse dans son coin au risque d'instaurer des écoles à deux vitesses ? On a 43 associations sur la commune, d'autres en ont deux ou trois. Est-ce que les activités auront lieu dans les classes au risque que les enfants considèrent la classe comme un lieu d'activités ludiques et non comme un cadre de travail, qui va surveiller le matériel, les livres, quand sera fait le ménage dans les classes ? Quel est le rôle des ATSEM ? La liste des problèmes est considérable …

 

J'entends les adeptes de cette réforme parler « d'améliorations à venir, d'aménagements indispensables... » Ont-ils conscience que tout cela va prendre un temps considérable et qu'en attendant, ce sont les enfants qui devront tenir ? Il ne s'agit pas de travailler sur un logiciel informatique...On parle d'enfants...Un âge particulièrement sensible, une mise en route qu'il ne faut surtout pas louper...

Et bien, tant pis pour eux...Ça ira mieux pour les suivants...

 

C'est à vomir.

 

 

SABORDAGE

Hier et aujourd'hui, j'ai travaillé en "animation pédagogique" avec les professeurs de collège du secteur. J'ai assisté à quatre heures de cours lundi matin puis trois professeurs sont venus dans ma classe. Aujourd'hui, il s'agissait, je le pensais, de condenser ce que nous avions vu et entendu, d'établir un projet commun, d'identifier les priorités pour unifier la continuité des enseignements mais lorsque j'ai entendu l'ordre du jour, j'ai été estomaqué. Il s'agissait d'analyser le livret de compétences et au préalable d'expliciter clairement ce que ce terme signifie.

Là, j'ai pris un coup de sang...

Un sabordage personnel grandeur XXL...

J'ai dit à l'Inspecteur et aux conseillers pédagogiques que j'en avais assez de cette dialectique et qu'elle ne me servait à rien, que j'en avais assez d'entendre depuis trente ans que jusqu'ici je ne savais pas travailler et que maintenant on allait m'apprendre le métier, que j'en avais assez d'être pris pour un incapable qu'on allait sauver et que j'avais déjà assisté à des centaines d'heures de concertation pour n'en sortir qu'avec un profond désœuvrement, un flot d'interrogations qui venaient dévorer l'énergie dont j'avais besoin pour mener à bien mon travail avec les enfants, que j'en avais assez de cette idée que je devais m'adapter à un système défectueux et malsain et faire entrer dans ce cadre pervers des enfants innocents et malléables, que ça n'était pas ainsi que je concevais ma mission.

J'ai continué en expliquant que les enfants dont tout le monde se plaignait n'éprouvaient aucun besoin FONDAMENTAL, EXISTENTIEL d'apprendre ce qu'on me demandait de leur enseigner et qu'il fallait donc que je parvienne à créer un désir en eux, que ce désir ne pouvait s'éveiller qu'à partir du moment où je les considérais comme des enfants et non seulement comme des élèves et que c'est l'observation et la connaissance de soi qui pouvaient générer ce désir. "Connais-toi, toi-même." Une des premières maximes que je leur transmets. 

 

Ce qui m'importe, ça n'est pas d'identifier des compétences ou des objectifs, de lire des documents officiels, d'appliquer des directives administratives, de remplir un cahier journal, d'écrire des progressions et des programmations (non, non, ça n'est pas la même chose …) parce que si j'en étais encore là après trente ans de métier, ça serait un effroyable constat d'échec. Ce qui m'importe, c'est de lancer les enfants dans cette exploration intérieure. Les travaux menés en classe sont des opportunités d'éveil à soi et non de possibles menaces d'évaluation de compétences. Tant que nous travaillerons sur des techniques en espérant améliorer un système carcéral, nous n'ouvrirons pas les grilles.

C'était un sabordage. Ou pas. Je n'en sais rien et en fait, ça ne me concerne  

 

 

DÉBAT PHILO

 

Une séance passionnante aujourd'hui avec mes élèves de CM2.

J'en fais un résumé succinct. La séance a duré 45 minutes.

 

 

Ils sont assis, aucune affaire sur la table, même pas la trousse.

Je désigne un enfant et lui dit juste :

"Neige..."

Il me regarde, perplexe.

"Neige...

-Ski ?

Un signe d'acquiescement.

Un autre enfant.

"Océan...

-Bateau."

Un autre enfant.

"Vacances...

-Plage.

-Arbre

-Fruits."

Et ainsi de suite en passant d'enfant en enfant.

 

Puis une explication de ma part.

"Ce travail s'appelle, l'association d'idée. Je vous donne un mot et aussitôt un autre vous vient à l'esprit. Je n'ai même pas eu besoin de vous dire ce que vous deviez faire au début, vous avez fini par trouver tout seul, votre intuition était la bonne.

Puis une question.

"À quelle partie de votre cerveau faites-vous appel pour trouver le mot que vous me donnez ?"

-La mémoire.

-Oui, c'est tout à fait ça. Vous avez en vous, dans votre mémoire des associations de mots. D'où viennent ces associations ?

-De ce qu'on a lu.

-De ce qu'on a vécu.

-De nos expériences.

-De nos discussions.

-De l'école.

-Des vacances.

-Il s'agit donc d'expériences passées qui se sont inscrites dans notre mémoire. C'est une partie essentielle de notre cerveau."

Je me tourne de nouveau vers un enfant et je lui dis:

"Quark...

-..."

Vers un autre:

"Quark...

-Un animal ?

-Et les autres, vous en pensez quoi ?

-Un extraterrestre ! (rires)

-Le dernier film de Walt Disney (rires)

-Bon, est-ce que vous faites appel à votre mémoire pour me répondre ?

-Ah ben non, on ne sait pas ce que c'est !

-Pourtant vous avez répondu !

-On a imaginé !

-Voilà, c'est ça, vous avez imaginé. Il y a donc en nous une mémoire et une imagination. Les deux ne se construisent pas sur les mêmes informations et ne fonctionnent pas pour les mêmes objectifs.

-C'est sûr, on rigole plus avec l'imagination ! (rires) (on rigole beaucoup dans ma classe!)

Je laisse le silence s'installer et je pousse un grand cri en tapant des mains près d'une élève qui pousse un hurlement en bondissant sur sa chaise.

(RIRES !!!!!!!!!!!!!!!!!)

"Bon, que s'est-il passé cette fois ?

-J'ai eu peur, trop peur !!

-C'est quoi cette peur? C'est la mémoire ou l'imagination ?

-Ah ben non, je n'ai pas eu le temps !

-Pas eu le temps de quoi ?

-Pas eu le temps d'imaginer ou de me souvenir, c'était trop d'un coup !

-Alors, c'est quoi qui t'a fait réagir ?

-L'émotion !

-Oui, c'est ça, l'émotion ! Elle vient d'où ? Comment la reçoit-on ?

-Partout !! J'ai sursauté dans tout mon corps !

-Mais c'est ton corps qui a reçu l'information qui t'a fait peur ?

-Ben oui, c'est mes oreilles !

-Mais tes oreilles font quoi de ce qu'elles reçoivent ?

-Elles envoient tout au cerveau.

-Mais si tes oreilles ont reçu l'information pourquoi c'est tout ton corps qui a sursauté ?

-Ah ben parce que le cerveau a dit que c'était dangereux. Alors il a fichu la panique partout !

-Donc, c'est le cerveau qui déclenche cette émotion mais c'est par le corps qu'elle se transmet ou qu'elle prend forme, c'est ça, vous êtes d'accord ?

-Oui, c'est ça, j'ai eu la trouille mais c'est mon cerveau en fait qui a eu peur et tout mon corps a sauté !

-C'est donc une émotion et elle est très soudaine.

-Ah ben oui !

-Comment ça se passe si c'est de l'amour ?

-Ouah, c'est  un coup de foudre ! C'est trop chouette (rires).

