L'ENFANT INTERIEUR (nouvelle)

 

Belanger1

 

MÉMOIRE CELLULAIRE

 

Yoann s’était assis à la terrasse du salon du thé. Il avait commandé un chocolat chaud et un croissant. La meilleure boulangerie de la région. Il aimait bien après une course en montagne venir se restaurer un peu avant de rentrer. Il connaissait bien la boulangère et ils avaient quelquefois échangé sur divers sujets.

« Alors, M. Pignon, c’est quoi en fait cette formation ?  

-La sophrologie analysante.

-Je ne sais pas du tout de quoi il s’agit.

-Et bien, Madame Pagnol, vous vous souvenez qu’autrefois, tous les photographes avaient une chambre noire pour développer les pellicules ?

-Oui, j’en ai même fait au lycée, on avait réussi à monter un labo avec des copines, c’était chouette.

-Et bien, la chambre noire, c’est notre inconscient, cette partie secrète en nous, là où se fixent tous les troubles, les souvenirs, les émotions et qui apparaissent parfois dans les rêves. Le problème des rêves, c’est qu’on n’a aucune emprise sur eux. Avec la sophrologie, on va permettre au patient de se relaxer, de se détendre, d’approcher de l’état de sommeil mais sans jamais dormir, comme s’il se plaçait à la frontière entre le sommeil et l’éveil. C’est la phase de méditation. Et lorsqu’il aura atteint ce niveau de conscience, on se servira de l’analyse pour l’amener à explorer ce que son inconscient aura enregistré et lui permettre de résoudre des conflits, des limites, des situations bloquées et qui posent problème. La sophrologie analysante agit donc comme le produit révélateur du photographe. La relaxation, c’est le moyen d’entrer dans la chambre noire de l’inconscient et l’analyse, c’est le moyen de révéler ce qui s’y  cache.

-Et vous réglez quels genres de problèmes alors ?

-Le thérapeute ne règle rien, c’est le patient qui le fait, c’est lui qui fait le travail. Le thérapeute n’est juste qu’un guide sur le chemin, un défricheur. Comme s’il parcourait avec son patient une jungle très dense et qu’il fallait juste l’aider à s’orienter mais l’objectif final, c’est que le patient parvienne à s’orienter, qu’il finisse par connaître les territoires intérieurs et qu’il puisse se débrouiller tout seul. L’objectif final, c’est avant tout l’autonomie du patient.

-Ah, c’est bien ça. Mais alors, moi par exemple, je ne sais pas si ça pourrait me concerner…Quand je vais chez le médecin, j’ai une idée de ce qui ne va pas mais je ne sais pas si ce que vous proposez me conviendrait.

-Il ne s’agit pas d’une médecine comme celle de votre généraliste. Il n’y aura pas d’ordonnance, pas de prise de médicaments. Vous êtes le médicament, tout autant que vous êtes le problème. Il faut imaginer que vous avez ingéré à divers moments de votre vie des aliments toxiques et qu’ils se sont cristallisés en vous. C’est à vous de les retrouver et de les traiter. Vous êtes l’antidote mais ces événements qui vous pèsent ne sont pas pour autant des poisons. Ils sont des opportunités de transformation, de compréhension, de progrès, vous avez su en retirer des ressources. En vous-même et par vous-même. Vos difficultés peuvent être positives finalement.

-Vous voulez dire que c’est bien que je n’aille pas bien ?

-Non, ça n’est pas bien, tout le monde souhaiterait n’avoir aucun problème mais le regard que vous allez porter sur vos difficultés représente déjà l’ouverture vers la guérison. La sophrologie analysante cherche à éveiller en vous le potentiel de guérison que vous portez. Et de le découvrir déclenche une transformation radicale de votre façon de considérer les problèmes qui vous touchent puisque vous décidez d’en assumer la responsabilité. Non pas que vous êtes inévitablement responsables des problèmes qui vous arrivent mais vous êtes responsables de la façon dont vous les interprétez et de ce que vous allez en faire.

-J’ai du mal à comprendre tout ça.

-Imaginez par exemple qu’un matin, vous trouviez que votre travail quotidien, ici, dans la boulangerie, vous pèse de plus en plus alors que jusque-là, il vous avait toujours satisfait. Vous pouvez mettre ça sur l’agencement du magasin, la décoration, l’emplacement, la clientèle, la crise économique, les taxes de l’État et toutes les raisons extérieures que vous pouvez énumérer. Mais peut-être s’agit-il d’un désaccord profond avec vous-même ou l’émergence soudaine d’un problème personnel que vous n’avez jamais résolu. Toutes ces contraintes extérieures vont réactiver cette ancienne difficulté. Si vous n’allez pas chercher en vous la source de cette épreuve, vous ne réglerez rien. Peut-être qu’en changeant l’agencement du magasin, vous allez vous sentir mieux quelques temps mais on peut craindre que ça ne dure pas.

-Mais c’est quoi ces problèmes que je n’ai pas résolus ?

-Je n’en sais rien. Mais nous en portons tous, vous comme moi, c’est inévitable. Soit nous décidons d’aller à leur rencontre, intérieurement, soit nous continuons à les subir.

-Vous savez, la semaine dernière, j’ai proposé à mon mari de changer l’agencement du magasin.

-Et bien voilà, formidable ! Demandez-vous par conséquent quelles sont les raisons de ce désir. Pourquoi ce changement vous semble-t-il aujourd’hui indispensable ? Est-ce uniquement un aspect pratique ou y a-t-il une raison cachée ?

-Mais quelles raisons par exemple ?

-Je n’ai pas de réponses. Elles sont en vous. Je peux juste vous aider à les trouver mais je n’ai pas à vous en fournir. Si je compare cette méthode au Vidal, le guide médical utilisé par votre médecin généraliste, et bien, je dirais que pour chacun d’entre nous, les pages sont remplies mais il faut apprendre à les déchiffrer, c’est notre propre livre secret, une espèce de grimoire. La sophrologie vous permettra de trouver ce livre en vous et d’en tourner les pages et l’analyse vous permettra de comprendre ce qui y est écrit.

-Je vais aller vous voir rapidement, je pense.

-Et bien, en attendant cette rencontre, je vais déjà vous acheter un pain aux céréales s’il vous plait. »

 

 

Une semaine plus tard. Nouvelle sortie en montagne. Un vent glacial qui lui avait donné envie d’un chocolat chaud avant de rentrer. Il entra dans la boulangerie et alla s’asseoir dans le salon de thé.

La boulangère laissa son employée et vint le rejoindre.

« Bonjour M Pignon!

-Bonjour Madame Pagnol. Vous permettez ?

-Mais bien sûr, asseyez-vous, vous êtes chez vous !

-Vous savez, j’ai beaucoup pensé à ce que vous m’avez dit la dernière fois et j’aimerais bien en savoir davantage. J’ai réfléchi à ces fameuses raisons qui me pousseraient à changer l’agencement de la boulangerie. Mais je ne vois pas vraiment, en fait. Je vois juste le plaisir de la nouveauté, sortir un peu de la routine. C’est peut-être la période de Noël qui me fait ça ! Et puis, c’est vrai aussi que j’ai parfois eu l’impression que les clients se plaignaient du manque de place. Quand il y a beaucoup de monde le dimanche matin, par exemple. Et puis, un nouveau décor, ça m’aiderait justement à supporter tout ça. Les réveils au petit matin, les exigences des clients, de voir passer des vacanciers et d’être toujours derrière mon comptoir. Et puis, je vois bien aussi que j’attends trop de mon mari. C’est lui qui décide de la fermeture, de la date des vacances, des nouveaux produits, les nouveaux pains, même les relations avec les commerciaux ou nos fournisseurs. J’aimerais bien prendre davantage de place mais je n’ose pas.

-Quand je vous écoute, je me dis qu’il pourrait s’agir de votre positionnement dans le triangle maudit.

-Le triangle maudit ? Plutôt inquiétant ça.

- C’est juste un schéma qui vous permet de vous situer dans les relations et dans l’image que vous avez de vous-même et que les autres vous renvoient et entretiennent. Imaginons par exemple, que votre situation professionnelle vous pèse, que votre relation avec les clients vous laisse insatisfaite, que votre temps libre vous semble insuffisant, que le temps passé avec votre mari ne vous comble pas et que tout ça réactive un fonctionnement ancien, un positionnement bien particulier. Peut-être celui de la victime. C'est-à-dire que vous êtes dans un schéma de pensées, de suppositions, d’interprétations, qui vient renforcer un vécu ancien, ou en tout cas une façon de voir votre vie. Votre travail devient une sorte de bourreau ou de persécuteur, votre mari joue le rôle de sauveur, et vous vous reconnaissez dans ce schéma, vous y êtes habituée, c’est quelque chose de rassurant même si ça ne vous apporte pas tout ce que vous espérez. C’est difficile parfois de sortir des habitudes, même si elles ne sont pas positives. Imaginons des graines dormantes en vous, elles sont là, elles attendent d’être arrosées, de recevoir de la chaleur, qu’on s’occupe d’elles et dès que c’est fait, elles jaillissent de terre. Dans les déserts, ces graines dormantes peuvent attendre pendant des années mais chez les humains, c’est parfois moins long. Notre problème, c’est la qualité des plantes qui germent….Certaines sont toxiques, elles empoisonnent notre vie. Pourtant, elles peuvent aussi devenir bénéfiques si vous apprenez à connaître leur origine, leur histoire, et à reconnaître en vous les fonctionnements qui les invitent à pousser.

-Ah oui, c’est cette fameuse idée que le mal est un bien.

-Oui, c’est très bien résumé. Mais ça n’est pas systématique ou immédiat. C’est vous qui pouvez faire du mal un bien, ce qui finalement élimine ces deux interprétations du réel. Il n’y a ni mal, ni bien, il n’y a que ce qui est et d’y appliquer une interprétation installe une alternance néfaste entre de soi-disant malheurs et de soi-disant bonheurs. Le triangle maudit, une fois que vous l’avez cerné, que vous reconnaissez votre positionnement, vos habitudes, vos fonctionnements, ce triangle maudit devient un triangle béni. La sophrologie analysante, vous pouvez la voir comme un jardinier : il retourne la terre, avec bienveillance et lucidité, il étudie le sol en profondeur, il enlève les mauvaises herbes qui étoufferaient les plantes les plus utiles mais il cherche également à comprendre les fonctionnements qui ont permis à ces mauvaises herbes de croître. Ces mauvaises herbes deviennent dès lors, non pas des adversaires, mais des opportunités de se connaître davantage. Il peut même s’en servir pour le compost et les utiliser pour la qualité des autres plantes. Les problèmes résolus deviennent donc des engrais.

-Alors, c’est un peu comme mon mari quand il essaie de confectionner une nouvelle pâtisserie. Il a besoin de rater plusieurs essais avant de trouver le modèle parfait.

-Exactement. En sophrologie analysante, il n’y a pas d’échecs définitifs dans un individu. Il n’y a que des tentatives avortées qui ont besoin d’être comprises pour tendre vers une naissance achevée.

-C’est bien, je trouve, d’amener les gens à regarder positivement les choses.

-De toute façon, si nous portons un regard négatif sur une situation, l’état d’esprit que ça va générer n’aidera en rien à une résolution. C’est comme fermer volontairement le rideau de la scène de théâtre en essayant de distinguer quelques paroles des acteurs. On n’y comprend plus rien très rapidement. Si nous tirons le rideau sur notre analyse et donc notre conscience, on ne peut pas se plaindre de la mauvaise qualité du scénario. Nous sommes les scénaristes, les réalisateurs, les acteurs, les décorateurs, les costumiers et les spectateurs. En plus, le scénario de notre vie vient se mêler à ceux et celles que nous croisons sur notre route. Ce qui fait de notre propre scénario, un amalgame avec toutes les histoires qui nous touchent et nous concernent. Il est évident qu’une telle complexité ne peut être comprise que dans un état de conscience le plus profond possible.

-Et bien, c’est passionnant tout ça, Mr Pignon.

-C’est la vie qui est passionnante surtout, Mme Pagnol. Et d’ailleurs, je reprendrai bien un beignet aux pommes ! »

 

 

Paul. Un ami d’enfance. Il allait mal. Une heure au téléphone. Il appelait depuis son bureau, il ne voulait pas que sa femme, Emma, ait connaissance de sa démarche.

« Yoann, je sais que tu as pratiquement terminé ta formation de thérapeute et moi, j’ai besoin d’être aidé, je ne sais plus où j’en suis là, c’est le chaos dans ma vie. Avec Emma, ça ne va plus du tout. J’aimerais bien que tu me dises ce que tu en penses, mais pas juste comme ça, en discutant vite fait. J’ai vraiment besoin d’aller plus loin mais je n’ai pas envie d’aller voir n’importe qui.

- Tu sais, Paul, je n’ai pas le droit d’exercer, je n’ai pas fini ma formation, je n’ai pas ouvert de cabinet.

-Oui, je sais bien tout ça mais d’abord tu es mon meilleur ami, le seul d’ailleurs, deuxièmement, je n’ai pas du tout envie d’aller raconter ma vie à un inconnu, troisièmement tu es la seule personne en qui j’aie confiance.

-Dis donc, je ne t’ai jamais entendu aussi déterminé et en fait, chez toi, c’est vraiment que ça va mal.

-Ben, tu vois, tu me connais bien, c’est toujours ça de gagné.

-Écoute, passe un soir à la maison, quand tu veux. Préviens-moi avant quand même.

-Merci Yoann, je te laisse. Faut que je bosse.

-À bientôt, Paul. »

 

Trois jours plus tard. Yoann avait reçu un texto. Paul passerait dans la soirée.

Il était évident que la situation était morose. Paul n’avait jamais montré une telle volonté de prendre les problèmes à bras le corps mais, pour Yoann, de devoir en assumer la charge l’inquiétait grandement. La responsabilité était énorme et en même temps, il était certain que Paul n’irait pas voir quelqu’un d’autre. Pas dans l’immédiat en tout cas et il se dit que s’il parvenait à convaincre son ami de s’adresser à un vrai professionnel, il aurait fait sa part. Il fallait donc se montrer assez pertinent pour que Paul prenne conscience de certaines choses mais que ça lui paraisse insuffisant pour qu’il éprouve le besoin d’aller continuer avec quelqu’un de plus expérimenté. Sacré défi. Paul n’était pas du genre à s’étendre. Introverti et anxieux à souhait….C’était chronique chez lui. La sophrologie pourrait peut-être le libérer suffisamment pour que l’analyse ouvre des horizons.

Sonnerie à la porte. Il alla ouvrir.

« Salut Paul, entre.

-Merci Yoann. Tu sais, tu m’avais dit quand tu as décidé de faire cette formation que tu aurais besoin d’un cobaye.

-Je ne pensais pas à toi, en fait. Je n’aurais même jamais imaginé que tu aies envie d’être mon cobaye. Assieds-toi.

-Je ne l’aurais pas fait, Yoann, si la situation n’avait pas été aussi catastrophique. Depuis l’été dernier, tout est parti en vrille. Que ça soit avec Emma, avec les collègues du travail ou avec le boss de la boîte, c’est la misère. En fait, j’ai vraiment l’impression que je ne peux rien réussir. Tout le monde me montre que je ne vaux rien. Emma se sert du moindre prétexte pour me descendre.

-Attends, attends, je t’arrête tout de suite là. Tu as déjà tiré des conclusions comme si plus rien n’était possible. Si on doit tenter quelque chose ensemble, ça serait bien que tu ne sois pas ancré à des certitudes qui viennent de tes relations extérieures. Entre ce que tu sais de toi et ce que les autres pensent de toi, il y a une marge immense.

-Et bien, je pense de plus en plus qu’ils ont tous raison. Je ne vaux pas grand-chose.

-Bon, effectivement, il est temps que tu t’occupes de toi sérieusement.

-Tu sais, la semaine dernière, c’était notre anniversaire de mariage et bien, je n’ai rien trouvé de mieux que de l’oublier. Tu n’imagines pas la scène. J’en ai pris pour mon grade, toute la soirée et Emma a même fini par aller dormir dans le canapé.

-Et pourquoi tu l’as oublié cet anniversaire ?

