JARWAL LE LUTIN : sur la peur
- Par Thierry LEDRU
- Le 21/03/2025
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Puisque la peur est un sujet récurrent et que ça n'est pas prêt de se calmer, il reste toujours la possibilité de lire ce qu'en dit Jarwal: )
"Ils avancèrent avec les mêmes précautions, les sens aux aguets, suspendus au silence oppressant. Ils débouchèrent soudainement au bord d’un puits opaque. Un gouffre de ténèbres. Jarwal pointa son doigt vers le fond et n’aperçut qu’un vide insondable dans les rougeurs coulantes.
« Sept mètres de large, précisa Maïeul. Mais pour le fond, je ne sais pas. Déjà huit mètres pour ce que ton doigt éclaire Jarwal.
-Merci pour ces mesures, Maïeul. »
Jarwal plongea une main dans sa besace et en sortit un petit sac noué par un lacet. Il le libéra et fit couler dans sa main une poignée de graines.
« L’occasion rêvée pour vérifier une de mes préparations. On peut supposer qu’au fond de ce trou, il y aura un peu de terre. Ça devrait suffire. »
Il demanda aux enfants de reculer de quelques pas.
« Les incantations sont puissantes et il est préférable de ne pas être dans leur champ immédiat. »
Le lutin se dressa au bord du gouffre. Il tendit la main portant les graines.
« Helichryse, Gaulthérie, Lentisque, Ravintsara, Callophylum, Rejoignez les forces de la Terre et venez-nous en aide. »
Jarwal vida le précieux chapelet. Personne n’entendit les graines atteindre le fond. Le lutin rejoignit ses compagnons. Ils perçurent alors quelques grattements, comme des rongeurs œuvrant à une mission d’exploration, des fouilles minutieuses puis des craquements de tiges, comme des croissances vives, des entrelacs de lianes, des racines fouissant l’humus, des frondaisons fracassantes.
Jarwal tendit le doigt pour éclairer l’espace circulaire et les enfants virent apparaître dans une arabesque frénétique des lacis de feuillages entremêlés, des réseaux de branches grossissant à vue d’œil, s’embrassant comme une foule bigarrée et joyeuse, un mélange hirsute dansant des farandoles endiablées, dénouant des tiges comme des pollens de pissenlit dans la brise, une sarabande passionnée, des étreintes enflammées de ramures colorées.
Le lutin attendit que les croissances se calment, que les branches s’épaississent au seuil du trou, que les arborescences fusionnent jusqu’au-dessus de leurs têtes et il invita ses amis à le suivre. Il s’engagea en équilibre sur les branches croisées et tendit la main.
Adeline, aidée par sa vision nocturne, s’élança la première. Hoel aida Florie à saisir un bois épais et tous les autres enfants suivirent le même itinéraire.
Arrivés au centre du puits, les pieds et les mains œuvrant à l’avancée, les corps cheminant ardemment dans le fouillis végétal, dominant les noirceurs sinistres, quelques murmures s’éveillèrent, des échanges de craintes dans le chambardement inextricable qui gênait la progression.
« J’ai vu quelque chose qui rampait.
-Moi aussi, je crois bien, mais ça sautait plutôt.
-Et moi, ça grimpait vers nous. »
Les regards affairés vers les profondeurs ténébreuses.
« Là, un serpent ! cria Adeline.
-Là, des rats ! ajouta Maïeul, soixante-douze exactement !
-Moi, je vois des scarabées, quelle horreur ! cria Thibaud. Ah ! je hais les scarabées ! Vite, vite, il faut sortir de là ! »
Jarwal, occupé à trouver un passage praticable, n’avait pas la possibilité de regarder précisément et il s’efforçait d’entraîner derrière lui les enfants paniqués. Il atteignit le bord opposé et scruta les abysses encombrés. Les branches grouillaient de bêtes, serpents, araignées, scarabées, rats, rongeurs de toutes sortes, un mélange hétéroclite et incompréhensible qui montait inexorablement. Hoel s’activait de son mieux pour sortir ses compagnons du puits.