-Et si ça vient doucement, qu'on découvre que l'autre on l'aime bien, puis on l'aime beaucoup puis finalement on l'adore. Est-ce que c'est toujours une émotion ou est-ce qu'on peut appeler ça autrement ?

-C'est un sentiment plutôt.

-Ah, oui, bien ça, vous êtes d'accord les autres ?

-Oui, c'est comme un copain aussi, au début c'est un pote puis c'est un copain puis c'est un ami. Ça se fait doucement.

Bon, alors, vous voyez que ça fait déjà pas mal de choses à l'intérieur : la mémoire, l'imagination, les émotions, les sentiments. Et moi, ce qui m'intéresse, c'est que vous parveniez à identifier tout ça quand ça vous arrive, à mieux comprendre ce qui se passe en vous. C'est toujours cette phrase de Henri David Thoreau :"Si tu n'es pas toi-même, qui pourrait l'être à ta place?" C'est ça aussi que ça veut dire, est-ce que nous sommes vraiment nous-mêmes, intérieurement, c'est à dire, est-ce que nous savons ce qui s'y passe, c'est un peu comme si on vivait à l'intérieur d'une maison dont on ne connaît pas toutes les pièces, ça serait vraiment bizarre. Et pourtant c'est un peu ça le problème."

 

Je laisse les remarques s'épuiser peu à peu et puis je prends mon porte monnaie dans ma poche, je sors un billet de cinquante euros et je le laisse tomber sous la table d'un enfant. Je me lève et je lui tourne le dos pendant quelques secondes.

"Qu'est-ce qui s'est passé dans ta tête ?

-Je voulais pas le prendre, répond-il gêné.

-Je sais bien, ne t'inquiète pas ! Mais qu'est-ce qui t'en a empêché ?

-C'est pas bien, c'est du vol. Et puis je sais bien que tout le monde aurait vu que je le prenais.

-Et si personne ne t'avait vu, est-ce que tu l'aurais pris ?

-Non, parce que je sais que c'est à vous.

-Et si ce billet, tu le trouves par terre et que tu ne sais pas à qui il est, qu'est-ce que tu fais ?

-Ah, ben là je le prends !

-Tu n'essaies pas de trouver son propriétaire ?

-Ben, si peut-être mais je sais pas qui c'est ?

-Mais si tu es certaine de le trouver, que tu as vu le billet tomber de sa poche, qu'est-ce que tu fais si tu ne le connais pas ?

-Ah, ben, je ne sais pas, ça dépend si quelqu'un m'a vu le ramasser aussi.

-Tu ne veux pas qu'on te traite de voleur, c'est ça ?

-Ben oui.

-Mais si personne ne t'a vue le ramasser ?

-Ah, ben alors je le garde et je vais acheter des vêtements ! (rires)

-Et les autres, vous en pensez quoi ?

-Non, c'est pas très chouette de le garder je trouve, c'est beaucoup d'argent quand même.

-Ben oui justement (rires).

-Bien, et dans tout ça, qu'est-ce qui en vous déclenche ces réactions ? Est-ce que c'est votre imagination, votre mémoire, vos émotions, vos sentiments ou autre chose encore ?

-Ben, oui j'imagine les vêtements que je vais acheter ! (rires).

-Donc, tu te laisses entraîner par ton imagination.

-Moi je le prends pas parce que mes parents m'ont appris que c'était pas bien.

-Donc, tu utilises ta mémoire et les valeurs que tes parents t'ont enseignées. On appelle ça la morale.

-Moi je le prends pas parce que ça me fout la trouille de me faire voir.

-Donc, tu réponds à une émotion.

-C'est tout mélangé alors !

-Oui, on peut voir ça comme ça mais il y quand même quelque chose en nous qui intervient. Vous vous souvenez de Pinocchio et de Jimmy Cricket ?

-Ah oui, c'est lui qui dit quand Pinocchio fait une bêtise.

-C'est sa conscience !!

-Bien ! voilà, c'est ça, c'est sa conscience. Comment on pourrait expliquer cette conscience en nous ? Qu'est-ce que c'est ? On vient de voir que ça mélange un peu tout ce qu'on a déjà trouvé.

-C'est nos pensées ?

-Quand tu fais un problème de math, tu n'as pas besoin de cette conscience là mais de la conscience que tu dois bien réfléchir. C'est le raisonnement. Quand tu es en haut d'une piste noire de ski, tu dois avoir conscience que ça va être difficile mais que tu peux le faire si tu restes appliqué. C'est la concentration.

-Ah, ben ça fait plein de conscience alors ?

-Ça n'est pas vraiment pleins de consciences mais plutôt diverses utilisations d'un état de conscience. Quand on dort, par exemple, est-ce qu'on peut dire qu'on est conscient ?

-Ah, ben non, sinon on ne dort pas ! (rires)

-Donc, nous sommes conscients lorsque nous sommes réveillés et lorsque nous utilisons tout ce qui est en nous :la mémoire, l'imagination, les émotions, la morale, le raisonnement et certainement encore d'autres notions, d'autres pensées, d'autres états de conscience. mais qu'est-ce qui se passe si nous nous laissons emporter par un de ces états sans réellement le maîtriser, sans avoir clairement identifié ce qui se passe en nous. Je vous donne un exemple : Quand il y a une alerte incendie dans l'école, quand l'alarme retentit, si vous vous laissez emporter par la peur et que vous commencez à crier, vous n'allez pas écouter ce que je dis, vous allez paniquer et vous risquez en plus de déclencher une panique générale, ça arrive souvent des mouvements de foule qui se termine en catastrophe parce que les gens n'ont pas été conscients de ce qui se passait en eux. C'est comme s'ils n'étaient plus réveillés.

-Et pourtant ils ne dorment pas !

-Non, ils ne dorment pas mais pourtant ils ne sont plus conscients, ça vous arrive aussi parfois quand vous paniquez parce que je vous donne un contrôle surprise !

-Ah oui, on a la trouille et on ne réfléchit plus !

-Et du coup, cette peur en vous vous fait tout rater. Ça n'est pas parce que vous ne saviez rien mais parce que vous n'arriviez plus à réfléchir ! Vous vous souvenez que je vous avais dit qu'il fallait peindre en jaune fluo la pensée la plus importante et que lorsque vous voyiez arriver une autre pensée qui n'avait pas la bonne couleur, il fallait vous en débarrasser.

-Ah oui, c'est ça qu'il faut faire pour réussir mais c'est difficile de contrôler les pensées ! Ça part dans tous les sens souvent !

-Et bien il faut déjà en être conscient pour réussir à se corriger à l'intérieur. Sinon, à l'extérieur, sur votre feuille, ça va être un sacré chantier. Être conscient de ce qui se passe en nous, c'est absolument essentiel. Mais il faut pouvoir mettre un nom sur ce qui nous arrive. Cette conscience, c'est un des aspects les plus importants de notre vie et vous voyez bien que ça met en action énormément de choses en nous. Savoir ce qui appartient à notre imagination, à notre mémoire, à nos émotions, à notre morale, à notre raisonnement, tout ça il faut le maîtriser au mieux. C'est le seul moyen de pouvoir faire un choix réel. Sinon nous ne sommes pas conscients, nous vivons comme si nous étions endormis. 

 

 

 

UN AUTRE REGARD

Dans ma classe de CM2, nous avons souvent des discussions qui pourraient passer pour "étranges" à un visiteur...

 La conscience, l'âme, l'esprit, le mental, l'amour, la vie, la mort, l'ego, l'identification, la personnalité, l'attachement, le temps, l'espoir, la réalité...