-Parce que j’ai la tête en chou-fleur et que je n’arrive plus à penser calmement. J’oublie tout ce qui est important.

-Il y a peut-être aussi que ton inconscient est remonté à la surface.

-C'est-à-dire ?

-Que c’est un acte manqué. Quelque chose qui signifie que tu aimerais mieux ne plus être marié avec Emma.

-Non, non, pas question. Je tiens à elle.

-Tu tiens à elle ou tu l’aimes ?

-C’est pareil. Je tiens à elle parce que je l’aime.

-Est-ce que tu l’aimes parce qu’elle te permet de te tenir à elle ?

-Quoi ?

-J’essaie de savoir si c’est un amour inconditionnel ou si ta relation avec Emma cache des douleurs que tu t’interdis d’explorer. Est-ce que tu l’aimes ou est-ce que tu as besoin d’elle ? Est-ce que tu as besoin de son amour pour te sentir bien ? Est-ce que c’est un amour qui te permet de t’exprimer ou qui t’étouffe ?

-Dis donc, tu as déjà commencé là ?

-Oui, c’est vrai, je m’emballe. Il faut que je t’explique deux, trois choses avant. »

 

Les techniques de base de la sophrologie, la méditation, les ondes alpha, le travail sur l’Inconscient, l’analyse, les protocoles…Yoann décrivit au mieux le travail qu’il proposait. Il reprit les exemples qu’il avait utilisés avec Mme Pagnol. Paul écouta.

« C’est la méditation qui m’inquiète le plus Yoann. Je ne sais pas du tout si j’arriverai à me laisser aller.

-Et bien, tu commences par arrêter de t’inquiéter pour rien. Ou alors, c’est comme si tu inscrivais déjà en toi les raisons de ne pas y arriver. Comme si tu versais de l’acide sur la graine que tu viens de planter. N’espère pas voir grandir une jolie fleur.

-Tu sais, déjà avant, tu analysais tout mais alors là, maintenant, je trouve que c’est encore plus que tout.

-Ne t’inquiètes pas, c’est juste quand je prends mon rôle de thérapeute. Mais je n’ai pas l’intention d’être comme ça tout le temps. Ou alors, je vais finir par me retrouver ermite, vu que tout le monde fichera le camp.

-Pour ma part, je trouve ça très bien et je suis certain que j’ai eu raison de faire appel à toi.

-Commence déjà par ne pas me mettre la pression, s’il te plaît ! Allez, on y va.

-On va où ?

-Tu vas t’installer sur le canapé, allongé, les bras le long du corps ou les mains sur le ventre, comme tu veux et tu fermes les yeux.»

 

Paul s’installa. Puis Yoann expliqua brièvement la séance, l’objectif final, l’importance pour Paul de se souvenir au mieux des paroles afin de recommencer l’exercice chez lui, les jours suivants. Travail primordial sur la respiration, la conscience des sensations, points par points, les endroits les plus infimes, les plus délaissés, la nécessité de se laisser aller, de s’écouter vivre, au plus profond. En pleine confiance, en pleine conscience.

« Juste un exercice pour ce soir, Tanguy. Tu t’allonges et avant de t’abandonner au sommeil, tu vas imaginer que tu suis le parcours de l’air dans ton corps. De bas en haut, en t’arrêtant à chaque partie que tu peux nommer : orteils, pieds, chevilles, mollets, genoux, cuisses, pubis, bassin, hanches, tous les mots qui te viennent sur le parcours et tu passes trois respirations sur chaque, en observant simultanément les pensées qui te viennent et lorsque tu vois que tu n’es plus connecté avec ton corps, tu te concentres de nouveau sur ton souffle et la zone où tu étais arrivé. On appelle ça « le body scan », une espèce de radiographie au rythme de ta respiration, ça n’a l’air de rien comme ça et pourtant, tu verras rapidement que tes pensées t’échappent régulièrement. C’est un travail primordial dans l’accès à la méditation. 

-Tu sais Yoann, quand je t’entends parler de conscience, je me demande en fait ce que ça signifie. J’ai toujours l’impression d’avoir une conscience de retard pour ma part.

-Et bien, c’est une erreur puisqu’au moment où tu te dis ça, tu as conscience d’un phénomène en toi, celui de tes inquiétudes.

-J’aimerais bien être totalement inconscient alors, ça serait moins pénible.

-Tu peux l’être aussi. Imagine que tu as conscience d’avoir fait une bêtise, par exemple d’avoir oublié votre anniversaire de mariage. Tu en as conscience mais pas au bon moment. Lorsqu’il aurait fallu honorer cette date, tu étais dans un état d’inconscience au regard de cet événement mais dans un état de conscience par rapport à ce que tu faisais à ce moment-là.

-Tu veux dire qu’on peut vivre en mêlant les deux états ?

-Effectivement mais est-ce qu’on peut se satisfaire d’une conscience épisodique et aléatoire, c’est là toute la question. La conscience se définit comme la force qui permet l'intégration de tous les processus existentiels de l'humain. Il ne s'agit plus seulement de la conscience de quelque chose. La conscience est une énergie qui permet à l'être humain de se vivre dans la complétude, dans l'harmonie corps-esprit. Le corps est essentiel, pas comme une entité isolée mais comme le canal par lequel la constitution de la conscience est rendue possible. 

-Et donc, la méditation est une voie d’accès à cette conscience.

-Exactement. Tu verras Paul, la méditation, c’est un entraînement et tu vas vite progresser, te sentir de mieux en mieux.

-Et ensuite ?

-Dans deux ou trois séances, on passera à des explorations plus engageantes pour toi. Mais ta pratique de la méditation sera importante pour la suite. Il faut que tu différencies simplement l’attention et la concentration. Dans notre vie quotidienne, tout ce qu’on doit gérer nous pousse vers l’attention, c'est-à-dire à analyser tous les éléments qui nous environnent, qu’ils soient relationnels ou matériels. Mais dans ce tohu-bohu permanent, on en oublie d’être concentré, c'est-à-dire centré sur nous-mêmes, dans une exploration et une connaissance de soi, hors de toutes interférences extérieures. C’est ça la méditation. Aller en soi dans une concentration intérieure et tu n’imagines même pas tout ce que tu peux y découvrir.

-Tu m’envoies la séance enregistrée par mail ?

-Oui, je m’en occupe tout de suite. »

Ils se quittèrent en organisant le planning des rencontres suivantes.

 

 

Les séances s’enchaînèrent. Paul avait validé les sophronisations de base, le canal de lumière, l’induction hypnotique. Il disait y avoir trouvé déjà un peu de soutien dans sa vie quotidienne. L’impression d’être accompagné et soutenu l’apaisait…

Yoann avait tenu à lui expliquer les trois États du Moi.

« Tu vois Paul, quand tu me parles de tes difficultés relationnelles dans ton travail ou des problèmes avec Emma, il faut bien comprendre que les émotions que tu perçois viennent de tes pensées elles-mêmes. Tout ça, c’est de l’interprétation mais je ne dis pas que c’est un mensonge que tu te fais. Tu trouves en fait dans tes pensées la validation de schémas que tu as construits durant toute ta vie. Il s’agit pour toi, inconsciemment, de perpétuer l’identification dans laquelle tu te reconnais. Dans le temps d’une vie, les multiples rencontres et expériences conduisent les individus à jouer à des rôles jusqu’au moment où ils finissent par penser qu’ils sont réellement ce ou ces personnages. Si tu veux, c’est comme des nourritures qui servent à te bâtir mais certaines sont toxiques. Malgré tout, elles seront ingérées, inconsciemment très souvent,  parce que les conditions propres à chaque situation fabriquent un réseau de paramètres très vastes et complexes et il est très difficile parfois de s’y retrouver, de rester lucide, d’être capable d’analyser les faits ou les paroles.

-Il faut que tu sois plus clair là, Yoann.

-Nous avons tous besoin d’être rassurés, de nous sentir en sécurité. Mais pour y parvenir, parfois, notre mental, notre façon de penser, de vivre, notre quotidien, notre histoire personnelle, notre environnement social, familial, amoureux, professionnel, tout ce qui nous constitue en vient à nous égarer. Par manque d’observation, de conscience, de vigilance, d’humilité, de lucidité et de réflexions. Beaucoup de gens vivent dans un espace carcéral qu’ils ont eux-mêmes fabriqués, au fil du temps, des murailles qu’ils imaginent protectrices alors qu’ils y sont emprisonnés.

-Tu veux dire que je vis mal parce que c’est comme ça que je me reconnais.

-Je ne te parle pas d’automutilation, Paul ou de dolorisme. Tout ça est de l’ordre de l’inconscient. Il y a donc une priorité dans notre quotidien, c’est de parvenir à identifier le rôle que nous endossons selon les circonstances. Il y en a trois : l’Enfant, le Parent, l’Adulte. Écoute bien, maintenant, pas comme d’habitude.

-Quoi ? Pourquoi tu me dis ça ? Purée, je t’écoute comme jamais !

-Qu’est-ce que tu as ressenti ?

-Ben, ça m’a surpris que tu me dises ça et puis, cette voix autoritaire… J’ai eu peur que ça soit vrai, que je ne sois pas assez attentif.

-Et bien, tu étais dans le rôle de l’Enfant. Et moi dans celui de Parent normatif. Mais je sais bien que tu écoutes et que tu vas faire attention à ce que je dis. Tu sais bien que c’est important et que je suis là pour te protéger.

-Pourquoi tu prends ce ton mielleux maintenant ?

-Pour te montrer l’attitude d’un Parent nourricier. Quelques mots suffisent, une intonation, une posture. Pour l’instant, mes interventions font que l’échange est biaisé, influencé, perturbé parce que je ne suis pas dans un statut d’Adulte mais dans celui d’un Parent. Et du coup, parce que tu n’es pas bien dans tes baskets, tu tombes dans le statut d’Enfant. Tu vois, quand je te disais la dernière fois que tu n’étais pas responsable des autres mais responsable de la façon dont tu perçois leurs interventions. Il faut rester conscient de ce qui se joue et lorsque cette conscience est partagée, les relations se font réellement entre Adultes. Dans nos relations, dès lors qu’un intervenant agit dans un rôle qui n’est pas celui d’un adulte, les interlocuteurs risquent à leur tour de tomber dans un rôle néfaste, comme une adaptation malsaine mais uniquement parce qu’inconsciemment ou pas, cette attitude de leur interlocuteur va activer chez eux un comportement déjà validé et qui leur convient. Chacun, quand il n’a pas clairement établi ce qu’il est, adapte son comportement et ses propos. C’est le meilleur moyen pour ne pas exister en fait et s’interdire également toute vraie rencontre. C’est très difficile d’analyser la situation sur le moment et il faut être lucide et vigilant pour ne pas se faire embarquer dans un échange négatif.

-Tu veux dire que le comportement d’Emma, je n’en suis pas responsable ?

-Non, ça n’est pas ce que je veux dire. Tu agis peut-être de façon à activer chez Emma ou chez ton patron ou d’autres personnes leur tendance inconsciente à prendre le rôle de Parent ou de persécuteur ou de sauveur. C’est un flux et un reflux constant qui crée des interactions entre les gens. Il ne s’agit pas de chercher chez autrui qui est responsable mais juste à être responsable de l’observation des phénomènes en soi. C’est Emma qui est responsable de la façon dont elle te perçoit. Par exemple, qu’est-ce qui s’est passé en toi quand je t’ai parlé durement ? Qu’est-ce qui s’est passé en toi quand je t’ai parlé mielleusement ? Tu es pleinement responsable de cette observation. Mais pour le reste, toutes nos relations, c’est un imbroglio permanent.

-Et pourquoi est-ce que j’accepte d’endosser le costume de l’Enfant ?

-C’est justement ça qu’on va chercher à comprendre. Avec le protocole de l’Enfant Intérieur. »

 

Yoann avait accompagné Paul dans la détente, une longue respiration, les yeux fermés, allongé sur un tapis moelleux, à même le sol. Il flottait dans la pièce un parfum de patchouli. 

Paul regardait à l'intérieur. Les yeux inversés. Il suivait calmement le parcours de l'air dans son corps, ce fourmillement au bout de ses doigts, il le connaissait bien désormais. Comme des étincelles infimes qui grésillaient. 

Son geste de calme. Il avait posé ses mains à plat sur son ventre et il accompagnait les mouvements respiratoires. Comme un ressac silencieux en lui. L'expiration comme un retour de vague dans le corps apaisé de l'Océan et l'inspiration comme un déploiement liquide à l'intérieur de son corps. Il voyait se diluer dans l'immensité toutes ses pensées récurrentes. 

"Tout autour de toi se dessine un canal de lumière, une lumière douce et accueillante, elle t’enveloppe, elle t’enlace. C'est le canal du Temps, le canal des souvenirs. Laisse-toi guider par cette lumière. »

 

Paul connaissait maintenant cette méthode et il savait désormais se laisser emporter en toute confiance.

 

 

« Tu arrives dans un lieu de silence et de calme, un espace aussi calme que ta respiration, longue et profonde. La lumière t’enveloppe toujours et tu vois apparaître un enfant, un petit garçon, vous vous rapprochez l'un de l'autre. Tu es ce petit garçon, tu le reconnais. Sa coiffure, son visage, ses vêtements, son allure, sa démarche, son sourire. C'est peut-être une photographie qui s'inscrit sur ton écran mental mais ce petit garçon existe, cet instant existe en toi, retrouve cet enfant, donne-lui ta main, ouvre-lui tes bras. »

Silence…

 « Vous pouvez vous asseoir, l’un à côté de l’autre ou face à face, comme vous le souhaitez. Prends le temps de te présenter à cet enfant, dis-lui avec tes mots que tu es l’adulte qu’il va devenir et que tu es là pour lui, aujourd’hui, que tu as souhaité le retrouver, pour l’aider à bien grandir, pour l’aider à se sentir bien, pour répondre à ses questions, pour l’accompagner dans son chemin de vie. Tu es là pour lui mais il peut aussi t’aider à mieux comprendre l’adulte que tu es devenu. Personne ne sait mieux que vous deux ce que vous portez, ce qui est en vous. Profitez pleinement de cet instant. »

Silence…

« Comment ça se passe pour toi ?

-Je suis bien, c’est chaud dans mon ventre. »

Silence…

« Demande maintenant à ce petit garçon de quoi il a besoin. En lui disant que tu le comprends, que tu es là pour lui, que tu es là pour écouter ce qu’il a à dire. Tu sais ce qu’il a vécu et tu peux répondre maintenant à ces questions. Demande-lui ce dont il a besoin. »

Silence

« Qu’est-ce qu’il te dit ?

-Il a besoin d’être aimé.

-Par qui ?

-Par son papa.

-C’est quoi pour lui d’être aimé par son papa ? Être aimé comment ?

-Il a besoin que son papa soit fier de lui et qu’il le lui dise.

-Bien, très bien. Demande à ton enfant intérieur de quoi il a encore besoin.

-Il a besoin de liberté.

-Par rapport à quoi ou qui ?

-Par rapport à sa maman. Sa maman l’étouffe, elle a toujours peur qu’il lui arrive quelque chose et il ne peut rien faire. Elle lui interdit tout et il n’a pas le droit de se plaindre.

-C’est comment cette liberté qu’il souhaite ? Comment veut-il la vivre ?

-Aller jouer dehors avec ses copains. Ou avec son père. Mais il ne s’occupe jamais de lui.

-Qu’est-ce que ça lui apporterait ?

-Il se sentirait mieux. Il aime bien jouer dehors.

-C’est comment se sentir mieux ?

-C’est le contraire de la tristesse et il est souvent triste.

-Et c’est comment pour toi cette tristesse ?

-Ne rien faire, être empli de désespoir, se sentir écrasé, avoir mal au ventre ou à la tête, avoir envie de disparaître.

-Bien. Demande-lui de quoi il a encore besoin. »

Silence…

-Il a besoin d’oser dire ce qu’il pense.

-Le dire à qui ?

-À sa mère, à ses copains et même à son père.

-Qu’est-ce qu’il voudrait dire ?

-Qu’il faut lui faire confiance et arrêter de lui faire peur tout le temps, pour tout.