« Il n’y a rien, les enfants, ce sont vos peurs ! Vous faites apparaître ce que vous redoutez, reprenez-vous ! »
Florie s’extirpa des lacis et se dressa immédiatement devant le puits. Les enfants passèrent un à un dans son dos et reculèrent dans l’ombre.
« Vous n’êtes pas les bienvenus, chers amis, lança la petite fille en s’adressant aux ribambelles d’animaux grimpant vers eux. Vous n’avez rien à faire là. Excusez mes amis, ils se sont trompés. Je sais bien que vous n’êtes pas dangereux. Ce sont les peurs de mes amis qui vous énervent, vous n’y êtes pour rien. Pardonnez-leur, je vais leur expliquer, vous pouvez retourner chez vous, ils ne vous dérangeront plus. »
Les serpents, les rats, les légions de scarabées et d’araignées velues se figèrent sur place, comme saisis par les paroles. Les éclaireurs firent demi-tour et entraînèrent dans leur mouvement de repli l’ensemble des troupes. En quelques secondes, les branches furent vidées de toutes présences animales.
L’immobilité des plantes instaura le silence.
Florie rejoignit ses compagnons en souriant.
« Ils ne sont pas méchants, vous savez. Mais ça les met en colère quand on a peur d’eux, c’est comme s’ils ne pouvaient pas s’empêcher de faire comme on pense. Alors, ils font peur.
-Merci Florie, pour ton aide, ajouta Jarwal. Je suis exactement du même avis que toi. J’ajouterais même que le phénomène inverse est tout aussi vrai. Si on les aime, ils ne peuvent pas s’empêcher de nous aimer aussi. »
Les autres enfants écoutèrent attentivement.
« Ce sont nos pensées qui font tout ça ? demanda Thibaud.
-Ce sont elles qui créent la réalité à laquelle tu crois. C’est ça l’essentiel Thibaud. Et ta réalité n’est pas celle des autres. La réalité d’un scarabée pour Florie, c’est un remarquable insecte, solide, opiniâtre, persévérant, d’une force herculéenne pour sa taille. Ton regard n’est pas le sien et dès lors, ta réalité n’est pas la même. Pourtant, il y a une vérité identique, au plus profond, au cœur de cette vie de l’insecte, comme de tout ce qui existe. C’est l’énergie créatrice. C’est la seule réalité. Mais, c’est justement celle qu’on ne parvient pas tous à voir. C’est là tout le drame de la vie des humains.
-Et tu la vois cette énergie ? demanda Florie.
-Oui, chère enfant. Je suis un lutin. J’ai appris des choses différentes de vous. Nous n’avons pas les mêmes objectifs que les humains. Ce qui nous importe, c’est d’être au cœur de la vie comme elle est au cœur du nôtre. »
Le silence dans le petit groupe, comme une concentration des pensées, le saisissement de l’essentiel.
« Moi, je la vois cette énergie, » annonça une voix menue.
La seule enfant qui ne s’était pas encore présentée. Jarwal éclaira le doux visage, des yeux si pénétrants qu’il en fut troublé, un sourire énigmatique, comme une âme ancienne qui s’amusait de son enveloppe juvénile.
« Je m’appelle Ysaline.
-Que vois-tu, chère enfant ? demanda le lutin.
-Des bulles qui pétillent comme l’eau d’un torrent. Et le courant ne diminue jamais.
-Où vois-tu ces bulles Ysaline ?
-Partout. Dans toi, et les autres, et les branches, et les animaux, et les pierres, tout, partout. Elles pétillent tout le temps, elles virevoltent comme des flocons, c’est beau. »
Cette émotion en lui, Jarwal ne l’oublierait jamais. Il s’approcha et posa un baiser sur le front de la petite.
« Tu es un trésor Ysaline. »
L’enfant lança un rire cristallin.
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