 

Entre le début de l'année et aujourd'hui, le cheminement est immense. L'écoute et la participation, le sérieux et l'engagement, le désir de partager, les pudeurs oubliées, cette envie d'avancer, il est parfois difficile de passer à autre chose tant ils ont de choses à exprimer... Je réalise à quel point ils vivent dans des carcans de non-dits parce qu'ils ne sont pas assez écoutés et à quel point la classe peut leur offrir l'opportunité de se dévoiler, de se révéler, à eux-mêmes, aux autres, ce bonheur dans leurs yeux, nos rires parfois, cette évolution dans la maîtrise de la langue, dans l'expression fine de leurs pensées...

De grands et beaux moments...

 

Aujourd'hui, Mina nous a lu un texte qu'elle avait écrit dans le cadre d'un travail d'expression écrite.

Sujet libre mais avec cinq "phrases obligées" qu'il faut insérer dans l'histoire.

 

Mina  nous a raconté que pour elle la Mort est malheureuse de la tâche qui lui incombe. Elle ne l'a pas choisie. C'est la Vie qui l'a créée et elle est à son service. C'est la Vie qui décide de l'existence ou de la fin de l'existence. La Mort n'est que l'ouvrier de cette fin que la Vie a décidée. Ce n'est donc pas la Mort qui surgit mais la Vie qui décide de se retirer. Et cette mission est si douloureuse pour la Mort que toutes les larmes qu'elle a versées depuis l'apparition de la vie et le début de sa mission ont fini par former les océans et la montée des eaux sur la planète n'est que la conséquence des larmes que la Mort verse infiniment...

 

Cet autre regard, cette imagination fertile, de quel droit les adultes se permettent-ils de les contenir, de les formater, de les rediriger ?

Les grandes découvertes scientifiques ont d'ailleurs parfois été générées par des esprits imaginatifs. Alfred Wegener et la tectonique des plaques en est un exemple parfait.

 

Mina a peut-être raison. Et d'ailleurs, si je parviens à me libérer moi-même de cette "raison" cartésienne qui nous isole de notre imaginaire, quelle est l'importance de savoir si elle a raison ou pas ? Ça n'en a aucune. Dans son esprit, la Mort est soumise à la Vie et elle aimerait bien un peu moins de travail. On peut imaginer à notre tour cette Mort devant emporter un enfant malade. Un ordre insupportable pour elle. Pourquoi la Vie le délaisse-t-il ? On pourrait imaginer que la Mort dans une rencontre avec la Vie essaierait de la convaincre d'être moins dure... Après tout.

Pourquoi notre vision de cette Mort impitoyable ne serait-elle pas une erreur ? Parce qu’historiquement, les hommes ont toujours vu la Faucheuse comme un ennemi impitoyable. Inconscient collectif auquel un esprit d'enfant n'appartient pas encore. Une liberté en sursis.

Ça n'est pas à moi d'aller resserrer les anneaux de la chaîne. Même si je suis un fonctionnaire enseignant.

J'aimerais tant que Mina reste libre. Et tous les autres.

 

On parlait de la vie et de la mort en classe cet après-midi et une élève a dit :
"En fait la vie en nous, c'est comme une boisson gazeuse. Ça s'agite beaucoup mais les bulles vont vers le haut parce que ça veut dire qu'on s'améliore, c'est un peu comme le Paradis mais à l'intérieur et quand on va vers la mort, les bulles sont moins agitées parce que ça fait longtemps que c'est ouvert. Et quand on est mort, c'est comme une eau plate."

 

 

   

   APPRENDRE À AIMER

 Un meurtrier ne tue pas par méchanceté mais parce qu’il aime les impulsivités qui le domine, parce qu’il aime les actes dans lesquels il se retrouve, dans lesquels il se sent exister. Sa victime n’est pas un ennemi mais l’opportunité de s’aimer davantage.

Un militaire tue par amour pour sa patrie, par amour pour les ordres, par amour pour les armes, par amour pour les idées qui le conditionnent.

Les marins d’un baleinier tuent par amour pour l’argent.

Les politiciens mentent par amour du pouvoir.

Les dictateurs tuent par amour d’eux-mêmes.

 

Ne sommes-nous pas tous des dictateurs ?

 

Nos actes sont en grande partie générés par cet amour que nous nous portons. Amour pour nos idées, nos passions, nos obsessions, nos certitudes, amour de la confrontation, toujours ce désir de convaincre… Tout est porté par cet amour pour nous-mêmes.

 

Lorsque nous aimons une autre personne, ne cherchons-nous pas en priorité à recevoir ce qui nous conforte dans cet amour narcissique ? Que l’autre en vienne à ne plus apporter cette nourriture égotique et nous le repousserons.

 

Nous sommes des toxicomanes de l’amour propre. Cet amour qui nous forme, qui nous identifie, qui nous remplit, qui nous conditionne. Personne d’autre que nous n’en est responsable.

 

L’état de la planète, l’état de l’humanité ne sont-ils pas les reflets de cet amour personnifié, individualisé, détourné ?

Nous avons appris à aimer ce que nous portons, appris à respecter les valeurs que nous avons reçues. Il ne s’agit que d’amour et nous aimons ce fonctionnement.

 

Ne devrions-nous pas apprendre à ne plus nous aimer ?

Cet ego qui fait qu’un industriel n’ira jamais contre son amour et sa fascination pour l’argent, le pouvoir, sa capacité à transformer la matière en valeur ajoutée, sans aucune considération pour l’équilibre ou le respect de la vie, cet amour qu’il porte et qui détruit, la solution ne serait-il pas de l’en priver ?

Mais c’est évidemment impossible… Le mal est fait et c’est pour son bien. Pourquoi s’en priverait-il ? Il n’a jamais entendu parler de la moindre responsabilité. Il ne fait que reproduire ce qui lui a été enseigné…

Alors ne devrions-nous pas apprendre à nos enfants à ne pas aimer ?

L’expression est effroyable…

 

Alors c’est qu’il faut aimer autrement.

Ou commencer à aimer vraiment.

Il ne s’agit pas de s’aimer soi mais d’aimer ce qui vit en soi. Et dès lors, cet amour devient universel puisque ce qui vit en soi vit de la même façon où que je sois.

L’industriel ne pourrait plus détruire ce qui est en lui.

L’enfant ne pourrait plus détruire gratuitement la vie de cette plante qu’il arrache.

L’agriculteur ne disperserait plus d’engrais chimiques au cœur de la vie qui est en lui.

Les Amérindiens connaissaient cet amour. Nous n’y avons vu que des « sauvages. » Les Aborigènes, les Inuits, les Tchouktches, les Lapons, les Mentawaïs… Nous les exterminons à travers la mondialisation car ils sont les images maintenues de notre dégénérescence et c’est insupportable à contempler.

 

Nous ne sommes que des images multiples de la vie. Nous n’existons pas individuellement autrement que sous la forme d’images. La source est commune, les gouttelettes sont innombrables.

Nous avons appris à aimer les gouttelettes jusqu’à en oublier l’océan. Et chaque gouttelette, lorsqu’elle en vient à n’aimer qu’elle, porte en elle la mort de l’océan.

 

Nous ne savons pas aimer parce que nous sommes enfermés dans notre amour pour nous-mêmes.

 

 

Un iceberg fondu n’a pas disparu, il a juste réintégré la source.

C’est cette disparition présumée qui nourrit notre peur. On apprend aux enfants à se lancer dans le monde comme autant de gouttelettes uniques. L’erreur est effroyable et il y a parmi eux les futurs industriels, les futurs baleiniers, les futurs militaires, tous ceux qui vivront dans l’hallucination de leur amour pour eux-mêmes.

 

L’humanité ne connaîtra l’amour que lorsqu’elle aura disparu dans l’océan d’amour pour la vie.

Ça prendra le temps qu’il faudra. Et si l’humanité n’y parvient pas et se condamne, ça n’a aucune importance pour l’océan de vie. Son imagination est sans limite.

Il ne s'agit donc pas de ne pas s'aimer mais d'aimer ce qui vit en nous. Dès lors il est possible et même sain de nous aimer puisque cette vie a jugé bon et sain de vivre en nous. Au lieu d'être le point central de notre amour nous en devenons l'élément secondaire mais pourtant indispensable.