-Bien.

-Mais il y a autre chose encore…

-Quoi d’autre, Paul ?

-Il aimerait ne jamais quitter sa maman. Parce qu’il a besoin d’elle.

-Tu as conscience que c’est contradictoire, Paul ?

-Oui, je sais mais c’est plus fort que moi.

-Pour ton enfant intérieur ou pour toi aujourd’hui ?

-C’est pareil, en fait.

-Si ton enfant intérieur n’avait pas souffert de toutes ces peurs, l’adulte que tu es ne les éprouverait pas. C’est vers cet enfant que tu dois aller. Alors, maintenant, j’aimerais que tu demandes à ton enfant intérieur de quoi il a peur ? »

Silence…

« Il a peur de mourir étouffé.

-Pourquoi est-ce qu’il pourrait mourir étouffé ?

-Il est asthmatique.

-Ses parents savent qu’il a de l’asthme ?

-Oui et sa maman a très peur pour lui.

-Comment ça se passe pour lui quand il a une crise d’asthme ?

-Il a très peur, il a beaucoup de mal à respirer, il doit rester assis dans son lit, il est très fatigué. Sa mère reste avec lui et il ne va plus à l’école. Il est malheureux aussi de ne plus pouvoir jouer avec ses copains. Et il a honte d’être trop gros. Il ne veut plus prendre de médicaments. Il veut guérir tout seul. Il veut guérir mais il veut que sa maman continue à s’occuper de lui.

-Bien. Demande encore à ce petit garçon de quoi il a peur.

-Parfois, il a peur de ne pas être normal.

-Pourquoi a-t-il cette impression ?

-Souvent, il a peur de faire comme ses copains, il a peur de se faire mal et ses copains se moquent de lui. Alors, la nuit, il pleure dans son lit et il trouve qu’il est nul. Il voudrait que les autres arrêtent de lui dire quoi faire. Il voudrait que ça soit juste des bons copains et qu’ils arrêtent de le commander.

-De quoi a-t-il peur encore ? »

Silence…

« Il a peur des disputes.

-Des disputes entre qui et qui ?

-Entre ses parents.

-Mais lui, il n’est pas disputé ?

-Non, mais il a peur de tous ces cris et il s’enferme dans sa chambre pour ne pas les entendre.

-Pourquoi est-ce qu’il en a peur ?

-Il a peur que ça se termine mal, que ses parents divorcent. 

-Et de quoi a-t-il peur encore ? »

Silence…

« Rien d’autre.

-Bien, très bien. Est-ce que l’adulte que tu es aujourd’hui aimerait aider ce petit garçon ?

-Oui.

-Très bien. Alors puisque tu es d’accord, je te propose de prendre ce petit garçon dans tes bras et de le rassurer. Dis-lui les mots qu’il aurait aimé entendre, que tu aurais aimé entendre. C’est ton enfant intérieur. Tu es le seul à savoir exactement ce qu’il éprouve. Tu es la personne la plus capable de le comprendre et de l’aider. Personne ne peut le faire mieux que toi si tu le désires, si tu es prêt pour cela, prêt pour cet accompagnement. Tu peux prendre soin de ton enfant intérieur et en le comprenant davantage, tu comprendras davantage ta vie d’adulte. Prends le temps de lui dire les mots qu’il a besoin d’entendre. »

Silence… 

« Comment ça se passe pour toi ?

-Je lui ai dit que je le protègerai, que je serai toujours là, que je sais ce dont il a besoin et que je peux le lui donner. Je lui ai dit que son asthme passera. Je lui ai dit que j’étais fier de lui, que je m’intéresserai toujours à ce qu’il fait et à tout ce qu’il allait vivre. Je lui ai dit qu’il ne devait pas avoir peur.

-Bien, très bien. J’aimerais maintenant que tu prennes la place de ce petit garçon et que tu observes avec ses yeux. Tu es l’enfant qui regarde l’adulte qu’il va devenir, l’adulte qui sera toujours là pour lui. Tu dois même lever les yeux pour voir cet adulte et tu peux regarder celui que tu vas devenir»

Silence…

« Comment ça se passe pour toi ? 

-J’ai beaucoup d’amour en moi, c’est chaud dans mon ventre et dans mes mains. Je souris intérieurement et je remercie cet adulte d’être là pour moi.

-Prends le temps de ressentir tout cela, inscris-le en toi, en vous deux, laisse la respiration diffuser ces émotions dans tout ton corps. »

Silence.

« Avant de revenir et d’ouvrir les yeux, je t’invite à remercier ton enfant intérieur de s’être présenté à toi. Prends le temps de lui dire que maintenant tu sais qu’il existe en toi et que tu reviendras le voir régulièrement, qu’il ne sera plus jamais seul, que tu l’aimes et que tu es fier de lui. Prends le temps de lui dire tout ça. »

Silence…

« Et tranquillement, tu pourras revenir ici et maintenant, quand tu sentiras que c’est le moment… »

 

Il repensait à la séance le soir. Il avait senti l’apaisement de Paul. Comme une rencontre libératrice, des retrouvailles qu’il n’aurait su mener tout seul.

Yoann savait que ce travail prendrait du temps, qu’il faudrait que Paul apprenne à s’aimer, intérieurement, sans aucun soutien ni reconnaissance à attendre, à chercher en lui les ressources qu’il avait pu extraire de ses expériences de vie.

« Si tu n’es pas toi-même, qui pourrait l’être à ta place ? »

Il aimait cette citation de Thoreau. L’enfant intérieur. Il était là, en chacun de nous.

Éclairer l’individu sur son propre parcours, aimer en soi la conscience de son évolution, non pas s’aimer soi-même par pur narcissisme mais accueillir avec bienveillance tous les tourments et les bonheurs, les épreuves et les réussites, comme un film qui se déroulerait pour rappeler à l’individu les raisons profondes des difficultés de l’existence, à leur donner surtout l’image d’une opportunité de transformation positive et non d’une condamnation perpétuelle. Prendre conscience de tout ce qui a été surmonté, s’en réjouir et se nourrir de cette estime de soi pour affronter la suite.

 

 

Paul se représenta au cabinet une semaine plus tard.

Les rituels étaient en place. L’analyse, désormais, prenait une place privilégiée.

Yoann avait expliqué qu’il était temps pour Paul de rencontrer sa limite intérieure.

 

 Le Canal du temps conduisit Paul vers les souvenirs les plus enfouis.

« J’aimerais Paul que tu laisses apparaître en toi une limite, quelque chose qui te pèse depuis très longtemps, dans l’histoire de ton Enfant intérieur, une peur, une culpabilité, un sentiment très fort qui est là, en permanence, une émotion qui tourne en boucle et te bloque…Je te laisse chercher en toi.

-J’ai toujours peur.

-Peur de quoi exactement ?

-J’ai peur…de tout en fait. Je n’ose rien faire tout seul. Et dès que je suis avec quelqu’un, j’ai peur de faire mal.

-Peur de faire du mal ou de te faire mal ?

-Les deux en fait.

-J’aimerais que tu me dises où cette limite se situe en toi, que tu me donnes un endroit précis, là où elle se fait ressentir.

-Dans mon ventre, c’est toujours là, j’ai mal au ventre.

-Mal comment ? Qu’est-ce que ça fait exactement ?

-C’est brûlant.

-Quelle est la forme ?

-C’est comme une explosion. Ça part dans tous les sens, des éclats, comme une bombe. Mais l’explosion, elle est dans mon ventre et après, ça va partout.

-C’est la brûlure qui va partout ?

-Oui, dans mon dos, dans mes jambes qui sont toutes molles, dans mes mains qui tremblent. Je transpire même parfois et j’ai peur que ça se voit.

-Est-ce qu’il y a une couleur, une matière, un poids ?

-Oui, c’est très lourd et ça m’écrase au sol, c’est comme si je ne pouvais plus bouger, c’est rouge comme une explosion et ça fait comme des éclats d’obus qui me déchirent. Je déteste ça et j’ai toujours peur que ça revienne.

-J’aimerais que tu ailles chercher cette limite en toi, que tu la prennes dans tes mains et que tu la déposes devant toi, à tes pieds.

-C’est difficile parce que c’est tout éparpillé.

-Essaie de la saisir lorsqu’elle arrive, imagine-la avant l’explosion, avant qu’elle se disperse.

-C’est une boule rouge, très lourde, hérissée de piquants.

-Bien, prends-la et pose-la devant toi.

-Voilà, c’est fait.

-Demande à cette boule rouge depuis quand elle est là.

-Depuis que je suis tout petit. Depuis que je sais marcher. Ma mère avait toujours peur que je me fasse mal, elle me surveillait tout le temps, elle me prenait dans ses bras. J’ai l’impression d’avoir passé mon enfance dans ses bras, comme si le sol n’existait pas. Je pensais aussi que mon père ne pouvait pas me sauver du danger.

-Quelle était l’intention positive de cette boule rouge ? Quel était son but ?

-De me faire du mal.

-Tu penses que ta mère et ton père te voulaient du mal ?

-Non, sûrement pas. Ma mère me protégeait et mon père la laissait faire comme elle voulait.

-Alors, cette boule rouge avait nécessairement une intention positive.

-De me protéger alors.

-Oui, sans doute.  

-Bien. Est-ce que tu sais te protéger autrement aujourd’hui ?

-J’essaie.

-Comment ça ?

-Je me dis que je ne suis pas en danger, que ça n’est pas vrai. C’est juste dans ma tête. Que je ne suis plus un enfant.

-As-tu une autre façon de faire encore ?

-Non.

-Il y a le sport peut-être. Tu joues bien au tennis, ça peut te donner confiance en toi.

-Oui, mais quand on joue pour le plaisir, je ne suis pas en danger mais tu sais bien que je suis incapable de gagner un vrai match. Je ne supporte pas la pression.

-Peut-être la méditation alors et la sophrologie analysante. Apprendre à respirer calmement, à observer cette émotion qui te submerge, l’accueillir et la comprendre.

-Oui, il faut que j’apprenne ça.

-Et lui parler.

-Lui parler ?

-Est-ce que tu aimerais t’en débarrasser, est-ce que tu aimerais poser cette boule rouge une bonne fois pour toute ?

-Oui, bien sûr.

-Alors, dis-le lui, parle-lui, elle est en toi, tu peux donc la trouver, lui expliquer qu’elle ne t’est plus utile, qu’elle t’a servi à te protéger quand tu étais enfant mais que maintenant, tu peux faire autrement. Explique-lui tout ça.

… Silence…

 

-Voilà, c’est fait. Je lui ai dit que je n’avais plus besoin d’elle, que je pouvais faire autrement.

-Alors, maintenant, j’aimerais que tu remercies cette limite de s’être présentée à toi. Et j’aimerais qu’en même temps, tu la regardes partir, s’éloigner, disparaître à l’horizon. Tu peux choisir de lui tourner le dos et de t’en aller, en la laissant là ou de la regarder s’éloigner, comme si elle était emportée par un courant d’air.

-Oui, je la vois, elle s’envole.

-Bien, maintenant, j’aimerais que tu remplaces cette boule rouge dans ton ventre par une image apaisante. Quelque chose qui te convient, que tu aimes, une image que tu as déjà utilisée ou que tu crées maintenant et que tu pourras visualiser facilement, quand tu en auras besoin.

-C’est un arbre dans le jardin de ma maison d’enfance. C’était un chêne. J’aimais bien grimper dedans quand ma mère ne me surveillait pas. Il ne m’est jamais rien arrivé de mal dans cet arbre.

-Bien, très bien. Imagine cet arbre, le tronc épais et solide, la force de ses branchages, la solidité et la profondeur de ses racines, la beauté de son feuillage, retrouve cette sensation de sécurité, ce bonheur d’oser grimper là-haut.

-Oui, c’est là, c’est beau, j’ai envie de sourire.

-Profites-en alors pour te projeter dans un avenir proche, dans une situation que tu connais et pendant laquelle la boule rouge était là. Imagine que maintenant, ce chêne est là, avec toute la confiance qu’il te propose. Imagine cette force en toi.

… Un long soupir…

-Oui, je vais faire comme ça.

-Une porte s’est ouverte, elle ne se refermera jamais. Cette libération se diffuse dans chaque cellule de ton corps, respiration après respiration, pour le reste de ta vie. »

 

Paul quitta le cabinet avec un franc sourire. Yoann garda en lui l’impression pénible que tout ça ne suffirait pas…

« …Je lui ai dit que je pouvais faire autrement… »

Paul n’avait pas dit qu’il « savait » le faire mais juste qu’il le « pouvait. » L’éventualité d’un échec était contenue dans le verbe employé et l’inconscient ne trompe pas. Il n’y avait aucune certitude en lui, aucune confiance durable, juste des tentatives d’apaisement ponctuel.

Il repensa à cette mère qui portait constamment son enfant, à cette impression pour Paul d’avoir vécu sans contact avec le sol, comme si on lui avait interdit le monde réel… Il y avait là quelque chose de très profondément ancré…Trop profondément.

Il avait expliqué à Paul le processus des pensées et des émotions.

« Il y a deux situations bien différentes, Paul. Soit l’émotion que tu éprouves a été initiée par une pensée, soit il s’agit d’une émotion spontanée qui pourra être suivie d’une pensée réflexive. Une porte qui claque et te fait sursauter, c’est une émotion spontanée. C’est la peur, instinctive, immédiate, sans le passage par la réflexion. Ni même la moindre pensée dans l’instant. Mais cette pensée succèdera immédiatement. Soit, elle analysera la situation et apaisera l’individu soit elle amplifiera l’émotion par des pensées insoumises.

Si tu as peur, par exemple, que les gens que tu aimes disparaissent dans un accident, tu fabriques par une pensée incontrôlée une émotion invalidante. On peut même imaginer que les gens concernés percevront cette peur en toi et en seront troublés, sans qu’ils ne s’expliquent ce mal-être. Tes pensées peuvent influencer la réalité. C’est le cas des individus qui s’extraient du réel jusqu’à se persuader que leurs pensées correspondent à la réalité. Tu comprends Paul ? La réalité n’est pas le réel. Ta réalité, c’est le réel que tu transformes par tes pensées. Il existe dans le monde autant de réalités que d’individus. Toutes les émotions limitantes que tu transportes sont des pensées et des émotions qui ont fini par bâtir en toi cette réalité qui s’est détachée du réel. Il n’y a pas d’autres solutions pour se défaire de cette réalité illusoire que d’aller chercher en soi tout ce qui a contribué à son édification. Et s’en défaire contribuera à rétablir en toi ce qui est réel, c'est-à-dire l’individu qui se connaît lui-même, qui a posé ses tourments, qui a trouvé la paix, qui ressent aussi pleinement l’unité totale avec l’Univers du vivant. Ça n’est pas nous qui sommes en vie, c’est la Vie qui est en nous... Lorsque tu seras parvenu à cet état de paix intérieure, d’observation lucide de tes pensées et de tes émotions, tu ne subiras plus le regard des autres, tu n’y verras plus un jugement inique, tu ne seras plus atteint parce que tu auras établi en toi l’image exacte de ce que tu es et non une image modelée par les émotions incontrôlées qui jaillissent en toi lorsque tu te sens observé. Si tu fais passer en toi les émotions et les pensées par le tamis de ta conscience, il n’en restera que ce qui est bon, juste et utile pour toi. Si tu laisses les émotions et les pensées se nourrir de tes croyances, de tes suppositions, de tes interprétations, tu diffuses en toi un flux constant de poisons… »

 

 

 

Paul quitta la région deux mois plus tard. Un changement professionnel pour sa femme, un terrain constructible hérité des beaux-parents. Ils allaient occuper un appartement pendant la construction de la maison. Deux heures quotidiennes de route pour Paul qui gardait son emploi sur le secteur.

La dernière visite de Paul. Yoann avait eu un pressentiment néfaste et il s’était interdit de l’approfondir.

Il n’avait plus eu de nouvelles.

 

 

Il ne s’attendait pas, ce soir-là, à trouver Paul garé devant chez lui.

« Salut Yoann. »

Décomposé, anéanti.

« Viens, entre Paul. »

Il offrit un verre. Assis dans le salon.

