A écouter, à lire et bien évidemment ne pas oublier le livre de Camus.
J'étais en Terminale littérature-philo quand je l'ai lu et l'association de ces deux phrases m'est restée, à tout jamais.
« Il faut imaginer Sisyphe heureux » car « la lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un coeur d'homme. »
L'été de mes 17 ans, j'étais monté au sommet du Mont-Blanc, j'avais cette phrase en tête et le livre "Les conquérant de l'inutile" de Lionel Terray ne me quittait pas. Oui, c'était inutile, absurde même puisque le sommet atteint, je devais redescendre. Mais je l'avais choisi, j'en étais conscient et ce que je découvrais de moi, là-haut, rien d'autre ne pouvait me l'enseigner. Je poussais consciemment ce rocher et je redescendais le chercher pour remonter ensuite. Et j'en étais infiniment heureux. Je le suis toujours.
J'ai retrouvé cet ancien article. Je n'en changerai pas un mot aujourd'hui :
"Il faut imaginer Sisyphe heureux. " (12/10/2011)
"Il faut imaginer Sisyphe heureux"
Vendredi 3 avril 2026
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Les punchlines de la philo (cliquer)
Par Thibaut de Saint Maurice
Si l’on cherche un vrai paradoxe, en voilà un, dans cette citation d'Albert Camus.
Sisyphe est un roi de l’Antiquité grecque qui a eu l’audace de tromper les dieux à deux reprises : il a enchaîné la Mort elle-même, puis s’est échappé des Enfers. Sa punition est à la mesure de son insolence : il est condamné par les dieux à rouler éternellement un rocher jusqu’au sommet d’une montagne. Et une fois arrivé en haut, il le voit redescendre de l’autre côté. Et doit donc recommencer. Tous les jours, éternellement et sans aucune raison. C’est l’image même de l’absurde, c’est-à-dire de ce qui n’a strictement aucun sens.
L’absurdité de notre vie humaine
Et c’est l’image dont Camus se sert pour penser toute l’absurdité de notre vie humaine. C’est ce qu’il développe dans son livre intitulé Le Mythe de Sisyphe , publié en 1942. Pourtant, la dernière phrase de ces 150 pages qui expliquent que la vie n’a pas de sens donné, que le monde reste silencieux face à nos questions et que l’espoir est une illusion, c’est : "Il faut imaginer Sisyphe heureux".
Alors moi je veux bien essayer. On peut tous essayer. Mais je ne vois pas bien comment, si nos vies sont absurdes, si nous ne faisons que pousser un rocher qui finit toujours par redescendre, je ne vois pas bien comment nous pourrions être heureux. Et surtout pourquoi il faudrait absolument nous imaginer que nous sommes heureux…
De la pensée positive ?
Ça ressemble à de la pensée positive un peu forcée : "Je vais bien, tout va bien". Ça en a l’odeur et le goût, mais ce n’est pas de la pensée positive. C’est même exactement l’inverse. Parce que Camus ne dit pas qu’il faut imaginer Sisyphe heureux comme une consolation. Il dénonce même nos tentatives de consolation comme des illusions. Pour lui, résoudre l’absurde par un saut vers la foi religieuse ou vers l’espoir d’un sens caché, c’est un "suicide philosophique". Il faut renoncer à l’espoir, refuser de se mentir sur sa condition. C'est justement depuis cette vérité-là que la joie devient possible. Facile à dire, me direz-vous, mais pas facile à comprendre.
Alors voilà comment ça marche. Dans son livre, Camus attire notre attention sur le moment de la descente : "C’est pendant ce retour, cette pause, que Sisyphe m’intéresse", dit-il. Après que le rocher a roulé en bas, Sisyphe redescend à son tour, les mains vides, conscient de ce qui l’attend. Il le voit, il le pense, et il y retourne quand même. Et c’est dans cette descente lucide que quelque chose bascule : en acceptant pleinement l’absurdité de sa tâche, Sisyphe la domine. Il cesse d’en être la victime passive. Les dieux ont voulu le punir par un supplice absurde ; il retourne cette absurdité contre eux en la regardant en face.
Le choix de la lucidité
Voilà, c’est pour cela qu’il faut imaginer Sisyphe heureux. Parce qu’au cœur de l’absurdité de sa vie, il lui reste cette lucidité comme une lumière dans la nuit. Et à notre tour, même quand nous n’y comprenons plus rien et que nous sommes submergés par l’absurdité de nos vies, même quand nous poussons, toutes et tous, les rochers de nos vies, nous pouvons faire le choix de la lucidité. C’est ce travail pénible qui recommence chaque lundi, cette douleur chronique qui bouffe les articulations, ces incompréhensions qui rongent nos relations ou, tout simplement, ces tomates qui n’ont plus de goût au cœur de l’été.
Dans ces combats dont nous ne voyons pas le bout, dans ces routines qui contaminent tout, Camus ne nous promet pas le grand soir d’un changement qui renverserait tout. Il nous dit seulement que la conscience que nous apportons à notre effort nous appartient, et que personne ne peut nous l’enlever. Imaginer Sisyphe heureux, c’est se rappeler que le bonheur n’attend pas que les choses s’arrangent. Il commence au moment où l’on cesse d’en être la victime et que l’on entre en résistance intérieure. Ou comme le disait le poète René Char : "La lucidité est la blessure la plus proche du soleil".
À écouter
L’espoir fait-il vivre ? Camus, "Il faut imaginer Sisyphe heureux"
Les Chemins de la philosophie
France Culture
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