Aimer l'océan avant d'aimer la gouttelette. 

 

Si nos enfants empruntent nos traces et établissent ensuite leur progression vers l'horizon, l'humanité court à sa p

 

 

   LA COLÈRE ET LA JOIE

Alors que nous lisions en classe un extrait de Jonathan Livingstone, une phrase m'a amené à lancer une réflexion sur le thème de la conscience des émotions.

Ça arrive souvent ces changements de direction  en cours de séance...On peut passer des math à la géographie en trente secondes en mêlant de l'histoire à de la philosophie...D'ailleurs en histoire, on travaille sur le siècle des Lumières et l'importance des philosophes dans l'émergence des idées humanistes et ça finit immanquablement sur Diderot, Rousseau, Voltaire et tout ce qu'ils ont apporté à l'humanité.

 

"Les émotions...Si quelqu'un vous insulte, la colère que vous ressentez, elle n'est pas venue en vous depuis l'extérieur, ça n'est pas les mots qui sont tombés en vous avec un chargement de colère, ni un coup de vent chargé de colère qui est passé sur vous. Cette colère, c'est vous qui lui avez donné vie. C'est une incapacité à maîtriser ce qui se passe en vous. L'autre n'est pas responsable. Les émotions ne sont pas des charges matérielles que vous décidez de porter comme un fardeau, elles n'ont aucune existence si vous les ignorez. Si vous vous y abandonnez, c'est vous qui leur donnez vie. L'autre, d'ailleurs, est satisfait du mal que vous fabriquez en vous en imaginant qu'il en est le responsable. Vous lui donnez la puissance dont il rêvait. Vous succombez à vous-mêmes. Et non à lui. Si par contre, vous décidez d'observer en vous ce qui survient, vous devenez le maître de vos émotions étant donné qu'au lieu de vous soumettre à leur puissance, vous vous placez au-dessus d'elle. C'est votre conscience qui analyse et qui vous apprend le contrôle. Cette conscience agit comme un Maître intérieur, il est là et regarde, il s'amuse de cette agitation qui aimerait vous emporter et à laquelle vous ne succombez pas. La colère retombe comme un soufflé qui dégonfle. Votre "agresseur" s'en trouve d'ailleurs totalement ébahi, stupéfait, vous êtes là, vous le regardez avec un détachement qu'il ne comprend pas parce que ça n'est même pas lui que vous observez mais vous-même. Lui, il a disparu et ses paroles sont tombées dans un puits sans fond. Il n'y a plus de colère parce que votre observation intérieure a pris le pas sur cette émotion insignifiante et inutile. Et cette agression verbale devient u cadeau inestimable.

Vous êtes le Maître intérieur.     

La personne que je dois absolument protéger, celle à qui je dois apporter la plus grande attention, c'est mon ennemi. C'est lui qui me fait grandir.

 

Qu'en est-il maintenant si l'émotion propagée est de la joie ? Est-ce que je dois l'accueillir et la laisser m'emporter ou est-ce que je dois également l'observer pour la neutraliser ?

Il convient pour ma part de la laisser s'étendre en sachant que l'autre n'en est pas responsable et que vous ne pourrez pas lui reprocher de ne pas la prolonger. C'est vous qui avez laissé s'étendre cette joie. Pas l'autre. Un ami qui ne vous offre plus cette joie n'est pas responsable de votre déception. C'est encore vous.

C'est votre façon de commenter la vie à travers vos émotions. Ça n'est pas la vie réelle mais ce que vous en faites, une image de la vie peinte par vos émotions. Vous pouvez en profiter tout en restant conscient qu'il ne s'agit que d'une illusion, un jeu éphémère, un moment de bonheur que vous vous donnez mais que l'autre n'a pas à entretenir sinon vous le prenez en otage de votre bonheur alors qu'il n'y est pour rien.

La personne dont je dois me méfier, c'est celle qui me fait croire que le bonheur est durable, qui voudrait que cette joie ne disparaisse jamais. Et cette personne, c'est moi. Les autres ne sont pas responsables.

C'est ce qu'on apprend de plus beau quand on aime.   

 

 

  « RÉ-LOV-UTION »

 

La méthode d'éveil est d'amener dans notre vécu cette nature qui est déjà présente. Que ce soit la méditation ou toute autre pratique, rien de nouveau n'adviendra car cela signifierait sinon que nous captons dans l'environnement un état inconnu en nous, comme si la pluie pouvait se glisser en nous, comme si nous n'avions pas de matière, comme si la lumière du soleil devenait une possession.

La méditation ne fabrique rien. Elle n'insère pas dans l'individu une donnée extérieure. Elle permet de prendre conscience de ce qui est là. Il s'agit en fait d'une épuration, de l'arrachement à notre conscience de tous les états parasites, de tous les voiles opaques qui contiennent une lumière déjà présente en nous. La nature de tous les êtres est exactement la même et cette nature est au-delà de la pensée. C'est là que se situe l'ouverture. Une ouverture sur ce qui est déjà là. Un état qui dissout l'intention, la volonté, l'imaginaire. Il n'y a rien à imaginer, rien à attendre, à vouloir, à espérer.

Penser à la méditation, c'est ne pas méditer. Tout le problème est là. Se donner un objectif mentalisé ramène l'individu à son mental et par conséquent à ses attachements.

L'attachement à la dissolution des attachements ne peut pas être un état d'éveil.

Toute la difficulté vient du fait que notre éducation, les enseignements reçus, l'accession à la connaissance, contribuent tous ensemble à créer une habitude : un travail, quel qu'il soit, attribue à l'individu une possession nouvelle. Il doit y avoir un résultat tangible, mesurable, identifiable, transmissible, ce travail doit même, si possible, octroyer un pouvoir, une distinction au regard du groupe humain. L'école enseigne pour que l'individu gravisse les échelons de la connaissance...

La méditation enseigne à perdre ce qui a été accumulé puisque ce qui est accumulé contribue finalement à la perdition de l'individu. La connaissance intègre le connaissant mais l'accession à la connaissance ne favorise pas instantanément la connaissance interne du connaissant. Ils sont nombreux ces diplômés qui ne savent rien d'eux-mêmes, sinon, l'image associée au statut de connaissant qu'ils ont acquis. Tout cela n'est pas une connaissance de soi. Tout le problème est là.

La connaissance détachée du connaissant est une accumulation de données temporelles. Toutes les connaissances viennent du passé et sont transmises à l'individu. Mais sans l'exploration du connaissant, dans l'instant, toute accumulation de connaissances n'est qu'un fardeau dont on se charge. Bien entendu, l'agrégé de philosophie considérera qu'il a un très haut niveau de connaissances et c'est exact pour ce qui est de son domaine. Mais s'il s'identifie à cette connaissance, il ne sait plus rien de lui...

C'est bien là que se situe le problème de notre enseignement en France. Nous amenons les enfants à croire que leurs connaissances leur donnent forme.

C'est terrifiant d'imaginer l'ampleur de ce mensonge...

Terrifiant aussi pour moi de penser que j'y participe...

Il est indispensable de changer de voie. Et les réformes ne servent à rien.

 

C'est d’une "RéLovution" dont nous avons besoin.

 

 

SE CONNAÎTRE

 

« L'éducation consiste à comprendre l'enfant tel qu'il est, sans lui imposer l'image de ce que nous pensons qu'il devrait être. »

Krishnamurti

 Le problème majeur vient du fait que ceux qui pensent à ce que l'enfant devrait être n'ont pas cherché encore à comprendre ce qu'ils sont eux-mêmes. C'est juste le mimétisme qui les guide. Un mimétisme social, éducatif, une mondialisation dans laquelle ils sont insérés.