« C’est fini avec Emma. »

La tête basse, les épaules tombantes. Toute la misère du monde.

« Et attends la suite… La maison est en construction, le prêt, les artisans et tout le tintouin. Mais le pire du pire. Emma est enceinte de trois mois. »

 

Ils parlèrent jusqu’à la nuit. 

Paul ne savait pas pour l’enfant. Il avait été conçu sans qu’il en soit informé. Emma l’avait mis devant le fait. Il ne comprenait pas. Pourquoi déclencher une grossesse pour lui dire de partir ensuite ?

Yoann avait répondu qu’il s’agissait peut-être pour Emma d’un « enfant sauveteur », une grossesse qui devait agir sur Paul comme un électrochoc. Ne voyant aucune évolution chez son mari, toute sa détresse en avait été renforcée. Jusqu’au point de rupture. Elle s’était chargée d’un fardeau qui pesait désormais trop lourd.

« Surtout que j’en suis déjà un depuis des années pour elle. »

Yoann n’avait pas repris.

Paul avait enchaîné.

« Elle a choisi de garder le fardeau de l’enfant et plus celui du mari. »

Tout était sombre en lui désormais. Jusqu’à la venue de l’enfant lui-même. Puisqu’il prenait la place de Paul auprès de sa femme. Un enfant conçu sans que le père en soit informé, un père qui rejette d’emblée cet enfant à venir puisqu’il devient le rival auprès de la femme-mère…. Un désastre en cours.

 « Je sais bien Yoann qu’il faudrait que je change mais je n’arrive pas à réfléchir en fait, c’est comme si j’étais toujours assailli, attaqué, maltraité, comme si on m’arrachait sans cesse les quelques moments de tranquillité que j’arrive à me prendre…Il y a toujours quelqu’un et très souvent Emma, qui vient faire voler tout ça en éclat. Une nuit, j’ai même eu cette phrase dans la tête : « Emma tout pris. »

-Oui, tu es une victime quoi ?

-Je sais ce que tu penses, je me souviens de ce que tu m’as expliqué mais entre des paroles théoriques et la réalité de la vie, comment je fais pour trouver l’équilibre ? Je n’y arrive pas en tout cas. Ou je n’ose pas m’exprimer, je n’ose pas prendre le risque de dire ce que je pense, ce que je vis et du coup, c’est encore pire.

-Et bien, alors, vas-y, exprime-toi puisque tu penses que ça vaudrait mieux.

-Je pense que ça vaudrait mieux, je l’imagine, je l’espère mais quand je veux me lancer, c’est comme si je tombais par terre…Et par terre, pour moi, c’est un monde dangereux. »

Il s’était arrêté tout seul. Les yeux grands ouverts. Il fixait le plancher, puis il leva le regard.

« J’ai compris. Ma mère. Quand j’étais dans ses bras. C’était une fausse réalité, un monde illusoire. Hein, Yoann, c’est ça ?

-C’est fort probable. Mais c’est à toi de le vérifier, de chercher la réponse. »

 

 

Un rendez-vous de pris pour une séance. Pendant ces mois d’éloignement, Paul n’avait plus rien fait, ni méditation, ni même réflexion sur tout ce qui s’était dit avec Yoann. Mais le travail inconscient avait continué son chemin. Il fallait rétablir le contact et aller voir encore plus loin.

 

« Entre Paul. Comment tu vas ?

-Comme si je venais d’enterrer mes parents.

-Et bien, on va se servir de ça pour faire une nouvelle séance.»

-Je ne sais pas si j’arriverai à quelque chose.

-Encore une fois, Paul, si tu inscris en toi des pulsions limitantes, il est probable que tu ne bougeras pas. Balancer à la corbeille des émotions négatives ne les fait pas disparaître. C’est comme dans un ordinateur. Tant que tu n’as pas vidé la corbeille, les éléments sont toujours là, quelque part dans le disque dur. Et ton mental se chargera de les restaurer sans que tu ne puisses t’y opposer. C’est une restauration automatique. L’effacement définitif par la compréhension est le seul moyen de se libérer. Il ne s’agit surtout pas de poser un voile opaque sur les traumatismes mais d’aller au contraire les explorer. Et cette exploration en soi est déjà une réussite puisqu'elle sort l'individu de son inertie spirituelle.

 

-Bon, je te fais confiance de toute façon et je n’ai plus rien à perdre. Tout est déjà perdu.

-Tu es vivant ou pas ?

-Oui, évidemment.

-Alors, tu n’as pas perdu l’essentiel. Imagine que tu sois toujours avec Emma, dans ta nouvelle maison, avec votre enfant mais que tu sois mort. Là, tu aurais tout perdu. Actuellement, tu as perdu ce que tu considères être ta vie alors que ta vie est bien autre chose que les événements qui la décorent.

-Qui la décorent ? C’est quand même plus important que des guirlandes sur un sapin de Noël ! Ce ne sont pas des décorations, je ne suis pas d’accord.

-Si tu ne prends pas conscience de la vie en toi, c’est comme si tu voulais accrocher des guirlandes alors qu’il n’y a pas de sapin. Elles n’auront aucun support. Et tu ne retireras de l’expérience qu’un profond sentiment de vide. Et tu chercheras d’autres guirlandes et encore d’autres. Et le vide sera toujours là. C’est sur ce phénomène que s’est construite la société de consommation. À défaut de consommer en eux l’énergie spirituelle, les individus consomment des biens matériels. Une façon inconsciente de combler le vide. On va donc commencer par la méditation de l’arbre. Tu n’auras qu’à repenser au chêne de ton enfance par exemple ou à un sapin de Noël, c’est toi qui décides. »

 

Méditation.

Ondes alpha.

Induction hypnotique.

Les yeux fermés, allongé sur le canapé, Paul se laissa guider.

« J’aimerais Paul que tu visualises Emma, telle qu’elle est aujourd’hui.

-C’est facile, elle est constamment dans mes pensées.

-Bien. Comment est-elle ? Décris-la.

-Elle est belle, comme toujours. Elle a mis une robe longue avec un petit chemisier, ses cheveux tombent sur ses épaules, elle a juste maquillé ses yeux, elle marche vers moi. Le visage fermé.

-Qu’est-ce que tu ressens, là, maintenant ?

-De la tristesse, une épouvantable tristesse, et de la colère contre moi. J’ai tout gâché, j’ai tout perdu. Tout ce que je fais, ça foire.

-Ce sont des mots mais moi, j’aimerais que tu me dises comment ces émotions prennent forme en toi.

-J’ai mal au ventre. Comme d’habitude. Et j’ai la gorge serrée.

-Bien, dis-moi maintenant exactement pour quelles raisons tu es triste.

-Emma, mon enfant, ma maison, toute la vie que je voulais préserver, je l’ai perdue.

-Et pourquoi es-tu en colère contre toi ?

-Parce que je suis nul. Partout où je vais, je suis nul, avec tous les gens que je vois. Et même avec Emma. Je n’ai pas confiance en moi, je n’ose rien faire tellement j’ai peur de mal faire. Comment veux-tu que je m’en sorte.

-Est-ce que Emma souhaite que tu sois triste et en colère contre toi ?

-Non, je ne pense pas, elle aussi, ça lui fait du mal. Mais elle ne supporte plus d’attendre que je change. Elle est triste pour moi et pour elle. Mais il fallait que je réagisse avant. Je n’ai même pas vu que pour elle, c’était trop long, beaucoup trop long. Elle m’a dit que ça lui faisait trop de mal d’attendre toujours que ça change et trop de mal aussi de me le reprocher sans cesse. Elle sait que ça me fait du mal et ça lui fait du mal de m’en faire. Alors, elle dit que c’est mieux qu’on se sépare. Même pour le bébé, elle dit que c’est mieux parce qu’au moins, elle vivra sans colère. Elle préfère être triste.

 

-Est-ce que tu as déjà dit tout ça à Emma ?

-Non, bien sûr, elle n’a pas besoin de ça pour savoir qui je suis.

-Qu’est-ce qui t’a empêché de  parler de ta douleur, de cette tristesse et de cette colère ?

-Je n’ose pas parce que je suis sûr que ça ne servirait à rien. Si je me mets à me plaindre, je n’envoie pas l’image d’un homme, d’un vrai mais juste celle d’un petit garçon et c’est justement ça qu’Emma ne supporte plus. Je n’ai même pas réussi à me défendre, à lui dire que je l’aimais, que je ne voulais pas partir, que j’avais besoin d’elle, que je voulais accueillir notre enfant à ses côtés, que je voulais prendre en main la construction de notre maison, que je serais plus directif avec les artisans, que je serais le patron. Pour une fois. D’ailleurs, c’est la gestion des artisans qui a été l’élément déclencheur, la goutte d’eau, comme on dit. Je n’ose pas leur dire ce qu’ils doivent faire, ils viennent quand ils ont envie, les travaux n’avancent pas.

-Et bien, tu vas lui dire maintenant tout ça. Tu vas expliquer mentalement à  Emma tout ce que tu ressens. Tu vas lui dire clairement tout ce dont tu as conscience et que tu n’as pas osé lui expliquer, tu vas lui dire exactement tout ce que tu essaies de réaliser, tout ce que tu essaies de changer en toi, qu’elle comprenne que tu n’es pas indifférent à ses attentes, que tu sais ce dont elle a besoin.

-Comment Emma réagirait si elle entendait tout ça ?

-Elle serait heureuse, je pense.

-Et qu’est-ce que ça fait en toi d’imaginer Emma heureuse ?

-Oh, c’est juste immense, magnifique. Que ça soit grâce à moi, c’est comme un miracle.

- Bien. J’aimerais maintenant que tu visualises un lien entre vous deux. Un lien positif qui contiendrait les plus beaux souvenirs, les plus belles émotions, tout ce qui vous a réunis, tous les bonheurs que vous avez partagés.

Quelle est la forme de ce lien ? Quelle est sa couleur, sa densité, sa taille, sa température ?

-C’est comme une corde bleue, solide, épaisse, une corde lisse, agréable à tenir.

-Où est-elle attachée sur toi ? À quelle partie de ton corps ?

-Elle part de mon cœur.

-Et où va-t-elle se fixer chez Emma ?

-À son cœur aussi.

-Bien.     

-Qu’est-ce que tu ressens à travers ce lien ?

-Du bonheur, quelque chose de tellement fort, je ne sais pas le décrire mais c’est chaud partout.

-Bien. Et qu’est-ce que tu voudrais mettre à l’intérieur de ce lien ? Non pas des souvenirs, ils y sont déjà mais un sentiment essentiel, quelque chose que tu aurais découvert dans cette vie avec Emma. Le partage, l’attention, la tendresse, l’amour.

-Oui, c’est l’amour. L’amour, comme je voudrais le vivre tout le temps. Avec de la tendresse et le sentiment d’être protégé, comme dans une bulle.

-C’est quoi être protégé ? Et protégé de qui ?

-Protégé de tout en fait. Ne plus voir personne. Rester seulement dans les bras d’Emma et la serrer contre moi. Quand je suis avec elle, je ne pense plus à la pression du travail, à mes collègues qui sont toujours plus performants que moi, je ne pense plus à tout ce que je risque de rater, je ne pense plus que j’ai toujours besoin d’être rassuré pour faire quelque chose.

-Bien… J’aimerais maintenant que tu visualises de la même façon, un lien limitant, quelque chose qui t’empêche de vivre sereinement, des émotions invalidantes, des peines, des hontes, de la rancœur, des regrets.

-C’est noir, lourd, glacé, inquiétant. C’est dans ma gorge, ça m’empêche de parler. Et dedans… C’est la peur d’être tout seul, la peur que j’ai eue quand j’ai quitté la maison de mes parents. J’avais trouvé ce job. À deux-cents kilomètres de chez mes parents et ce sont eux qui m’ont poussé à partir. J’avais honte de ne pas avoir le courage de le faire tout seul mais j’avais encore plus peur. Et puis, c’est là que j’ai rencontré Emma. C’est elle qui m’a fait tenir.

-Où va ce lien chez Emma ?

-Dans sa tête, sur son front, là où elle a des migraines. Des migraines à cause de moi.

-Est-ce que tu veux garder ce lien limitant avec Emma ?

-Non, sûrement pas, je veux la libérer de moi.

-Paul, je voudrais que tu retires ce lien de ta gorge, je voudrais que tu le prennes dans tes mains et que tu le poses par terre. Mais tu ne touches pas au lien qui part du front d’Emma. Il lui appartient et c’est à elle de s’en défaire si elle le souhaite.

-Il va disparaître de toute façon puisque je ne suis plus avec elle.

-Occupe-toi de ton lien maintenant, Paul. Prends-le et dépose-le au sol.

-Voilà, c’est fait.

-Bien. Il reste le lien positif avec Emma. Tu peux le garder et elle fera de son côté ce qui lui semble juste.

-Et si Emma décide de déposer aussi son lien positif un jour, et si elle décide de tout oublier, de tout effacer ?

-Tu n’es pas responsable de ses décisions et il est donc inutile de t’en préoccuper. Tu fais ce qui est juste pour toi. Tu ne sais pas ce que ça peut déclencher chez les autres et ça ne t’appartient pas. C’est le chemin de vie des autres. Si ton intention dans tes actes est d’être juste, tu as fait ta part. Comment tu te sens ?

-Pas terrible en fait.

-C'est-à-dire.

-Fatigué. Lourd. J’ai envie d’aller dormir, fermer les yeux et arrêter de passer tout ça en boucle.

-Je voudrais que tu remercies ces deux liens de s’être présentés à toi. J’aimerais que tu laisses diffuser ce qu’ils t’ont enseigné. Le lien positif avec Emma existera toujours. Le lien limitant ne te sert plus à rien. Laisse les choses se mettre en place à l’intérieur, donne-toi le temps d’assimiler tout ça. Tu pourras toujours visualiser cette corde bleue avec Emma et tous les bonheurs qu’elle contient. Ils ne pourront jamais disparaître, quoiqu’il arrive.

-Oui. Je vais essayer. »

 

Ils se quittèrent après avoir planifié une nouvelle séance. Une certitude pour Yoann. Le travail n’était pas suffisant.

Il repensa à Paul, le soir. Impossible de se libérer de cette impression d’incomplétude. Paul était dans une situation de dépendance depuis sa petite enfance. Un père « absent », relation fusionnelle avec la mère, complexe d’Œdipe non réglé, pas d’identification au Père, un renoncement à la Mère jamais validé…Emma était un substitut maternel. Paul ne se voyait que comme un petit enfant, toujours placé sous une menace. Une victime du monde entier et coupable à ses yeux de n’être qu’une victime…. Il fallait essayer de creuser encore plus profond.

 

 

 

« Entre, Paul. »

Un air encore plus abattu que d’habitude.

Il avait pris un appartement. Avec une chambre pour l’enfant à venir.

Un nouveau conflit avec son supérieur direct. Il avait rendu une étude de dossier qui s’avérait incomplète.

« Si je perds mon boulot, ça sera le bonus final. Je suis un cas désespéré Yoann. »

Il alla s’allonger sur le canapé.

« Emma tout pris. » Je ne me trompais pas, tu vois, Yoann. L’expression convient à merveille. Je suis encore plus perdu qu’avant, l’impression d’avoir été jeté dans un fossé, comme un chien abandonné.

-Écoute Paul, je pense qu’il est important de faire une séance particulière. On appelle ça « la malle ». C’est dans la procédure du deuil et c’est un peu ce que tu en train de vivre.

-Fais comme tu veux. »

Un abandon mais pas un réel engagement, aucun espoir en lui. Yoann le sentait. Paul était là comme par simple désœuvrement, rien d’autre à faire alors pourquoi pas ça. Transfert en cours. Il devenait pour Paul un Parent nourricier, celui qui assume, décide, encadre… Paul en Victime, Yoann en Sauveur. Passivité de la dépendance. Paul n’était pas dans une démarche réelle d’éveil mais dans un cadre rassurant qui apaisait ses peurs. Il ne cherchait pas à comprendre mais juste à aller un peu mieux, quelques instants. Quitte à entretenir les fonctionnements qui l’avaient conduit là…

Yoann s’efforça de s’extraire de ces ondes négatives et démarra la séance.

