J'en ai déjà parlé ici : Des pluies de pesticides
Les études s'enchaînent, les scientifiques alertent. Et ils dépriment. Tout autant que les pollinisateurs qui disparaissent.
Effrayant.
https://reporterre.net/Il-pleut-litteralement-des-pesticides-18-scientifiques-alertent-sur-les-dangers-de-la-loi
« Il pleut littéralement des pesticides » : 18 scientifiques alertent sur les dangers de la loi Duplomb pour les pollinisateurs

Dans une tribune, 18 scientifiques appellent à protéger les pollinisateurs, menacés par les pesticides. À l’origine de cette initiative, Bertrand Schatz revient sur le fossé qui se creuse entre science et décisions politiques.
« La France doit privilégier la protection des pollinisateurs plutôt que l’utilisation des pesticides. » Tel est le titre d’une lettre signée par dix-huit scientifiques français et publiée le 23 avril dans la revue Science. Les chercheurs y rappellent les données scientifiques alarmantes : les populations d’insectes pollinisateurs, essentiels dans les écosystèmes, s’effondrent, et ce déclin est en grande partie dû aux pesticides.
Dans ce contexte, la tentative de réintroduire deux insecticides néonicotinoïdes dangereux en France, via la loi Duplomb, est pour eux un non-sens total. Ces réintroductions, d’abord censurées par le Conseil constitutionnel, sont en passe de revenir en force via le vote d’une loi Duplomb 2, au mépris des faits.
Alors que l’on sait que des alternatives aux pesticides existent, les scientifiques appellent les législateurs français et européens à — enfin — mener « des politiques conformes au consensus scientifique ».
Bertrand Schatz, directeur de recherche au CNRS, dirige le groupement de recherche Pollinéco, qui fédère plus de 250 scientifiques français, belges et suisses spécialistes en écologie des pollinisateurs. Il est à l’initiative de cette lettre et explique à Reporterre les dangers du fossé qui ne cesse de se creuser entre la science et les décisions politiques.
Reporterre — De nombreux scientifiques se sont déjà exprimés contre la loi Duplomb ces derniers mois. Qu’est-ce qui vous a poussé à publier cette nouvelle lettre dans Science ?
Bertrand Schatz — L’impression de vivre en pleine dystopie. Nous étions en pleine semaine d’évaluation de la situation des abeilles sauvages, pour établir la prochaine liste rouge des espèces d’abeilles sauvages menacées avec les critères de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Et la même semaine, on voit surgir cette nouvelle loi Duplomb qui insiste pour réintroduire deux néonicotinoïdes. C’est juste l’inverse de ce qu’il faut faire.
On constate que de nombreuses espèces d’abeilles sauvages sont menacées, que leurs populations diminuent. Et on travaille à trouver des solutions pour restaurer leurs milieux, mais tous ces efforts sont balayés tant qu’on continue d’appliquer des pesticides.
C’est très frustrant en tant que chercheur : on n’a jamais disposé d’autant de données, de rapports internationaux et nationaux, de l’IPBES par exemple, et de listes rouges qui nous disent tous que les espèces sont de plus en plus menacées, notamment les pollinisateurs. Et les pesticides sont une des principales menaces pour ces pollinisateurs. On est là pour éclairer les décisions publiques et on a l’impression que les décideurs ne tiennent pas compte de nos travaux.
Le message d’alerte lancé par la science est brouillé par la propagande de l’agro-industrie et de ses relais, qui prétendent que les néonicotinoïdes réintroduits sont beaucoup moins dangereux que d’autres. Comment contrer ces discours relativistes, qui s’appuient notamment sur l’expertise de l’Autorité européenne de sécurité des aliments, l’Efsa, qui pointe des incertitudes mais ne s’oppose pas à l’utilisation de ces produits ?
Il y a de nombreux trous dans la raquette de l’évaluation de l’Efsa. Elle mesure le taux de létalité des abeilles après quarante-huit heures d’exposition à un pesticide. Mais quid après des mois, voire après des années d’exposition de générations d’abeilles ? De plus, l’évaluation est faite uniquement sur l’abeille domestique, qui est une espèce hyper résistante, et sociale, donc en capacité d’être aidée par ses congénères en cas de faiblesse. À l’inverse, avec une espèce d’abeille sauvage solitaire plus fragile, si on perd un mâle ou une femelle, c’est toute une microcolonie qui est menacée.
« Dans un verger, une abeille peut être exposée des dizaines de fois au même pesticide »
Autre grosse limite : chaque pesticide est testé sur les abeilles en les exposant une seule fois. Alors que dans un verger, une abeille peut être exposée des dizaines de fois au même pesticide. Sur les pommiers, un traitement peut être passé une trentaine de fois, jusqu’à une fois par semaine lorsque les arbres sont en fleurs. Quel est l’effet de ces expositions répétées sur les pollinisateurs ? On n’en a aucune idée.
Sans parler de l’effet cocktail : l’Efsa ne teste même pas les effets que peuvent avoir deux pesticides associés sur une abeille, alors que les insectes sont exposés à des dizaines de substances dans l’environnement, dont on ne connaît pas non plus l’effet cumulé.
C’est toute la difficulté : la compréhension des interactions dans des milieux aussi complexes laisse nécessairement des incertitudes. Comment éviter le piège de ceux qui exigent des « preuves absolues » avant d’agir ?
Des preuves, sur le terrain, on en constate partout, tout le temps. On a des milliers de cas d’apiculteurs qui ont mis leurs ruches sur des vergers et dont les colonies sont mortes juste après le passage de pesticides. Ceux qui contestent ces effets ne sont jamais venus sur le terrain ou refusent de constater la réalité.
Et puis, il ne faut pas oublier l’approche « une seule santé », de plus en plus intégrée notamment par l’Organisation mondiale de la santé. La santé des espèces, celle des écosystèmes (communautés d’espèces, eau, sols) et la santé des humains sont toutes liées entre elles. Et on sait que les pesticides contaminent massivement tous les milieux.
« L’argument sur l’absence d’alternatives aux pesticides est simplement faux »
Il pleut littéralement des pesticides comme le montre le dernier rapport de l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) sur le sujet. Le lien entre de nombreuses maladies humaines (cancers, maladies neurodégénératives) et les pesticides est de plus en plus direct, comme le montrent les rapports de l’Inserm.
Il y a d’autant moins de raisons de ne pas agir que l’on connaît des solutions. L’argument sur l’absence d’alternatives aux pesticides est simplement faux. De nombreux chercheurs travaillent au développement d’alternatives, à l’agroécologie. Les agriculteurs ont juste besoin de moyens financiers et d’accompagnement. On n’a aucune politique volontariste sur le sujet.
Outre la perte de leur valeur intrinsèque, quelles seraient les conséquences de la disparition des principaux insectes pollinisateurs ?
Les abeilles sauvages et les syrphes sont les deux contributeurs majeurs à la pollinisation, avec les abeilles domestiques bien sûr. Mais on trouve aussi de nombreux autres pollinisateurs, papillons, coléoptères, hyménoptères ou diptères. Tous sont essentiels si l’on veut conserver des écosystèmes et des paysages fleuris : 87 % des plantes dépendent, de manière plus ou moins importante, des pollinisateurs à l’échelle européenne. L’agriculture en a aussi besoin : 35 % des espèces cultivées dépendent de ces insectes pollinisateurs.
La bonne nouvelle, c’est que bien que beaucoup de ces espèces sont en régression (en abondance par espèce), elles n’ont pas encore disparu. Il y a donc encore un espoir, si l’on change radicalement de pratiques agricoles, de les voir à nouveau abondantes.
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