Est-ce qu'ils ont cherché à identifier clairement ce qu'ils sont et leurs propres fonctionnements ? Comment peut-on considérer que la répétition des conditionnements suffit à être dans le Vrai ?

Un enseignant, digne de ce nom, devrait œuvrer à la révélation des êtres et non à leur intégration dans un mouvement de masse. Cette intégration se fera si l'individu lui-même, lorsqu'il en aura la capacité et la lucidité, décide que c'est la voie qui lui convient.

J'en ai connu tellement des enfants qui une fois adolescents, erraient dans les méandres des études supérieures sans savoir où ils allaient. Et d'autres qui étaient sortis de ce système parce que le système avait tout fait pour qu'ils s'en aillent...

Peut-on considérer dans ces cas-là, et ils sont innombrables, que l'enseignement a joué son rôle ?

Quel est ce rôle?

Qui est responsable ? La question essentielle.

Responsable et responsabilité, deux notions complémentaires.

Est responsable celui qui identifie les responsabilités qui lui incombent.

Je peux être responsable de mes actes et responsable de moi-même. Il ne s'agit pas de s'arrêter uniquement sur une responsabilité au regard d'une situation mais de joindre à cette observation l'enseignement que l'individu doit en retirer. Pourquoi est-ce que j'étais dans cette situation, comment y suis-je arrivé, quelles ont été les émotions qui m'ont fait perdre pied, pour quelles raisons est-ce que je me suis emballé, pour quelles raisons est-ce que j'ai perdu confiance ? La liste des observations à tenir est longue. 

C'est cela que l'enseignement doit proposer aux jeunes enfants. Tout ce qui est de l'ordre cognitif n'est pas une finalité mais un chemin et sur ce chemin se présentent les opportunités pour apprendre à se connaître.

Il s'agit fondamentalement de se connaître en usant de ce qu'il y a à connaître.

 

 

 

 LE PROPHÈTE

Un message aux parents que certains enseignants devraient connaître également. Il leur suffirait de remplacer les enfants par les élèves. Tout le monde vivrait mieux...En paix.

Et une femme qui tenait un enfant sur son sein dit : "Parle-nous des enfants."
Et il dit :
"Vos enfants ne sont pas vos enfants.
Ils sont les fils et les filles du désir de la Vie pour elle-même.
Ils viennent à travers vous mais ne viennent pas de vous.
Et bien qu'ils vivent avec vous, ils ne vous appartiennent pas.
Vous pouvez leur donner votre amour, mais non vos pensées,
Car ils ont leurs propres pensées.
Vous pouvez héberger leurs corps, mais non leurs âmes,
Car leurs âmes habitent la maison de l'avenir, que vous ne pouvez visiter, même en vos songes.
Vous pouvez vous efforcer de leur ressembler, mais ne cherchez pas à faire qu'ils vous ressemblent,
Car la vie ne revient pas sur ses pas, ni ne demeure dans le passé.
Vous êtes les arcs d'où partent vos enfants comme des flèches vivantes.
L'Archer voit sa cible sur le chemin de l'infini et Il vous ploie de Sa toute puissance pour que Ses flèches aillent vite et loin.
Courbez-vous avec joie dans la main de l'Archer ; car autant qu'Il chérit la flèche qui vole,
Il chérit l'arc immobile."

Khalil Gibran, Le Prophète.

 


 

15 MAI 2014

 

CLAP DE FIN

Le bonheur

 

Le gouvernement a fini de détruire l'école que j'aimais. 

L'Education nationale n'existe plus. 

Le projet de l'État est de se désengager financièrement.

La chronobiologie est une fumisterie totale, un prétexte qui ne répond absolument pas aux priorités.

La baisse du chômage est la priorité absolue pour l'État.

La concentration des écoles.

Le transfert vers les écoles privées.

La territorialisation de l'enseignement.

Je renvoie vers la lecture du cahier numéro 13 de l'OCDE. Le projet n'est pas celui qui est présenté dans les "merdias." 

Les inéaglités territoriales seront immenses.

La fatigue des enfants et par conséquent les effets sur les apprentissages renforceront le désastre en cours.

Les effectifs dans les classes atteindront des seuils jamais connus. Fermetures des petites écoles rurales, concentration urbaine et diminution du nombre d'enseignants. 

Il sera impossible pour les petites communes de couvrir les frais du périscolaire et d'assurer les transports.

Les entreprises entreront inévitablement dans les écoles en "sponsorisant" les activités. L'éducation deviendra un marché. Les enfants subiront un conditionnement considérablement puissant. Futurs consommateurs. Main d'oeuvre exploitable, reconnaissante, soumise, léchant la main tendue de son Maître.

 

La dernière chose qui me tenait encore debout, celle qui nourrissait encore mon engagement, c'était le bien être des enfants dans ma classe. 

Hier, jour de rentrée scolaire...

La directrice m'arrête dans le couloir pour me dire que des parents sont venus se plaindre que leurs enfants subissent un harcèlement constant, dans ma classe, de la part d'autres enfants, un groupe important contre deux enfants. 

Dans MA classe. 

Comme si on venait annoncer à un médecin que son patient est mort.

Tout ce que je dis sur la vie en communauté, tous les textes philosophiques, toute la dimension existentielle, cette volonté constante d'établir un sanctuaire, la confiance que j'imaginais au regard des familles, il n'y a plus rien...

Je n'ai rencontré aucun parent, aucune famillle n'a demandé à me voir, les réclamations se sont faites vers la hiérarchie et la hiérarchie me demande d'être vigilant...Et qu'est-ce que je fais, à chaque instant, quels sont mes objectifs, quelle est ma vision de l'enseignement ? Combien de fois je suis intervenu pour que les enfants se respectent, ils savent ce que j'ai subi à l'école, ils savent  à quel point j'en ai souffert, ils savent que c'est inacceptable...Des heures à leur parler d'amour, de respect, à leur expliquer les phénomènes de groupe, le mal immense que ça peut faire...

Et pourtant...

Des heures à leur lire des textes de philosophes, à leur expliquer l'importance considérable de l'observation de soi...

Et pourtant...

Je suis allé dans ma classe, hier soir, j'ai arraché des murs tous les textes des philosophes, j'ai ramené chez moi tous les livres dont ils disposaient.

Comme un enterrement. Un désastre.

Trente-deux ans à lutter. 

Une négation totale de ce que je suis.

Clap de fin.

Je n'irai plus.

C'est mort.

Cataclysme.

Il ne reste qu'un champ de ruines. 

Et je vais tourner le dos à ce champ de batailles. 

Il faut que je sauve ma peau.

Pour ma femme, pour mes trois enfants.

Et pour moi. 

 

 

 ARRÊT DE TRAVAIL

Mon médecin généraliste n'avait plus aucune place sur son planning, de toute la semaine. Et il me fallait un arrêt de travail pour mon Inspecteur. 

Plus en état de continuer. Fin de la partie.

Je suis donc allé voir sa collègue. 

"Bonjour, dites-moi ce qui vous amène.

-J'arrête.

-Vous arrêtez quoi ?

-D'enseigner. Avant d'en crever."

Elle me regarde.

"Je vous explique depuis le début. Il y a deux mois, j'ai décidé de démissionner avec une Indemnité de départ volontaire. Je ne veux pas collaborer avec un gouvernement qui a décidé de tuer l'école publique à laquelle j'ai consacré trente-deux ans de ma vie. Réponse des personnels du rectorat : "M Ledru, il n'y a plus d'imdemnité de départ et vous avez juste votre BAC et votre diplôme d'instituteur, vous ne pourrez bénéficier d'aucun poste de reconversion avec aussi peu. Il faut que vous retourniez à la faculté. 

-Et trente-deux ans de carrière, ça ne vaut rien?

-Non.

-Et la formation professionnelle qu'on m'a obligé à suivre, ça ne me donne rien ?

-Non. 