Induction hypnotique. Il avait mis une musique relaxante. Volume très bas.

« Tu peux arrêter cette musique Yoann, s’il te plaît. Ça me crispe en fait. Vraiment pas ma tasse de thé. J’ai déjà assez de mal à me laisser aller.

-Pas de problème. On va s’en passer. »

Ce fut long… Des gestes nerveux, de longs soupirs, une agitation insoumise…

Il sentit enfin que Paul lâchait prise, se laissait emporter par le rythme apaisant de la respiration. Guidé par la voix de Yoann.

Il ne fit pas appel à l’enfant intérieur de Paul. L’enfant n’avait aucun vécu commun avec Emma et même si toute la problématique remontait à la petite enfance, le protocole ne le concernait pas. Il espérait ne pas se tromper…

« Bien, Paul, j’aimerais que tu imagines devant toi une malle, un coffre, quelque chose qui pourra contenir tout ce que tu vas y mettre, un couvercle, des décorations, des ferrures ou du bois, comme tu veux. Décris-le-moi quand tu le verras.

-C’est un coffre en bois, celui qui était dans ma chambre quand j’étais petit. J’y rangeais mes jouets. Il était couvert par un tissu rouge et des petits clous brillants.

-J’aimerais mieux que tu prennes un coffre auquel tu n’es pas attaché, un coffre neutre et non attaché à un souvenir.

-Bon, alors, c’est comme une cantinière. En fer, lourde, avec deux loquets pour la fermer. Elle est verte.

-Très bien, tu vas maintenant chercher en toi tous les souvenirs qui t’ont marqué, toutes les plus belles émotions, les situations les plus fortes pour toi, tout ce vécu avec Emma, tous les moments de bonheur les plus intenses. Tu ne vas rien effacer, ça sera toujours quelque part dans ta mémoire mais tu vas rendre ces émotions au passé. Ces émotions-là n’existent que dans ton souvenir, elles ne sont plus valables aujourd’hui, elles ne représentent plus le réel et elles sont donc devenues des fardeaux. Tu ne peux pas te libérer des émotions limitantes et vouloir garder celles qui te réjouissent. Le travail doit être fait en totalité. Tu vas donc prendre le temps de retrouver ces moments-là, leurs souvenirs et les émotions qui les accompagnent. Tu vas prendre ces souvenirs et toute leur charge affective et tu vas les mettre dans le coffre. Je te laisse faire ce travail et tu me diras quand ça sera fini.

-C’est fait.

-Très bien. Maintenant, je te demande de retrouver en toi tout ce que tu avais imaginé et qui ne s’est pas produit. Tout ce que tu espérais vivre avec Emma et qui n’a jamais eu lieu. Un voyage, des vacances dans un endroit particulier, des choses précises, des événements que tu attendais et qui n’ont jamais pris forme. Ne cherche pas pour quelles raisons. Contente-toi de chercher ces histoires que tu as imaginées, que tu t’es racontées, ce sont des chimères, des fantasmes. Ils auraient pu se produire mais ils sont restés finalement à l’état de rêves. Retrouve-les, laisse remonter les émotions.

-J’aurais juste aimé qu’elle me voit comme un homme.

-Retrouve alors ce que tu aurais voulu faire pour le lui faire comprendre. Ce que tu aurais voulu réussir et qui n’a pas eu lieu pendant votre vie commune, tout ce passé qui n’a pas été comme tu l’espérais. Tu n’as plus aucune raison de garder ces images en toi, ni les émotions qu’elles transportent. Ce ne sont même pas des souvenirs, ce ne sont même pas des émotions vécues mais tout ça peut devenir des regrets très lourds, ils risquent d’être des raisons de te culpabiliser ou de te dévaloriser.

-C’est déjà fait.

-Justement. Il faut donc que tu te libères de tout ça. C’est toi qui fabriques les murs de ta geôle. Concentre-toi, va chercher tout ce qui te pèse et pose tout ça dans la malle.

-C’est bon.

-Très bien. Il reste une dernière épreuve et c’est sans doute la plus difficile. Il faut que tu mettes dans la malle tout ce que tu espérais vivre avec Emma dans les prochains jours, dans les prochains mois et les années. Sa grossesse, votre enfant, la maison, une vie amoureuse apaisée, la vie de couple que tu voulais, le premier anniversaire de votre enfant, tous les trois ensembles, peut-être un petit frère ou une petite sœur, tous vos moments de parents unis, les vacances, les Noël, les repas de famille, les premières années d’école…Tout ce que tu espérais vivre avec Emma, pendant toutes les années à venir. Tout le futur qui ne se produira pas, peut-être même des situations auxquelles tu n’avais même pas encore pensé. Il s’agit de te défaire de tout ce qui pourrait nourrir une tristesse qui ne sert à rien.

-Peut-être que ça ne sera pas aussi catastrophique que ça, peut-être qu’Emma reviendra sur sa décision.

-Tu n’en sais rien et si tu te vis avec cette attente désespérée, c’est toute ta vie qui te passera sous le nez. L’enfant qui va naître aura besoin d’un père qui le fera rire, qui l’aidera à grandir, qui l’accompagnera. Tu as besoin d’être en paix avec toi-même pour tenir ce rôle. Pour lui. Alors, défais-toi de tout ce qui concerne la vie avec Emma. C’est un deuil. Le coffre est un cercueil. Celui de toutes les émotions temporelles, passé et futur, toutes les masses qui rongent le bonheur de la vie. Fais ce travail, Paul.

-Ok. 

-Très bien. Maintenant, j’aimerais que tu fermes ce coffre et que tu l’enterres ou que tu le mettes dans la mer, c’est comme tu veux mais il faut que tu finisses le travail. Comme une dernière cérémonie, un adieu à toutes ces émotions qui ne seront plus en toi. Il te restera des souvenirs mais ils ne seront plus que des images, sans douleur, ni colère, ni tristesse. Juste une partie de ta vie qui n’existe plus et par conséquent la possibilité pour toi de vivre dans l’instant présent, sans fardeau. Comment veux-tu clore cette cérémonie, comment veux-tu faire disparaître ce coffre ?

-Je peux l’enterrer dans le jardin de notre nouvelle maison ?

-Il est préférable de prendre un endroit neutre qui ne porte aucune émotion, qui ne soit pas attachée à cette vie que tu quittes.

-Alors, je veux le mettre dans la mer.

-Très bien. Visualise ce coffre qui descend vers le fond, il disparaît, tu ne pourras plus jamais le retrouver, ni l’ouvrir. Ce qui coule dans les profondeurs de la mer, c’est une vie qui est finie, une vie qui n’existe plus, c’est comme un fardeau dont tu te libères, pour que la vie présente ne soit pas alourdie. J’aimerais que tu remercies la vie de cette opportunité qu’elle te propose, ce chemin de croissance, ce nouvel horizon. J’aimerais que tu ressentes la libération que ce travail représente.

-Je vais essayer. 

-Tout cela diffuse en toi pour le reste de tes jours. »

 

 

Ils discutèrent un peu après la séance. Les projets immédiats de Paul. La complexité de la situation quotidienne. Yoann sentit que rien n’était réglé. Qu’il faudrait encore du temps et de la bienveillance. Et il n’était pas certain que Paul se la donnerait. Comme s’il s’interdisait toute possibilité au bonheur, comme s’il n’en était même pas digne, comme si la vie pour lui ne pouvait être qu’une litanie d’échecs. Lorsque Paul se leva et qu’ils se saluèrent sur le pas de la porte, Yoann ne vit dans ses yeux que la peur de ce monde.

Il n’était plus dans les bras de sa mère et n’avait jamais pu faire le deuil de cette rupture.

C’était une évidence soudaine qui lui sautait aux yeux. C’est le deuil de sa mère qu’il devait valider.

 

« Paul, j’aimerais que tu reviennes encore une fois. Une dernière chose à faire.

-Si tu y crois encore, c’est que tu feras un bon thérapeute.

-Je ne me dis pas que ça va marcher, je me dis juste qu’il faut le faire.

-Ok, ok. Samedi prochain, même heure, ça te va ?

-Pas de problème pour moi, Paul, je t’attendrai. »

 

Il eut du mal à s’endormir. Toutes les paroles de Paul qui tournaient en boucle. Cet air de chien triste, les épaules tombantes, la tête basse. Il réalisa qu’il devenait rare de croiser ses yeux. Toute la misère du monde.

« De toute façon, Yoann, depuis mon enfance, j’ai toujours été abandonné par tout le monde. Tu es d’ailleurs le seul ami qui me reste. Tous les autres ont disparu. Je les ai fait fuir. Et c’est pareil avec Emma. Il manquerait plus que mon gamin me rejette, tiens. Ça serait le bouquet final. »

Schéma d’Abandon.

« Tu vois, je suis incapable de me débrouiller tout seul et au final, je fais fuir tout le monde. Pas étonnant en fait. Qui aurait envie de traîner un boulet ? »

Schéma de Dépendance. Vulnérabilité. Carence affective. Exclusion. Imperfection. Échec…

Cette impression que Paul cumulait tous les schémas les plus lourds, les plus invalidants. Un enfant suspendu, enfermé dans les bras de sa mère, encadré, surprotégé, privé de toutes initiatives, de toutes responsabilités, martelé par les peurs chroniques d’une mère étouffante, affaibli par l’absence d’un père laxiste ou indifférent, libéré peut-être d’un rôle qu’il ne savait assumer.

Un enfant qui, un jour, a dû quitter le ventre symbolique de sa mère, couper un cordon vital, prendre un travail, s’éloigner, affronter le monde… Comme si ne restait de lui désormais qu’une enveloppe vide, sans matière, juste gangrénée de peurs fantasmées. Sa vie était restée accrochée aux bras maternels, le visage collée aux seins protecteurs, les jambes recroquevillées au-dessus des gouffres du monde.

Paul vivait dans un lacis de boucles dont il ne pouvait se libérer. Revivre constamment les mêmes situations validait en lui l’identification qu’il s’était forgée. Il avait conscience de ses blocages mais il n’avait pas conscience des résistances qu’il maintenait pour ne pas avoir à en sortir…

 

Il fallait se donner une dernière chance, l’électrochoc final.

 

« Paul, j’aimerais que tu ailles retrouver ton Enfant intérieur aujourd’hui.

-On l’a déjà fait ça ?

-Oui, mais j’aimerais y ajouter un protocole. J’aimerais que tu fasses le deuil de ta mère.

-Ma mère n’est pas morte, Yoann ! »

Il s’était raidi dans le canapé, outré, une colère immédiate, fulgurante, comme une décharge électrique dans son corps. Yoann avait aussitôt enchaîné.

« Je sais, Paul, je m’excuse, je me suis mal exprimé, mais c’est le deuil de ton enfance, dans les bras de ta mère. Pas le deuil de ta mère, mais celui de ta séparation avec elle. Celui de toutes les émotions qui se sont figées en toi à cet instant-là. Ce que j’ai compris de ton histoire, c’est que ta mère t’a surprotégé, elle avait une bonne intention, évidemment, mais c’est un amour qui t’a enfermé et qui t’empêche de vivre. Tu n’as gardé de cette enfance qu’un empilement de schémas limitants.

-C’est quoi ça déjà ?

-Et bien, par exemple, pour toi, je vois un adulte qui souffre d’un syndrome d’abandon, de dépendance, de vulnérabilité, de carence affective, d’exclusion, d’imperfection. Ton père a joué un rôle important aussi, dans tout ça. Il n’a pas su s’imposer et t’arracher aux bras de ta mère, il n’a pas pu t’apprendre à avoir confiance en toi, à accepter les épreuves, les dangers de la vie. Peut-être a-t-il jugé que l’importance de ta mère ne pouvait être contestée ou qu’il n’avait rien de plus à t’apporter. D’un côté, tu as vécu dans la dépendance de ta mère et de l’autre dans la carence affective paternelle. Il ne t’en reste qu’un sentiment d’abandon général. Emma est venue soigner des plaies anciennes mais ça n’est pas son rôle.

-C’est bien ça pourtant l’amour ? C’est de prendre soin de l’autre.

-Je ne pense pas, Paul. Mais c’est un autre sujet. On en reparlera.

-Dis-moi d’abord ce que c’est l’amour pour toi. Comme ça, en quelques mots.

-Ce dont je suis persuadé, c’est qu’il est impossible d’aimer quelqu’un sans s’aimer soi-même. C’est simple en réalité, c’est même une évidence. Comment pourrais-tu donner quelque chose que tu ne possèdes même pas ?

-Je ne m’aime pas, Yoann.

-Oui, je le sais. Mais, c’est une histoire ancienne dont il faut que tu te libères. Pour toi et aussi pour cet enfant à venir. Il aura besoin d’un père qui puisse l’accompagner dans sa vie, lui donner la confiance et la force  pour affronter le monde. Tu as entendu parler du complexe d’Œdipe ?

-Ouais, vaguement.

-Et bien, cette absence de soutien de la part de ton père, tu sais ce que tu en as gardé ? Un schéma d’imperfection, de vulnérabilité, de carence affective, d’exclusion et d’échec.

-Sacré héritage.

-Ton père en avait peut-être hérité lui-même. Il s’agit désormais de ne pas  pérenniser ce processus, de ne pas le transmettre. Tu travailles pour toi d’abord et pour ton enfant ensuite. C’est toujours cette histoire d’amour. Tu ne peux donner que l’amour que tu portes pour toi. Sinon, c’est l’autre que tu prends en otage en disant l’aimer mais c’est avant tout pour que tu t’aimes toi-même, que son amour pour toi te rende estimable à toi-même... Le mécanisme est inversé et il finira immanquablement par s’enrayer.

-Ok, Yoann. Je comprends. Allons-y alors pour le deuil de ma mère.

-Non, Paul, c’est le deuil des bras de ta mère, le deuil de ton attachement à elle, le deuil de cette sécurité qui t’a enfermé et par conséquent la naissance de celui que tu peux être. Tu vas aller chercher en toi des liens précis. »

 

Il n’était pas question pour Yoann de suivre le protocole du deuil, d’amener Paul à imaginer la séparation entre lui et sa mère comme la mort de celle-ci. Il avait choisi le protocole des liens, la rencontre avec un Parent.

Il décida d’amener Paul vers la relaxation en usant de la technique de détente, tension. Cette impression que son ami n’était plus qu’un écheveau de nœuds et de tensions.

La Canal de lumière.

Les retrouvailles avec l’Enfant Intérieur.

« Tu es dans un lieu de ton enfance, Paul. Ta maison, ta chambre, le jardin ou le chêne que tu aimais. Tu retrouves ton Enfant Intérieur. Vous vous reconnaissez, vous vous enlacez. Vous allez ensembles dans ce lieu connu de votre enfance. Dis-moi où vous vous trouvez.

-Dans ma chambre.

-Comment est-elle ?

-J’aime bien la tapisserie, c’était des personnages de Walt Disney. J’avais toujours mon lit à barreaux, il était petit mais j’arrivais encore à m’allonger dedans et je m’y sentais bien. J’étais en sécurité.

-Tu as quel âge ?

-Six ans. C’est le jour de mon anniversaire et mes parents ont acheté un nouveau lit, un lit de grand. C’est ça que ma mère me dit. C’est un lit de grand.

-Bien, j’aimerais maintenant que tu regardes cette chambre avec tes yeux d’enfant, comme tu étais ce jour-là, tu n’es plus avec l’Enfant, tu es redevenu cet Enfant, tu es là, ce jour d’anniversaire.

-Que se passe-t-il ?

-Je ne veux pas de ce grand lit. Je n’aime pas cette journée. Je suis triste et en colère. Et j’ai peur de la prochaine nuit. J’ai l’impression que je vais tomber de mon lit. Je ne veux pas aller me coucher. Ma mère dit que je dois être grand. Elle me tient contre elle, j’ai posé ma tête contre sa poitrine.

-Bien, regarde ta mère et imagine entre vous deux un lien qui vous unit. Ce lien contient tout ce que ta mère t’a transmis de positif, tout ce qui te sert à te sentir bien, tout ce que tu aimes et qui vient d’elle. Comment est-ce lien ?