-Et si je ne veux pas retourner à la FAC ?

-Et bien, vous serez mis en congé longue maladie.

-Et pendant ce temps-là, je cherche une autre issue, c'est ça ?

-Oui, c'est comme vous voulez ou alors vous reprendrez votre classe à la fin de votre congé.

-Je ne suis pas un collaborateur, je vous l'ai déjà dit.

-Alors, il faut que vous trouviez un emploi dans le privé."

Alors, donc après avoir expliqué dans les grandes lignes les deux derniers mois, j'explique au médecin, qu'hier matin, à l'école, j'ai pris un coup de poignard en trop, celui qu'il ne fallait surtout pas que je prenne, la pire des choses. 

Des enfants qui font souffrir d'autres enfants. Dans ma classe. Deux parents qui vont se plaindre à la directrice que je ne protège pas leurs enfants. La directrice qui me dit que je dois être vigilant...

Plus rien, désormais, ne me tient debout.

"Vous êtes peut-être trop idéaliste M Ledru.

-Je pense au contraire que c'est le monde adulte qui ne l'est pas assez et je refuse cette molesse générale. Je travaille pour des enfants et cette mission ne devrait pas être confiée à des esprits mous et malléables. Je sais le danger d'épuisement que représente le fait de maintenir en soi une exigence quotidienne. Mais il est plus mortel encore de se réveiller un jour avec la conscience de sa propre faiblesse. Je crève aujourd'hui d'être un idéaliste. Mais je serais déjà mort depuis longtemps de ne pas l'avoir été.

-Vous ne pouvez pas à vous tout seul régler tous les problèmes que les enfants portent en eux.

-Non, je ne peux pas les régler mais je dois leur apprendre à ne pas les apporter en classe parce que ma classe est un sanctuaire où personne, absolument personne ne doit souffrir. Sinon, il ne s'agit pas d'une classe mais juste d'un autre endroit aussi sordide que le reste du monde humain. Et donc, cette fois, je n'y suis pas parvenu. Je ne reproche rien aux enfants. C'est en moi que le problème se pose. Je n'ai plus la capacité à maintenir le monde humain en dehors de ma classe. Les enfants viennent y reproduire le monde extérieur. C'est au-delà du supportable. Imaginez une barricade écroulée et un torrent de boue qui se déverse. Imaginez aussi qu'on me reproche de n'avoir pas su protéger ces enfants. Imaginez qu'on vienne vous reprocher d'avoir laissé mourir un patient alors que vous savez que vous avez fait tout ce qui était en votre pouvoir.

-Mais si vous les forcez à laisser leurs problèmes dehors, vous ne les aidez pas à les résoudre. 

-Il y a une différence immense entre le fait de disperser des problèmes sans aucun discernement et le fait de les analyser par la parole. Les problèmes, on les analyse en classe, on ne les subit pas. Vous êtes bien capables entre médecins de parler du cancer sans en être pour autant victime...Je n'attends pas qu'un problème surgisse pour en étudier les raisons avec les enfants, c'est tout le sens des débats philosophiques. 

-Bon, très bien, et pourquoi vous vous opposez à la Réforme des ryhtmes scolaires ? Ma nièce vit à Toulouse et la ville a adopté ce système depuis un an déjà et ça se passe très bien. 

-Toulouse ? En population, c'est la quatrième ville de France. Il vous faut une autre explication ? Vous imaginez le budget et les moyens en personnel, en locaux, en transport ? Alors maintenant, allez faire un tour en Lozère par exemple et puis on en reparlera. Comment justifier que les enfants vont connaître des parcours scolaires considérablement différents dans un même pays ? Est-ce qu'on ne doit pas essayer de prendre de la hauteur pour avoir une vue plus globale du problème et non pas juste se réjouir de situations de privilégiés ? Est-ce qu'il est acceptable qu'un gouvernement mette en place un système extrêmement coûteux pour les communes et qu'elle use de l'argument que c'est pour le bien des enfants et qu'il est inadmissible de s'y opposer ? Est-ce que vous connaissez la cahier numéro 13 de l'OCDE ? Est-ce que vous avez une idée claire et complète des intentions politiques et financières ? Est-ce qu'il est acceptable de dire que cette Réforme aura besoin de plusieurs années pour être au point quand on considère qu'il s'agit de la vie d'enfants de maternelle et de primaire ? Proportionnellement, cela représente vingt ans de votre vie." 

L'entretien a duré plus d'une heure.

Le constat : beaucoup de personnes parlent de ce qu'elles ne connaissent pas. 

J'ai mon arrêt de travail. 

 

 

IDÉALISME

 

Etymologie : du grec idea, idée.

L'idéalisme est une attitude qui consiste à fonder son action ou sa conduite sur un idéal, c'est-à-dire un but élevé que l'on se propose d'atteindre.

Un idéaliste est un adepte de l’idéalisme, quelqu'un qui fixe sa conduite sur un idéal ou qui se représente mal les conditions de la réalité.

"Quelqu'un qui se représente mal les conditions de la réalité..."

Voilà ce que j'ai à l'esprit depuis plusieurs jours.

J'ai vécu l'enseignement comme un idéal de vie. Accompagner des enfants nourrissait en moi l'idée que je pouvais agir sur cette réalité qui m'environne... Mon idéal n'était pas de transformer les enfants pour qu'ils correspondent à ma vision de l'être humain mais de les aider à trouver en eux ce qu'il y a de plus beau et de plus juste. Mon idéal se situait au niveau de l'amour de la vie à découvrir en soi jusqu'à parvenir à s'extraire des errances les plus sombres d'une certaine réalité du monde, un monde violent, mauvais, pervers...

Est-ce que cet idéal m'a amené à ne plus voir que cette réalité du monde était bien plus puissante que tous les philosophes, que tous les textes les plus bouleversants, plus puissante que la bienveillance que j'appliquais constamment dans ma classe, plus puissante que les ressentis les plus beaux, plus puissante que l'amour ? Est-ce que je vivais dans une illusion et que désormais le rideau qui m'aveuglait est tombé ?

Que reste-il de toutes ces années ? Y a-t-il des enfants qui ont su garder en eux l'esquisse d'un éveil intérieur ? Y a-t-il parmi ceux-là des adultes qui se souviennent encore de quelques paroles, de quelques mots lus, des citations affichées, un débat, une discussion impromptue sur un sujet existentiel ? Que reste-t-il de tout ça une fois que ces individus réintègrent la réalité du monde ?

L'idéaliste est-il condamné à périr par épuisement ? 

J'ai l'impression d'avoir été dévoré, qu'en moi des morceaux de chair ont été arrachées, l'impression d'avoir perdu un organe vital...

Mais j'en suis responsable, je ne rejette la faute sur personne. Ni sur l'État, ni sur les enfants. Je suis responsable de mes propres exigences et si elles s'avèrent irréalisables, il me suffit de ne plus chercher à les maintenir pour ne plus en souffrir...Mais c'est une grande souffrance de s'avouer ne plus pouvoir en souffrir... 

L'État et les attitudes mauvaises des enfants ne sont que les révélateurs de l'illusion de mon idéal. 

L'explorateur qui tente de rejoindre le Pôle Sud ne peut pas reprocher à la Nature de se montrer impitoyable ou à la malchance de le poursuivre. Il est responsable de sa situation. Il lui suffisait de ne pas s'acharner dans cet idéal de vie pour ne pas avoir à souffrir des conditions de vie.

S'il parvient à rester lucide, il connaîtra le bonheur de l'idéal vécu même s'il n'atteint jamais le Pôle Sud. 

C'est peut-être ça d'ailleurs la raison profonde de ce mal-être ambiant, de cette réalité sordide... L'absence d'idéal n'est-il pas un poison qui tue lentement par la dilution pernicieuse de la routine et la recherche frénétique de comportements addictifs.

J'ai toujours cherché à faire ressentir aux enfants la puissance extraordinaire de la passion. Les aventuriers, les chercheurs scientifiques, les sportifs de l'extrême, les écrivains, les artistes, les amoureux... J'ai toujours cherché à allumer un brasier en eux. Et que les émotions ressenties viennent nourrir la fondation de l'idéal. 

Mais comment tenir pour dix enfants lorsque les vingt autres adopteront des comportements qui me révoltent ?

Je sais avec le recul que cette proportion était radicalement inverse il y a dix ans...Et ça me terrifie.

Comme si l'idéal de paix était voué à mourir sous les coups d'une armée toujours plus nombreuse.

Ou alors, c'est que je ne sais pas m'y prendre.

Et je préfèrerais infiniment cette réponse car elle impliquerait au moins qu'il ne s'agit que de mes faiblesses et non d'une inéluctable déchéance de l'humanité entière.  

 

 

AUX PARENTS D'ÉLÈVES

Comme il semble que plusieurs parents d'élèves lisent mon blog et cherchent à savoir où j'en suis, je vais faire le point et clarifier la situation par ce biais car ce qui se passe dans la classe me ronge considérablement. 

Je suis sous anti-dépresseur et Atarax pour dormir. Crises de tétanie, crampes, nausées, maux de tête, sciatique, une fatigue immense, immense... 

Il se dit au collège que c'est moi qui harcèle les enfants. Juste pour que tout le monde prenne conscience de la vitesse et de l'absurdité des "rumeurs". Et du mal effroyable que ça peut faire.

Je n'aurais jamais abandonné ma classe s'il ne s'était agi que d'un problème lié aux enfants. 

Il y a deux mois, j'ai décidé de démissionner parce que je ne veux pas cautionner par mon travail en classe la réforme des Rythmes scolaires. L'école publique que j'aimais n'existera plus. Il vous sera facile de vous faire une idée en suivant ce lien :


 

                                                                                              L'école

 


 

Cette démission ne pouvait se faire qu'en recevant l'Indemnité de départ volontaire, permettant de payer une formation professionnelle. M Peillon a gelé cette enveloppe. Le texte est toujours inscrit au Bulletin Officiel mais il ne peut pas être appliqué...Un tour de passe-passe de plus...

J'ai donc demandé une reconversion professionnelle mais tout ce qui m'a été répondu, c'est qu'avec "JUSTE" un BAC et un diplôme d'instituteur, je n'avais accès à rien de ce que j'envisageais, hormis en retournant à la FAC pour passer un Master. Minimum deux ans d'études à 52 ans...

Trente-deux ans de carrière ne me donne droit à rien... Plus de 1200 enfants. Rien, le néant. Pour le rectorat, j'en suis donc au même point qu'en sortant de l'école de formation des instituteurs, je n'ai rien appris, je n'ai pas évolué. 

Une formation continue d'environ 1500 heures ne me donne droit à rien...

La réponse du rectorat est donc la suivante; "A la rentrée de septembre, vous serez en congé longue maladie."

Je vous laisse imaginer ce que ça représente. 

Je n'étais pas malade, je venais pour travailler, dans d'autres domaines et la réponse de ma hiérarchie se résume à un congé longue maladie.

Imaginez ce que signifie une telle fin de carrière. Il est évident qu'il s'agit pour le rectorat de m'amener à revenir sur ma décision au regard de mon poste d'instituteur. Mais je ne reviendrai pas là-dessus. Depuis un an, je compile tous les articles, témoignages, enquêtes sur cette Réforme. Je sais de quoi je parle. Je n'en ferai pas partie.  

Bien que j'étais déjà considérablement miné, rongé, anéanti par tout ça, j'étais décidé bien évidemment à rester sur mon poste jusqu'à la fin de l'année. 

J'ai un attachement viscéral aux enfants, une très haute idée de ce que représente l'enseignement. 

La première personne que je suis allé voir lorsque j'ai eu mon diplôme, c'est mon Maître de CM2. Je l'aimais infiniment. 

"Surtout Thierry, ne fais jamais de mal aux enfants et ne laisse jamais un enfant souffir dans ta classe. Ta classe, pour eux, ça doit être un refuge, un sanctuaire. Si tu dois gronder un enfant, c'est uniquement ce qu'il a fait qui doit être jugé, mais pas l'enfant lui-même. "

J'ai gardé toute ma carrière cette ligne de conduite. Je ne critique pas un enfant, je le sermonne pour ce qu'il a fait. Mais je l'aime tout autant lorsque le conflit est réglé. Et je lui fais systématiquement confiance pour la suite.

Maintenant, le fait que des enfants de MA classe se permettent de harceler d'autres enfants m'est absolument insupportable et les enfants le savent. Ils connaissent mon parcours. J'étais fortement asthmatique au collège, "soigné" avec de la cortisone à hautes doses. À 14 ans, je pesais 64 kilos. "Alors Bouboule, ça roule, Ledru gros cul." Je n'ai jamais rien dit à mes parents, je souffrais en silence et puis un jour, j'ai explosé. J'ai envoyé un de mes bourreaux à l'hôpital et j'ai été renvoyé trois jours. 

Les enfants le savent. Je leur ai parlé des dizaines de fois de la notion de respect, de la nécessité d'apprendre à vivre les uns avec les autres. Je leur ai parlé des cauchemars, de la peur au ventre, de l'impossibilité de travailler et de réfléchir parce que la peur occupe toute la place. 

Tous les panneaux qui étaient affichés dans ma classe parlaient de ce respect et de l'amour à honorer et non à salir. 

Je suis sidéré aujourd'hui que les victimes se voient reprocher le fait d'avoir cherché à être protégés. Ce sont les victimes qu'il faut plaindre, pas les bourreaux qui voient aujourd'hui les conséquences de leurs actes. La pire erreur pour une victime, c'est de se taire. Et lorsque les bourreaux lui reprochent d'avoir parlé, ils le condamnent une deuxième fois parce qu'ils sont incapables d'éprouver eux-mêmes  la moindre empathie et qu'il s'amusent de la souffrance propagée. 

De la même façon, il est totalement inconvenant de reprocher à des mamans d'être inquiètes pour leurs enfants. C'est le contraire qui serait inacceptable. 

Je considère donc que je suis en échec avec les enfants dès lors que tout ce que je dis n'est pas entendu, qu'il n'y a aucun effet et qu'à la fin de l'année scolaire, des problèmes qui existaient à la rentrée de septembre n'ont jamais disparu. Si je ne suis que le Maître "sympa", c'est totalement insuffisant et ça ne peut pas nourrir mon envie de continuer. 

Je n'ai plus aucune envie de continuer.

1 ) L'État a tué l'école publique que j'aimais. Je ne participerai pas à la territorialisation de l'enseignement. J'ai une trop haute estime de cette institution pour participer à son démantèlement. 

2 ) Les enfants n'entendent pas ce que je dis. Ils n'en tiennent pas compte parce que les influences extérieures ont davantage d'importance. Je ne peux plus lutter, je m'y épuise. Et il m'est impossible de considérer que mon métier s'arrête à l'enseignement du participe passé ou aux tables de multiplications...

Sans doute suis-je trop idéaliste. Mais il est impossible pour moi de ne pas l'être quand on enseigne à des enfants. 

La seule chose qui pourrait me réjouir aujourd'hui serait d'apprendre que mes élèves ont fini par comprendre que d'être volontairement un bourreau, cela revient à tuer l'idée même de la vie.

Je ne suis pas parvenu à le leur faire entendre.

Mais je les aime tout autant. Ils ne sont pas responsables, ils ne sont eux aussi que les victimes d'un monde qui les influence. Et ce que j'ai à opposer à ce monde ne suffit plus. 

Clap de fin. 

"La Paix, ce n'est pas quelque chose qui vient de l'extérieur, qui est imposé par une loi, qui répond à un ordre. C'est quelque chose qui vient de l'intérieur, qui doit commencer au-dedans de nous-mêmes. 