-C’est comme une liane qui nous enlace. C’est vert, c’est joli, c’est doux, comme du coton.

-Qu’y a-t-il dans ce lien ? Qu’est-ce qu’il contient ? De l’amour, de la protection, de la patience, de l’écoute ?

-C’est de l’amour, beaucoup d’amour, de la tendresse, de la gentillesse, des paroles très douces qui me calment quand j’ai peur.

-Est-ce que c’est attaché à vous deux de façon précise ?

-Non, c’est juste autour de nous, c’est une liane qui nous enveloppe et nous réunit.

-Comment tu te sens avec ce lien autour de vous deux ?

-Oh, c’est délicieux, je voudrais que ça soit toujours comme ça, c’est chaud, c’est plein de lumière, ça m’empêche d’avoir peur de la nuit et du noir.

-Bien, alors maintenant, j’aimerais que tu imagines un lien limitant, quelque chose qui vous rattache tous les deux mais qui contient des éléments qui t’entravent, qui t’empêchent d’être toi.

-C’est bizarre.

-Quoi, Paul ?

-La liane, c’est aussi un rouleau de fil de fer barbelé.

-La même liane ?

-Non, en fait, c’est caché sous la liane. La liane, elle tourne autour de nous mais dessous, je vois un fil barbelé.

-Mais, c’est un fil qui est séparé de la liane ?

-Oui, c’est séparé, c’est caché dessous. Je le vois parfois, à certains endroit, autour de ma tête surtout.

-Autour de ta tête ? Comment c’est exactement ?

-Ça me serre fort, c’est comme des pointes qui me griffent.

-Est-ce que tu peux identifier quelque chose qui circulerait dans ce fil de fer barbelé ?

-Oui.

-Et c’est quoi ?

-Toutes les peurs de ma mère. La peur que je me fasse mal, que je rencontre des mauvais garçons, que je ne travaille pas à l’école, que je tombe malade, que j’ai une crise d’asthme, que je me fasse renverser par une voiture. Dans la voiture, j’étais toujours dans un fauteuil pour bébé, mais un grand fauteuil, assez large pour moi. Et il y avait une ceinture ventrale et la ceinture latérale. Je ne pouvais presque pas bouger.

-Où est-ce que ce lien est attaché à ta mère ?

-Dans sa poitrine, il rentre dans sa poitrine, là où est son cœur.

-Est-ce que ce lien a une intention positive envers toi ?

-Oui, ma mère veut me protéger parce qu’elle m’aime.

-Est-ce que ce lien que ta mère t’a transmis lui vient de son enfance ? Est-ce que c’est une peur de la vie qu’elle avait en elle ?

-Oui, son petit frère est mort quand elle était petite. Il s’est noyé. Elle n’était pas avec lui et je suis certain qu’elle s’est toujours sentie coupable, elle n’en parle jamais. Elle va sur sa tombe régulièrement. Et moi, je ne sais toujours pas nager. Je n’ai jamais eu le droit d’aller me baigner. Juste mettre mes pieds dans l’eau. Et ma mère me tenait la main. Et elle me grondait quand je ne lui obéissais pas, quand je faisais quelque chose qui lui faisait peur et j’étais malheureux de la mettre en colère.

-Est-ce que cette limite, tu en as besoin encore aujourd’hui ? Est-ce que ce fil barbelé te sert à quelque chose ?

-Non, il me fait du mal, je le sais bien.

-Est-ce que ta mère t’a demandé de le garder ?

-Non, certainement pas, elle ne me voulait pas de mal.

-Alors, je te propose de le défaire, de dénouer ce fil barbelé et de le rendre à ta mère. Tu vas lui expliquer que ce lien ne t’appartient pas, qu’il ne te sert à rien et lui dire aussi qu’elle peut également le rendre à ses parents si elle le souhaite. Tu sais que le lien positif, cette liane d’amour, est toujours là, il ne disparaîtra pas mais il sera libéré des peurs que le fil barbelé contient. Tu remercieras ta mère de s’être présentée à toi. »

 

 

 

Yoann ne revit plus Paul après cette séance. Il disparut pratiquement de sa vie. Ils discutèrent trois fois au téléphone. Le divorce avait eu lieu, la maison était achevée, un garçon était né.

Paul avait été un des premiers employés à subir le redéploiement de l’entreprise et les restructurations. Il avait été muté. Trois heures de route les séparaient désormais. Il était heureux malgré tout car cette mutation l’avait rapproché du domicile de sa mère. Son père était décédé quatre ans auparavant. Paul disait qu’il allait pouvoir consacrer davantage de temps à sa « maman »…Celle-ci lui avait dit que de toute façon, elle n’avait jamais trouvé qu’Emma était une femme pour lui.

Emma… Elle avait trouvé en Paul la possibilité de jouer à la mère, de tenir un rôle maternel. Personne n’était coupable, personne n’était victime. Il n’y avait qu’un imbroglio de personnalités incomplètes, des individus intoxiqués par des fonctionnements archaïques, hérités parfois de générations précédentes…

L’enfant remplaçait désormais cet homme-enfant. Un électrochoc pour elle aussi. Elle ne pouvait plus imaginer son mari symboliquement accroché à ses seins.

Finalement, Paul n’aimait pas sa mère, il n’aimait pas Emma. Il aimait en elles l’amour maternel. Il aimait ce que cet amour protecteur lui procurait. Il n’aimait pas les individus en eux-mêmes mais le bien qu’ils pouvaient lui donner. Et le refus en lui d’explorer les blocages le condamnaient à souffrir.

 

Yoann avait décidé d’étudier ce fameux complexe d’Œdipe et de tenter d’en analyser chaque scénario. Une évidence que dans le parcours de vie de Paul, cette phase cruciale du développement de l’individu avait été profondément problématique. Il ne pouvait plus rien pour Paul. On ne change pas les autres contre leur volonté. Il avait fait ce qu’il pouvait, sans être persuadé d’avoir réussi quoi que ce soit. Il avait fait au mieux. C’était à Paul de grandir…

Ce petit garçon, le fils de Paul et d’Emma.

Il venait au monde dans une famille séparée, un couple brisé, un père peu présent, immature, névrosé, déprimé, apeuré, inconstant, une mère seule portant une histoire trop lourde, une déception amoureuse, affective, existentielle, une perte de confiance en elle ou dans les hommes en général, une culpabilité au regard de son enfant. Tellement d’options possibles…

Il imagina deux couples recomposés. Garde alternée. Comment l’enfant parviendrait-il à gérer cette situation ? S’il acceptait les nouveaux partenaires de ses parents ? Ou s’il les rejetait ? Ou un seul ? Un panel de suppositions qui l’assaillit.

Si Emma se remarie et que son compagnon assume le rôle de père de substitution, qu’Emma accepte de déléguer à ce compagnon sa mission paternelle, sans s’accaparer cet enfant issu d’une union brisée, le petit garçon trouvera  en cet homme le support nécessaire à son identification masculine et le renoncement de l’amour pour sa mère pourra se faire.

Si Emma se remarie avec un homme que le petit garçon n’aime pas ou en lequel il ne trouve pas les raisons de l’admirer et de vouloir l’imiter et de se confronter à lui, le renoncement à la mère ne se fera pas naturellement. Il faudra qu’un autre homme prenne ce rôle, un ami d’Emma, un Oncle, un voisin, un enseignant, une figure masculine envers laquelle le désir d’imitation pourra surgir et conduire l’enfant vers une identification positive. C’est ce dont Paul n’avait pu bénéficier et il était resté attaché à sa mère par un lien d’amour incestueux et une culpabilité castratrice.

Il n’avait pas eu dans sa vie d’enfant ce « Tiers séparateur » qui l’aurait amené à ce renoncement maternel et à l’ouverture vers le monde. Aucune identification masculine et le monde était resté un « étranger dangereux », un espace à fuir. Emma n’avait été qu’une « protectrice » et elle n’avait plus voulu de ce rôle et encore moins d’un père qui n’aurait pas le comportement adéquat pour son enfant. Elle avait décidé de rompre l’héritage en cours…Cet enfant avait pour mission d’être un bébé électrochoc et il risquait de porter la culpabilité d’avoir failli à cette tâche imposée. Est-ce qu’Emma n’allait pas reprocher inconsciemment à cet enfant de n’avoir pas pu changer son père ?

Tout devenait possible puisque tout était rempli d’intentions inavouées.

Que deviendrait l’enfant auprès d’une nouvelle compagne de son père ?

Si Paul garde la même attitude, s’il ne se défait pas de ses fardeaux, l’enfant pourrait en s’attachant à cette Belle-mère s’enfermer dans un amour « maternel » à travers cette figure féminine, d’autant plus facilement que le compagnon d’Emma chercherait au contraire dans l’autre couple à assumer son rôle d’homme.

La problématique se renforçait et les options à venir se multipliaient. Ce qui pouvait être positif dans un couple pouvait être défait par l’autre. L’alternance devenait anxiogène pour l’enfant et il était impossible de s’assurer de la justesse de son développement sur le court terme. Comme souvent, les effets n’apparaîtraient clairement qu’une fois profondément insérés, installés, figés, fossilisés.

Si Emma venait à mourir et que Paul se voyait attribuer la garde de l’enfant, une Belle-mère pourrait assumer le rôle maternel mais succomberait peut-être à un attachement étouffant au regard du deuil vécu par l’enfant. Un attachement d’autant plus profond que Paul culpabiliserait sans doute, inconsciemment ou pas, du parcours de vie de son enfant. Parents séparés, une mère décédée… Il risquerait de prendre lui aussi un rôle maternant, éloigné totalement de sa mission d’éveil au monde pour son enfant. Il reproduirait à l’identique sa propre enfance. Aucun renoncement à la mère, aucune identification au père, un fantasme de castration figé, un amour maternel jamais éludé, le refus du monde extérieur, l’absence d’intellectualisation, le maintien de l’enfant dans un espace fermé, une dualité désastreuse qui ne serait jamais résolue. Une sexualité adulte qui ne pourrait s’extraire de la fusion originelle, la recherche d’une compagne maternante, protectrice, perpétuant la castration fantasmée.

La dualité dans la relation mère-enfant ne pouvait se rompre qu’avec un Tiers séparateur, conscient de l’attitude nécessaire.

Si Emma ne trouvait pas de nouveau compagnon, si elle en venait à considérer cet enfant comme un substitut masculin, si aucun homme ne venait prendre cette place dans la relation duale, le chemin de vie de cet enfant risquait de suivre les traces paternelles…

Quelle que soient les possibilités, le renoncement à la mère et l’identification au père ne devaient pas être bridées. Il suffisait d’observer Paul pour en juger. Les dégâts étaient parfois irréversibles.

De plus, que cet enfant ait été conçu sans qu’il n’y ait de participation consciente de son père allait-il créer un vide, un manque, un blocage, une mémoire cellulaire mutilée ?

Il imaginait un cœur n’ayant qu’un ventricule, une amputation existentielle qui se matérialiserait dans sa vie sous la forme d’un vide affectif redoutable. Des géniteurs n’ayant pas réglé en eux des troubles fondateurs pouvaient-ils parvenir à créer un individu équilibré ? Que la Vie soit transmise sous la forme d’un chantage était-il recevable ? N’était-ce pas là une forme d’empoisonnement prémédité ?

 

Cette incapacité à œuvrer à la paix en soi n’était-elle pas la raison première du malheur des Hommes ? Des adultes donnaient en héritage à leurs enfants des fardeaux écrasants. Dans la conception même de la Vie.

Yoann se coucha avec en lui une tristesse insoumise, l’impression d’une malédiction archaïque. Des millions d’années d’évolution pour en être toujours là. Une Humanité qui n’avait toujours pas atteint sa maturité. Et qui concevait des enfants comme on prend un médicament.

« Avec un enfant, ça ira mieux. »

 Triste à pleurer.

Personne n’était coupable et tout le monde était responsable de ne pas l’être. Car, finalement, personne ne parvenait à observer les raisons du malheur de chacun. Mais de se croire coupable générait un mal plus puissant que le traumatisme lui-même. Il n’y avait finalement pas d’autres alternatives que d’observer constamment les raisons profondes d’un acte ou d’une parole et ne pas en attendre les effets eux-mêmes… Être responsable pour ne jamais se sentir coupable.

Mais disant cela, il portait un jugement et outrepassait sa fonction de thérapeute. Il devait accepter l’idée qu’il n’était pas là pour guérir ses patients mais juste pour amener les individus à prendre conscience qu’ils portaient en eux leur guérison. Il n’était qu’un portier destiné à entrebâiller les vantaux et à permettre à chacun de découvrir les horizons inconnus de leur propre connaissance.

Paul n’avait sans doute pas trouvé la force intérieure nécessaire pour franchir le seuil, paniqué par ces territoires à découvrir. L’habitude rassurante du malheur face à la peur de l’inconnu... Pour réaliser que la victime et le bourreau sont une seule et même personne, il faut accepter  de mourir à soi-même.

 

 

 

 

Vingt ans… Il s’était écoulé vingt ans quand Yoann reçut cet appel.

« Bonjour M Pignon, je m’appelle Tanguy, je suis le fils de Paul Langevin. Mon père m’a parlé de vous. J’ai besoin de votre aide. »

Un choc. Comme une évidence qui  éclatait au grand jour. L’héritage avait joué son rôle néfaste.

Ils avaient discuté quelques minutes. Yoann était en séance. Ils avaient décidé d’un rendez-vous.

Une certaine impatience à rencontrer ce jeune homme. Comment avait-il vécu son enfance, puis son adolescence, quels chemins de vie ses parents avaient-ils eus ? Yoann n’avait plus reçu de nouvelles de Paul. Sans doute une honte tenace, une culpabilité de ne pas être parvenu à prolonger le travail. Que vivait-il désormais ? Et Emma ? Elle ne l’avait jamais contacté, elle n’avait jamais cherché à savoir ce que Paul avait vécu en thérapie. Connaissait-elle vraiment sa démarche d’ailleurs ? Tellement de non-dits et de secrets…

 

Yoann avait gardé un arrière-goût désagréable de son travail avec Paul, comme une tâche inaboutie, une culpabilité qu’il avait tenté d’atténuer avec le temps...

Il était de toute façon impossible de changer celui qui le refuse. Il héritait maintenant du désordre intérieur du garçon. Transmission néfaste qu’il avait du mal à comprendre. Cette impression nauséeuse que des millions d’enfants naissaient empoisonnés par les résidus fossilisés des tourments de leurs géniteurs. Mais de quel droit les parents pouvaient-ils nier de la sorte cette intoxication originelle ? Comment considérer qu’un enfant puisse agir comme un antidote, comment était-il possible de le prendre ainsi en otage ? Cette inconscience dans l’euphorie de la conception ou ce déni aveugle au regard des tourments archaïques…

Il n’avait jamais pu écarter cette colère. Il n’avait jamais réussi à se contenter de poser un diagnostic et à entamer un accompagnement.

Il lui restait inévitablement un sentiment de gâchis.

Il lui restait à apprendre le détachement.

Le thérapeute qui apprend de ses patients que l’humilité est indispensable.

 

Vingt ans après… Vingt ans de tourments, comme une évolution inversée. Et que pourrait-il bien faire ? Le silence de Paul était éloquent et criait à tue-tête l’inefficacité des protocoles. Il lui était toujours douloureux de sentir cette responsabilité au regard de ses patients. Toutes les paroles qui consistaient à répéter que leurs chemins de vie leur appartenaient et qu’il n’était qu’un lampadaire sur la route, une petite lumière fragile, toutes ses justifications et ses mots apaisants, ils ne parvenaient à effacer la pesanteur de ce ressenti. Il reconnaissait bien parfois l’empreinte d’une certaine prétention, une mission à mener à bien, comme l’ultime Sauveur… C’est là qu’il devait travailler sur lui. Admettre qu’il n’était rien sans la volonté de son patient.

Rien du tout.

Et que de vouloir libérer les individus de leurs fers entravait les individus eux-mêmes puisque cet espoir venait inscrire une pression sur le patient lui-même. Les émotions, les pensées, les intonations, les gestes, les regards… Tout pouvait être interprété… Le thérapeute pouvait participer lui-même à l’enfermement du patient en cherchant une voie de libération.