Chacun a la responsabilité de faire grandir la Paix en soi afin que la Paix devienne universelle. "

Dalaï lama.

 

 

ENTERREMENT de dernière classe...

 

Aujourd'hui, j'ai fabriqué une belle caisse en bois, un cercueil avec des palettes récupérées sur un chantier. Pas la peine d'aller massacrer un arbre pour si peu. 

Dedans, j'y ai mis trente-deux ans de carrière. 

J'ai cloué le couvercle, j'ai mis la caisse sur une brouette et je suis descendu en bas du jardin. 

J'ai fait un trou au pied d'un mélèze, un bel arbre que j'avais ramené du Queyras. 

J'ai descendu la caisse et j'ai rebouché le trou. 

C'est une fois debout devant la terre fraichement retournée que je me suis mis à pleurer. 

Les souvenirs ont déboulé comme une avalanche de printemps, un gros rouleau compresseur, de ceux qui vous broient et font de votre corps une pâte informe. 

Mon premier poste. J'avais dix-neuf ans. Une classe unique dans le fin fond de la Bretagne. Coëtlogon. Douze enfants de la moyenne section au CM2. J'ai tellement aimé ces enfants que j'en ai écrit un roman. "Jusqu'au bout. " Et bien, ça y est, je suis allé jusqu'au bout de ce que je pouvais donner. Non pas que je n'aime plus les enfants, loin de moi cette idée mais je ne supporte plus ce que les politiciens ont fait de ce métier. 

Je me souviens que j'avais emmené ces enfants à Camaret, voir l'Océan. On a campé pendant une semaine. Escalade dans les falaises de Pen Hir, une journée de pêche sur un chalutier, des marches à la journée dans la lande, feu de camp sur la plage le soir. Je me souviens de David qui était venu s'asseoir contre moi, près du feu, il avait pris ma main et il m'avait souri. Aujourd'hui encore, j'en pleure de bonheur...

Dans le village, entouré par les bois, les jours de classe, quand il faisait beau, on allait dans notre cabane et je leur lisais "L'appel de la forêt", "L'enfant et la rivière", "L'inconnu sur la Terre"...

Je les ai tellement aimés...Ce bonheur du partage, leurs visages heureux et nos éclats de rire. 

Les journées en classe, il y avait une table immense au fond de la salle, une oeuvre d'art, un plateau arrondi avec un banc en cercle qui faisait le tour. On pouvait tous s'y asseoir. En hiver, on se chauffait avec un poêle à bois. Les enfants venaient à pied à l'école, ils passaient à travers champs. On avait tous des chaussons au pied dans la classe. J'avais mis des chutes de moquette au sol et on s'allongeait pour écouter de la musique. Les plus grands s'occupaient des plus jeunes et je répondais simplement à leurs demandes. On apprenait tous ensemble. J'ai sûrement mal fait mon travail de classe, j'étais seul et sans aucune connaissance pédagogique...J'ai fait ce que je pouvais...

David, Léo, Olivier, Héléna, Gwenaëlle, Fabrice, ... Aujourd'hui, ils ont entre 35 et 42 ans...

Et puis, il y a eu Laniscat, Hanvec, Pont de Buis, Merdrignac, Loudéac, Landerneau, Landéda, Sizun, Huelgoat, du Finistère aux Côtes d'Armor...

Tellement d'enfants, tellement de visages...

Archanmaël...Un garçon à Hanvec. Au CE2. Un jour, je le vois lire dans la cour de l'école. Je m'approche et je regarde la couverture : "La peste" Camus...

On discute un peu et il me dit : "En fait, il parle de la guerre..."

J'ai connu des enfants apathiques, passionnés, éteints, énergiques, rebelles, des enfants adorables, des enfants intenables, curieux, vifs, plein d'humour ou totalement hermétiques, des enfants voleurs, charmeurs, querelleurs, menteurs, des enfants fragiles, inquiets, des enfants détruits, des enfants inconsolables,  des enfants cancéreux, des enfants cardiaques... Jamais, je n'en ai laissé un seul sur le côté. Jamais. Je me suis sûrement trompé parfois, j'ai sûrement fait du mal, il y a inévitablement des situations où je n'ai pas agi comme il fallait. Mais jamais, je n'ai cherché à les soumettre ou à les blesser. 

François est mort renversé à la descente du car, devant ses camarades. 

Alexandre est mort avant de recevoir une greffe de coeur.

Lison est morte d'un cancer.

Un jour, il y avait dans la classe une place vide et nous pleurions. Tous ensemble. 

J'ai donné tout ce que je portais. Tout mon amour et mes insuffisances. Mais avec une foi constante en eux. Je ne les ai jamais jugés, je ne les ai jamais condamnés. J'ai eu des moments de colère. Jamais contre eux mais contre ce qu'ils pouvaient avoir fait. 

J'ai eu des moments de colère contre moi. Je n'en ai plus. J'ai fini par accepter mes faiblesses et c'est parce que je les ai acceptées que j'ai pu enfin les comprendre. 

Et maintenant, je suis debout devant le trou rebouché. 

Et je pleure cette vie finie. 

À tous et toutes.

Sachez que je vous ai aimés. 

 


 

 

31 décembre 2014.

 

Pour la première fois en trente-deux ans, je n'ai donc pas pris ma classe à la rentrée.

 

Et je n'ai absolument pas l'intention d'y retourner.

 

J'ai explosé en vol et je tâche depuis des mois de reconstruire la carlingue et de remettre le moteur en marche. 

 

Migraines ophtalmiques, acouphènes, sciatique, lombalgies, vertiges, baisse de tension, crise de tétanie, perte de sommeil, asthénie, anhédonie, anorexie, burn out et dégoût.

 

 

 

J'ai envoyé en octobre une demande écrite de démission avec Indemnité de départ volontaire. J'attends la réponse.

 

J'avais proposé une reconversion dans la fonction publique mais il m'a été répondu qu'avec "seulement un BAC et mon diplôme d'instituteur, je n'obtiendrais rien sans repasser par la case Université, licence et Master."

 

Je viens de la Préhistoire et 32 ans de carrière, ça ne vaut rien. Un jeune diplômé en architecture byzantine est bien plus qualifié que moi....

 

 

 

Tout ce que j'avais écrit sur les effets destructeurs de cette réforme se révèle exact. On n'en est qu'au début. Le GVT ne changera pas de ligne de conduite. 

 

 

 

Je ne changerai pas la mienne. 

 

Je suis à demi salaire depuis trois mois, j'ai été convoqué en hôpital psychiatrique, j'attends les résultats de la commission médicale. 

 

Les médecins que j'ai rencontrés me conseillent de manger des pilules roses et regrettent que je ne le fasse pas, arguant que les méthodes que j'utilise ne seront pas suffisantes. 

 

Elles le seront.

 

L'Amour a une force guérisseuse qu'ils ignorent.

 

 

 

Tout ça était inimaginable pour moi. Absolument inconcevable. Je n'aurais jamais pu imaginer qu'un jour, je quitterais ma classe de cette façon, qu'un jour, je n'accompagnerais plus les enfants dans leur développement personnel.  

 

 

 

De la même façon, je n'aurais jamais pu imaginer que je m'engagerais dans une formation de thérapeute, que je me livrerais ainsi devant des personnes que je n'avais jamais rencontrées, que je sortirais de ma réclusion volontaire, que j'en viendrais à explorer en moi les résidus fossilisés des épreuves, que j'ouvrirais des portes dont je n'avais même pas conscience......

 

 

 

La Vie a une imagination infinie......

 

Je suis donc dans l'incapacité de savoir ce que les prochains mois me réservent.

 

Mais mes convictions resteront les mêmes.

 

J'avance sur le chemin que je trace. 

 

FIN

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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