Le thérapeute n’avait rien à chercher. Il devait juste être celui qui ouvre une fenêtre, celui qui invite le patient à regarder l’horizon. Jusqu’au moment où il sentira en lui la force d’avancer.

 

 

« Entrez Tanguy, bienvenu. »

Une main molle. Un jeune homme timoré, mal dans sa peau, une démarche dégingandée, comme un corps sans squelette. Une énergie sombre. Comme un entonnoir à malheurs. Vingt ans d’errance existentielle matérialisés dans des yeux inquiets.

Quelques paroles de présentation.

« Je suis à la FAC de psycho à Lyon. Je voulais devenir psychologue pour enfants mais je n’arrive plus à suivre et mes résultats sont désastreux. En fait, j’ai une capacité de concentration trop faible, j’ai toujours des pensées qui m’assaillent.

-Quel genre de pensées ?

-Que je suis en danger, que je ne suis pas à ma place, que ce monde n’est pas pour moi, que les autres me méprisent… »

Paul. Tanguy. Un éternel recommencement.

« Mon père a été licencié il y a dix ans et il a réussi à passer un concours dans l’administration. Il travaille à la mairie de Pont-en-Royans. Il a un petit appartement. Il vit tout seul. Sa mère est morte il y a plusieurs années déjà. Ma mère s’est remariée avec un anesthésiste. Celui qui était là le jour de ma naissance.

-Pourquoi un anesthésiste ?

-C’était une césarienne. Une grossesse qui s’est mal finie et une arrivée désastreuse. Je ne voulais pas sortir apparemment. Ma mère en a été très marquée.

-Et vous expliquez ça comment ?

-Parents séparés, père absent pendant la grossesse, même pas là le jour de ma naissance, une mère angoissée, perdue, toute seule, j’en avais des raisons de ne pas vouloir sortir mais ça, c’est ce que j’imagine aujourd’hui.

-Mais, c’est tout à fait envisageable que ça soit ça.

-J’ai voulu en parler une fois avec mon beau-père et il s’est moqué de moi. Tout ce qui touche à la psychologie, ça le fait rire et évidemment ma mère dit comme lui. Elle n’a jamais accepté d’ailleurs que mon père vienne vous voir et elle ne sait pas que je suis là. »

Des non-dits, des moqueries, des secrets, des dénis, des rancœurs, des colères. Et il aurait fallu construire une vie sereine là-dessus. Vaste défi…

Il raconta son enfance. Une grand-mère qui palliait exagérément aux déficiences affectives d’un père dépressif. Une mère totalement soumise à un beau-père rationnel et autoritaire, le milieu médical dans toute sa rigueur cartésienne, pas d’autres enfants dans le couple, la césarienne d’Emma avait brisé à tout jamais le désir d’un autre enfant, une scolarité moyenne, peu de camarades, encore moins aujourd’hui… Il n’avait jamais eu de petite amie.

Des peurs comme compagnes de vie, des hontes, des culpabilités inexpliquées, comme un individu hanté, un héritage trop lourd.

« Est-ce que vous avez déjà consulté un thérapeute ?

-Jamais. J’ai vu un psychologue scolaire quand j’étais à l’école primaire parce que je n’arrivais pas à lire, j’ai redoublé mon CP.

-Et qu’est-ce que ça a donné ?

-Je n’ai pas les détails et je ne me souviens pas de tout mais ça s’est mal passé avec mon beau-père. Il disait que c’était n’importe quoi, que c’était la maîtresse qui était nulle. Et ma mère ne disait rien. Je me souviens juste l’avoir vue pleurer.

-Et ensuite ?

-Il n’y a rien eu d’autre. Personne. J’ai continué comme je pouvais, j’ai eu mon bac, je suis rentré à la FAC. Mais maintenant, je n’y arrive plus et je me sens tellement différent que je me replie de plus en plus. Je ne vois plus personne. J’ai toujours peur de prendre ma place dans un groupe. Je ne sais même pas s’il y a une place pour moi d’ailleurs. Alors, si c’est juste une seule personne, j’ai toujours l’impression qu’elle cherche mes défauts ou qu’elle attend que je dise une bêtise.

-Avec les filles aussi ?

-Encore plus. Là, c’est une catastrophe. »

Il avait baissé les yeux, fixant le sol.

 

 

 

C’était bien ça. Un bébé électrochoc, une césarienne, des autorités opposées et des vides affectifs, l’incapacité à prendre sa place, un individu privé de lui-même, une culpabilité inconsciente liée à la césarienne pratiquée sur sa mère…

Yoann expliqua plusieurs protocoles, ils établirent un planning et ils se quittèrent.

Il repensa longuement à tout ce que Tanguy lui avait raconté. Sa mère lui avait parlé une seule fois de sa naissance. « Un très mauvais souvenir, » avait-elle dit.

Tanguy était en siège. La césarienne était inévitable. Souffrance fœtale, souffrance maternelle, culpabilité parentale… Tellement de fardeaux. Tout ce qui avait été transmis au fœtus, tout ce dont il s’était chargé… Une grossesse entachée de peurs, de colères, de remords, de détresse. Des émotions maternelles qui s’étaient ancrées.

Tanguy n’avait pas réussi à naître « normalement, » comme il le disait.

« Un mauvais départ qui augurait de la suite. Je suis comme un véhicule sorti de la chaîne de fabrication, envoyé sur une voie de garage.»

Comme s’il ne pouvait plus se défaire du rôle du mauvais, de l’incapable, de celui qui fait du mal et fait tout mal.

Une image de la vie comme une condamnation à perpétuité.

Un désastre.

 

Une semaine s’était écoulée lorsque Tanguy se représenta.

Yoann l’invita à entrer en observation avec lui-même, à entrer dans cet espace intérieur, non pas comme en territoire ennemi mais avec bienveillance.

Tanguy n’aimait pas son corps et il n’attachait aucun intérêt à son bien-être physique. Comme s’il se punissait. Aucune activité sportive, une alimentation déséquilibrée, tabac et alcool, somnifères puis vitamines…

Le bilan était sombre et le travail à mener considérable.

Ce fut long avant que Tanguy n’entre en contact avec cet être intérieur qu’il avait toujours tenu à ignorer.

Sa première méditation achevée le fit pleurer...

 

Induction hypnotique, Canal de lumière, le fil du temps, la rencontre avec l’Enfant Intérieur.

Yoann savait que ça ne suffirait pas. Il fallait remonter à la source.

 

« On va faire une séance « conception » Tanguy.

-Et ça consiste en quoi ?

-À ce que tu revives ta conception. Toi en tant que cellule. »

 

Il se laissa guider.

« Tu vois se présenter devant toi un écran de cinéma. Le film projeté, c’est ta conception, les premiers instants de la vie en toi.

Le film commence. C’est une ovule que tu vois. Une ovule, et non pas un ovule, car elle est issue de ta mère et que c’est le Féminin sacré qui va chercher à s’unifier. Observe-la. Telle qu’elle t’apparaît. Comme dans un livre de biologie ou sous une forme symbolique. Laisse l’image prendre forme.

Comment est-elle ? J’aimerais que tu me la décrives.

-Elle est rouge, avec des excroissances à sa surface. Rouge transparent et je vois dedans comme des courants électriques.

-Quelle est sa taille ?

-Elle est très grande, on dirait une étoile. C’est chaud.

-Bien, et comment se comporte-t-elle ? Est-elle agitée ou calme ?

-Elle est impatiente, elle bouge dans tous les sens, elle tourbillonne sur elle-même.

-Très bien, c’est très bien. Elle semble animée par un fort désir de vivre, c’est ça ?

-Oui, c’est ça, elle attend avec curiosité, mais…

-Oui, quoi ?

-Il y a de l’inquiétude aussi. Parfois, je vois des tâches sombres, j’ai l’impression que c’est comme des tâches de peur. »

Yoann savait de quoi il s’agissait. Ce silence d’Emma, ce secret d’une conception non partagée.

« Tanguy, maintenant, j’aimerais que tu visualises les spermatozoïdes de ton père. Il y en a un particulièrement qui va apparaître, un particulièrement intéressé, attiré, déterminé. Cherche-le, il est là.

-Oui, je vois comme un petit têtard, avec une grosse tête, il est agité, il tape sa tête contre l’ovule et les autres sont plus loin. 

-Est-ce que l’ovule a envie de l’accueillir ?

-Oui, j’ai l’impression mais il y a toujours ces tâches noires à certains endroits.

-Tanguy, ça n’est peut-être pas le bon moment. Il ne faut pas chercher à tout prix à valider cet épisode. Si la fusion ne se fait pas cette fois, il y aura d’autres cycles.

-Si, je sens bien que le spermatozoïde a envie de le faire.

-J’aimerais que tu cherches une lettre sur sa tête, un X ou un Y, l’identité sexuelle que tu porteras.

-C’est un Y. Je vois un Y.

-Bien, très bien. C’est le garçon que tu t’apprêtes à devenir.

-C’est fait, le spermatozoïde est entré. Il a disparu à l’intérieur de l’ovule.

-Très bien, alors maintenant qu’ils ont fusionné, que cette pulsion de vie partagée s’est unifiée, laisse ce film se dérouler, les cellules se multiplier, par deux, par quatre, par huit, c’est toi qui prends forme, c’est la vie en toi qui se matérialise, c’est le premier jour de ta vie intra-utérine. »

 

Ils discutèrent lorsque la séance fut terminée. Tanguy voulait comprendre la présence de ces tâches noires.

« On peut penser que ta mère était inquiète et peut-être qu’elle culpabilisait aussi de n’avoir pas prévenu ton père.

-Et moi, j’ai ramassé cette culpabilité ? Pourquoi est-ce que je me sens toujours coupable de tout rater ?

-Il y a un élément essentiel dans tout ça Tanguy. Quelles que soient les conditions de ta conception et les tourments de tes parents, la pulsion de vie qui t’a permis d’être là s’est montrée la plus forte. C’est cette force de vie que tu peux honorer aujourd’hui. »

 

Yoann était convaincu lorsque Tanguy le quitta qu’il y aurait d’autres protocoles à venir.

Fin de semaine. Deux rendez-vous hebdomadaire. Il fallait enchaîner….

 

« Bonjour Tanguy, entre. Comment vas-tu ?

-Je ne suis pas allé en cours depuis deux jours. J’ai l’impression d’étouffer.

-Comment ça étouffer ? Tu as du mal à respirer ?

-Non, je me sens juste comprimé, comme enfermé. Je ne supporte même plus de rester dans ma chambre d’étudiant, je suis rentré chez ma mère.

-Comme si tu manquais de place autour de toi ? Comme si tout ce qui t’entoure t’écrasait ?

-Oui, c’est un peu ça.

-Et bien, le protocole que je pensais faire aujourd’hui devrait t’être bénéfique.

-C’est quoi ?

-La vie intra-utérine et la place dans le ventre.

-La place dans le ventre de ma mère ?

-Oui, c’est ça. »

 

Yoann dessina un schéma et l’expliqua à Tanguy.

« Tu vois Tanguy, pour un bébé, les émotions de la mère représentent un courant très puissant dont le bébé ne peut se protéger lorsque c’est nécessaire. C’est comme un flux électrique dont il va se charger, il n’y peut rien. Imagine une entité cellulaire en cours d’élaboration, comme un espace à remplir. Tout ce que la mère porte en elle va venir occuper une partie de cet espace, une sorte de vase communicant. Le plein se déverse dans le vide. C’est inéluctable et inconscient la plupart du temps. Il s’agit donc pour toi d’explorer ces fardeaux. Et de les déposer si tu les considères comme limitants. Il n’est pas question de rompre l’attachement à ta mère mais de faire en sorte que cet attachement soit clairement identifié et qu’il devienne juste, bon et utile. »

Induction, Canal de lumière, le fil du temps et des souvenirs, même les plus archaïques, les plus enfouis, au tréfonds des cellules.

 

L’écran de cinéma.

« Ce fœtus que tu vois, c’est toi, Tanguy. Prends le temps de te connecter à lui, de le redécouvrir, de sentir ce qui vibre en lui.

Comment est-il ? Quel âge lui donnes-tu ? Quelle forme, quelle activité ?

-Il est déjà grand, je vois ses mains et ses pieds, il a une grosse tête…Ses yeux sont fermés. Mais il ne bouge pas. Il a l’air triste.

-Comment est-il placé ?

-Il est en travers, il appuie sur les parois du ventre. Il n’a pas assez de place, c’est trop serré.

-C’est trop serré parce qu’il est en travers ?

-Oui, il est en travers mais parce qu’il n’y a pas assez de place dans l’autre sens.

-Comment ça ?

-Plus il a grandi et moins il y avait de place avec sa tête en bas alors il s’est mis en travers. »

Physiologiquement, c’était bien évidemment contradictoire mais Yoann gardait à l’esprit cette tension croissante d’Emma et sa prise de conscience au regard de son mari…Cette évidence pour elle qu’elle s’était trompée mais que le bébé était là et qu’il grandissait… Peut-être des regrets inavoués, peut-être des pensées d’avortement…Cette place qu’elle-même avait cherché à trouver dans sa vie s’avérait néfaste, une pression quotidienne. L’écrasement existentiel généré par son choix créait en elle une limitation de l’espace intérieur.

« Est-ce que Emma savait ce que tu vivais ?

-Je ne sais pas.

-Est-ce que tu le lui as dit ?

-Non, évidemment.

-Pourquoi ne l’as-tu pas dit ?

-Je suis trop petit, je ne peux pas lui parler.

-Et si elle avait su qu’est-ce qu’elle aurait dit ou fait ?

-Elle m’aurait dit de ne pas m’inquiéter et que je pouvais prendre plus de place, que je pouvais bouger.

-Et qu’est-ce que tu aurais fait alors ?

-Je me serais mis dans le bon sens.

-Et bien, fais-le maintenant. Dis à Emma que tu as besoin de bouger, que tu as besoin de davantage de place. Regarde l’espace autour de toi, étends tes bras et tes jambes, ressens ce cocon non pas comme une limite mais comme l’espace où ta vie prend forme, détache-toi des tourments de ta mère, elle ne souhaite pas que tu t’en charges et laisse la vie se diffuser en toi, sans peur, sans inquiétude, ça n’est pas toi qui pose problème à Emma, son amour pour toi est immense, ce sont juste des peurs liées à sa vie de femme qui limite ton espace mais elle n’a aucune mauvaise intention à ton égard, son regard de mère est empli de tendresse et d’amour, elle espère pour toi une vie belle et heureuse, ressens cet amour pour toi…Comment ça se passe pour toi ?

-J’essaie de bouger mais c’est difficile, je sens les parois qui résistent.

-Est-ce que tu distingues quelque chose qui t’empêche de le faire, pas seulement les parois de l’utérus mais un élément rapporté, une forme, une couleur, une masse, un objet ou un mot. Regarde autour de toi.

-Il y a une boule noire au-dessus de moi, en haut de l’utérus, là où je devrais mettre mes pieds.

-Est-ce qu’il y a quelque chose dans cette boule noire ou à sa surface ?

-Je vois de la peur et de la honte.

-C’est comment ?

-Comme des piquants sur la boule noire.

-Comment sais-tu que c’est de la peur et de la honte ?

-Je vois les mots inscrits sur la boule. Elle tourne lentement sur elle-même et je vois les mots qui apparaissent.

-Est-ce que ta mère sait que cette boule est là ?

-Je ne sais pas.

-Alors, dis-lui que cette boule te gêne, qu’elle ne t’appartient pas mais qu’elle prend trop de place.

Comment ça se passe pour toi ?

-Elle m’écoute.

-Est-ce qu’elle te dit quelque chose ?

-Que ça n’est pas à moi.

-Très bien, alors maintenant, essaie de nouveau de bouger, de prendre la place de cette boule noire, elle n’existe que dans l’inconscient de ta mère, elle n’est qu’une chimère, tu n’as pas à la prendre, Emma ne le veut pas, elle ne souhaite que le meilleur pour toi.

-Oui, c’est mieux, je sens que je peux bouger. 

-Continue ce travail, avec amour, laisse la vie te remplir de sa force, elle s’est installée en toi, elle te nourrit, elle ne peut pas se tromper, ce don qu’elle t’accorde est une bénédiction, accueille cette vie avec bonheur et reconnaissance, au-delà des contraintes de l’existence. 

-C’est difficile encore.

-La boule noire te gêne encore ?

-Non, ça n’est pas, il n’y a rien dedans qui me bloque maintenant. Mais…

-Oui ?

-J’ai l’impression que je ne dois pas la déranger, que je dois rester caché, que le monde dehors n’est pas pour moi. Que personne ne m’attend, qu’ils sont même dangereux, qu’il y aura toujours quelqu’un pour venir m’arracher au bonheur.»

 

 

Ils discutèrent longuement après la séance.

Les ressources que Tanguy avait pu retirer de cette vie intra-utérine, cette capacité à exister malgré les pesanteurs héritées, malgré les peurs acquises. Les larmes du jeune homme. Un désespoir qui semblait inguérissable. Cette certitude  qu’il n’était plus qu’un fardeau. Cette incapacité à extraire de son chemin de vie la moindre marque d’estime.

« …m’arracher au bonheur… »

Le symbolisme était évident.

Yoann savait ce qu’il devait encore faire.

Garder confiance, rester patient et déterminé. Laisser l’Inconscient épurer les strates figées de l’histoire personnelle, explorer les traumatismes irrésolus, les immobilismes emplis de peurs.

Le travail de toute une vie.

Il fallait continuer.

 

Séance suivante.

La mise au monde.

Libérer Tanguy de la culpabilité envers sa mère. Il n’était pas responsable de la césarienne, de la douleur d’Emma, de son ressenti négatif, de ses peurs, de ce refus inconscient de la venue de l’enfant. Il aurait fallu travailler avec elle. Il aurait fallu qu’ils puissent se retrouver, tous les deux, Tanguy et elle, unies dans ce bonheur de la vie, s’accueillir l’un l’autre, l’enfant et sa mère, la mère et son enfant. Ce sentiment pesant que le travail unilatéral ne pouvait aboutir. Et persévérer pourtant. On ne brise pas des chaînes intérieures en se plaignant de leurs présences mais en identifiant les raisons de leurs venues, en acceptant la part qui revient à l’individu et en rendant à autrui ce qui n’est pas de son propre ressort.

Yoann invita Tanguy à s’allonger sur des tapis. Il plaça des coussins sous la tête et les jambes et couvrit son corps avec un plaid.

« Sur l’écran de cinéma, tu vois apparaître le bébé que tu es, tu es prêt à naître, à voir le jour, à quitter ce cocon qui t’a protégé et t’a permis de grandir. Il y a une date sur l’écran, c’est la veille du jour de ta naissance.

-Je ne pourrai pas sortir. Je suis coincé en travers. Je suis comprimé.

-Tu n’as pas choisi cette situation Tanguy. Tu n’as pas décidé de te mettre dans cette position. Emma n’est pas parvenue à faire autrement mais elle ne voulait pas de cette douleur pour toi et pour elle, elle ne voulait pas de cette césarienne. Comment es-tu maintenant ?

-J’ai peur.

-C’est toi, adulte qui ressens cette peur ou c’est bien la peur du bébé ?

-C’est le bébé. C’est trop serré, il ne comprend pas.

-C’est normal qu’il ne comprenne pas mais tu vas lui expliquer. Tu vas lui dire, toi l’adulte que tu es qu’il peut naître comme il le souhaite, qu’il peut vivre intérieurement cette naissance dont il a besoin pour se sentir bien, tu peux le guider, lui montrer la voie. Emma aurait voulu que ça se passe comme ça, qu’elle donne vie à son bébé comme elle l’avait imaginé, elle n’a pas désiré cette césarienne. Tu peux faire ce travail pour elle et pour toi.  Un bébé né par voie vaginale subit plusieurs heures de contractions, un genre de massage énergique nécessaire à la maturation de ses poumons. Le passage dans le bassin et le vagin maternel vont essorer les poumons du bébé qui étaient jusque-là emplis de liquide amniotique et lui permettre ainsi de prendre sa première inspiration. C’est une expérience très forte, émotionnellement, physiquement, cellulairement. Tu peux guider ce bébé que tu es, tu peux lui offrir ce cadeau. Laisse la vie te guider, elle connaît le processus. Dis-moi comment ça se passe pour toi ?

-J’ai envie d’essayer, j’ai envie de naître comme ma mère le voulait.

-Sur l’écran de cinéma, tu vois apparaître la date de ta naissance, c’est le grand jour. Le début de ta vie dans la lumière du monde. Tu es ce bébé, tu peux engager ce travail. Imagine ta mère qui pose ses mains sur son ventre, elle est là, elle t’encourage, elle sait ce que tu veux vivre, elle sait ce dont tu as besoin.

-Oui, je sens qu’elle est là, je sens ses mains, je sais que je peux l’aider aussi, que je peux la rassurer.

-Bien, très bien Tanguy. Est-ce que tu peux bouger maintenant ?

-Oui, j’ai mis ma tête en bas et je pousse avec mes jambes.

-Tu sens en toi ce désir de vivre ?

-Oui, je veux vivre, je veux naître.

-C’est pour toi d’abord Tanguy et c’est pour honorer la vie en toi.

-Je descends, c’est étroit, je bouge, je pousse, je sens des contractions… »

 

Tanguy commença à bouger sous la couverture, les yeux fermés, le front plissé, l’évidence de ses efforts, des sensations très fortes. Une respiration hachée, des gémissements.

 

« Ton corps délivre les hormones dont tu as besoin, Tanguy, Emma est là, elle t’accompagne, elle est heureuse, elle sent tes mouvements, vous êtes reliés, vous travaillez tous les deux pour cette mise au monde. »

 

Une agitation de plus en plus forte.

Yoann posa ses mains sur les plantes de pieds et poussa vers la tête, une pression continue.

Tanguy pleurait. Le souffle court. Il sortit une épaule de dessous la couverture et tendit le bras en avant. Yoann abandonna les pieds, prit son poignet et l’attira vers lui. Tanguy gesticula de plus belle, il rejeta la couverture et serpenta sur le sol, il quitta le tapis en criant.

Il ouvrit les yeux et éclata en sanglots.

 

De précieuses minutes de silence pour inscrire le processus, qu’il se diffuse, qu’il nourrisse le bonheur de vivre.

 

Ils discutèrent encore vingt minutes puis Tanguy s’en alla.

Il reviendrait. Une dernière fois.

Il avait travaillé sur sa conception, sur sa place dans le ventre, sur sa naissance. Il lui restait à explorer sa vie actuelle.

Une question taraudait Yoann.

Des études de psychologie avec un beau-père qui s’était moqué de la psychologue scolaire, qui avait rejeté en bloc toutes les responsabilités à assumer… Comme un défi, un jeune homme qui se dresse devant l’autorité, un choix qui validait sa rébellion. « Tuer le père…Ou le beau-père…Peu importe. Tanguy s’était dressé… L’Œdipe était validé, immanquablement. Il fallait qu’il en prenne conscience, qu’il puise dans cette représentation de son chemin l’estime qu’il lui manquait, cet amour de lui-même pour aimer la vie enfin.

 

 

« Entre Tanguy. »

Ils parlèrent quelques temps puis Yoann expliqua rapidement le protocole.

« J’aimerais Tanguy que tu ailles chercher un souvenir qui te concerne avec ton beau-père et Emma. Un souvenir pénible qui te pèse et vous met en scène.

-Alors, là, c’est facile à trouver. »

Méditation. Induction. Canal de lumière.

« Tu arrives dans un couloir et devant toi apparaissent plusieurs portes. Laisse-toi guider par ton intuition, regarde ce qui est inscrit sur chaque porte, des mots, des symboles, des dessins…

-Je sais laquelle je dois pousser.

-Comment est cette porte ?

-Elle est en bois, marron foncé avec un gros anneau en fer. C’est écrit BAC.

-Bien, ouvre-la. Entre dans cet espace. Comment ça se passe pour toi ?

-J’ai le cœur qui bat fort, j’ai de la colère en moi.

-Qui est présent ?

-Martin, mon beau-père et Emma. On est dans le salon. J’ai eu le résultat de mon BAC. Mention passable. Je suis heureux d’avoir eu mon examen mais Martin me reproche de ne pas avoir eu la mention au-dessus et il me dit qu’avec ça, je vais vraiment avoir du mal à suivre en médecine.

-En médecine ?

-Il veut que je fasse médecine comme lui et que je devienne anesthésiste. Il dit qu’il m’aidera dans les études mais ça ne m’intéresse pas. Je veux aller en psycho et il se moque de moi. Ma mère me dit de l’écouter, que je ne gagnerai jamais ma vie en étant psycho alors qu’anesthésiste, ça rapporte bien. Mais, moi je m’en fiche de bien gagner ma vie, je veux juste faire ce que j’aime.

-Est-ce que tu leur as dit ?

-Oui, mais ils ne m’écoutent pas, ils disent que je suis trop jeune pour décider tout seul. C’est la première fois que je tiens tête à Martin et je lui en veux de me gâcher mon plaisir. Je suis fier d’avoir eu mon BAC et j’aimerais que ma mère me le dise. J’en ai assez de voir qu’elle n’a plus aucun avis personnel. »

 

Yoann réalisa soudainement qu’Emma, après avoir vécu avec un homme qui ne se positionnait pas vivait désormais avec un homme qui pensait à sa place… D’un extrême à l’autre. Mais finalement, ce conflit permettait à Tanguy de développer ses propres ressources. L’opposition au beau-père se révélait plus bénéfique que l’indifférence de son propre père.

 

« Tanguy, la fierté que tu ressens t’appartient totalement et tu es en droit de l’entretenir sans te laisser atteindre par les avis extérieurs. Tu sais ce que tu as réalisé, tes efforts sont réels, tes ressources sont en toi, tu sais les utiliser et tu peux remercier Martin car il les active par son opposition. J’aimerais que tu prennes conscience de cette opportunité qui t’est offerte de marquer ta volonté, que tu reconnaisses finalement que Martin et Emma par leurs remarques font jaillir en toi cette force que tu possèdes.

-Oui, c’est vrai, je la sens cette force. Comme pendant ma conception, cette force de vie. Elle est là, elle vibre.

-Ne t’invente pas des armées d’ennemis pour excuser tes propres faiblesses et remercie ceux qui s’opposent à toi de te permettre d’exploiter tes ressources.

-Oui, je comprends.

-J’aimerais Tanguy que tu t’observes dans cet espace, que tu sortes du regard que te portent tes proches et que tu t’adresses à toi-même, que tu te dises le bien que tu penses de toi, de ta détermination, que tu ne te focalises pas sur les critiques mais sur les félicitations que tu t’adresses, que tu te projettes dans cet avenir qui t’attire, que tu vois le chemin devant toi comme un tremplin et non comme un gouffre. Je voudrais que tu t’enlaces, que tu te prennes dans tes bras et que tu t’accordes le bonheur de te sentir empli de cette force de vie qui est en toi. Prends le temps nécessaire. Et laisse diffuser en toi cette énergie qui ne te quittera jamais, qui sera toujours là pour toi. Il te suffira à chaque situation délicate de te connecter avec cette force, elle est là pour toi. »

 

Tanguy s’accorda de longues minutes avant d’ouvrir les yeux.

Il tourna la tête vers Yoann. Un petit sourire, comme un éclat dans ses prunelles.

Plus le même regard ni la même posture. Tanguy s’était assis dans le fauteuil, le dos calé contre le dossier, droit, déterminé, empli de lui-même.

Ils discutèrent un long moment.

 

« Il ne s’agit plus pour toi Tanguy de t’interroger sur le Pourquoi des choses mais sur le Comment en user pour te découvrir. À la question : « Pourquoi je n’ose pas ? choisis désormais de dire « Comment je dois être pour oser ? » À la question : « Pourquoi j’ai toujours peur des autres ? choisis de dire « Comment est-ce que je peux me servir de cette peur pour apprendre qui je suis ? Il s’agit désormais d’observer en toi les émotions générées par chaque situation pour en tirer les ressources que la vie te propose de saisir. « Pourquoi » est une interrogation sur le passé. « Comment » est une projection vers le futur. Ce regard bienveillant est à la source de ton évolution. Chaque élément vivant sur cette Terre se doit de lutter pour trouver sa place, pour évoluer, pour vivre en osmose avec le vivant qui l’entoure. Il n’y a pas d’adversaires mais des passagers sur le même vaisseau et qui eux aussi tentent d’exister. Les rencontres, les événements, les situations, qu’elles soient douces ou redoutables, sont des ouvertures vers de nouvelles ressources. Il te faut devenir ce que tu es et non imaginer que les pensées qu’ont les autres sur toi te constituent. Ce sont leurs interprétations, leur réalité mais ça n’est pas le réel. Le réel en toi, c’est la force de vie. »  

 

Tanguy donna de ses nouvelles quelques semaines plus tard. Une transformation radicale, étonnante, comme une graine qui se donnait enfin le droit de croître et d’exploiter cette force en elle. Elle n’avait pas été arrosée par une main extérieure. Elle n’était dépendante de personne. Elle avait puisé dans sa conscience l’énergie nécessaire pour extraire de l’environnement dans lequel elle était insérée tous les éléments que la vie mettait à sa disposition. 

 

Yoann se réjouit de cette évolution. Tanguy lui expliqua que ses derniers examens à la FAC avaient été pleinement satisfaisants. Il sentit que le jeune homme était empli de bonheur lorsqu’il lui parla d’une jeune fille. Quelques discussions qui l’avaient réconforté avec lui-même. Une rencontre inespérée, inattendue. Blandine, une jeune fille de sa classe.

L’Amour.

Maintenant qu’il s’aimait, qu’il avait de l’estime pour lui, il avait de l’amour à donner et non plus l’amour de l’autre à piller pour se remplir.

La vie en lui comme un horizon lumineux.

Yoann avait aidé Tanguy à pousser les vantaux fermés de sa conscience. Le jeune homme avait franchi le seuil et il inscrivait désormais ses propres traces. Léger et serein. Conscient de ses peurs et de tout ce qu’elles pouvaient lui apporter. Bienveillant, patient et déterminé.

 

 

 

 

 

 

 

Yoann reçut une lettre quelques mois plus tard.

Tanguy avait validé sa première année de Fac. Il partait en vacances avec Blandine. À la rentrée, ils allaient prendre un appartement commun.

Emma lui avait dit qu’elle était très heureuse pour son fils et elle s’était opposée à Martin qui trouvait l’idée préméditée.

Paul était venu passer un week-end avec le jeune couple. Il avait souhaité marquer de la plus belle des façons le bonheur de son garçon.

Ils avaient ri ensemble…

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Commentaires (2)

LEMOINE ISABELLE
  • 1. LEMOINE ISABELLE | 18/02/2016

un grand merci à vous pour ce témoignage de VIES qui m'ont bouleversées car assez proches de ce que je vis et ressens en ce moment .Je crée ma réalité mais pas facile d'expérimenter !.
Je suis en pleine introspection sur moi-même avec des souffrances de mon enfant intérieur.Je vais apprendre de ces expériences pour en ressortir vivante car rien n'est dû au hasard!
Je cherche aussi à l'extérieur des aidants ou méthodes pour en prendre le bon chemin(thérapies,spiritualité,livres....)
J'accueille tous conseils!
MERCI.
Isabelle

Thierry LEDRU
  • 2. Thierry LEDRU | 19/02/2016

Bonjour Isabelle.
Très heureux que ce texte puisse vous éclairer dans votre quête intérieure. Ce travail issu de la sophrologie analysante est une piste qui peut être suivie lorsqu'on travaille sur cet "enfant intérieur". De plus en plus de thérapeutes l'utilisent. Il est bon évidemment de l'accompagner par un travail quotidien par la méditation de pleine conscience, le yoga, une alimentation et une hygiène de vie de qualité, une gestion émotionnelle la plus fine possible, et surtout, plus que tout, un amour inconditionnel de la vie. C'est en tout cas ce que je cherche à appliquer malgré toutes les turpitudes de l'existence. Au plaisir de vous lire.

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