J'ai connu des zones humides en Bretagne où j'ai passé mon enfance, des marais où foisonnait une diversité de faune et de flore dont je n'avais pas conscience et une fois adulte, j'ai voulu montrer ces lieux à nos enfants et à la place, j'ai découvert des lotissements et des zones commerciales, des périphériques et des ronds-points, des stations essence et des Mc Do.
Au printemps, dès les premières lumières du jour, le chant des oiseaux envahissaient l'espace, il était impossible de dormir avec une fenêtre ouverte. Aujourd'hui, c'est le silence qui m'empêche de dormir.
Lorsque je faisais le parcours Quimper-Chamonix en voiture, c'était toujours de nuit et je me souviens de cette "bouillie" d'insectes sur le pare-brise. Aujourd'hui, quand je vois un insecte écrasé, je me dis que je participe à une espèce en voie d'extinction et ça me ronge.
J'ai connu des côtes rocheuses où je pouvais courir sur des sentiers pendant des kilomètres et aujourd'hui, ils sont découpés en portions par des parkings immenses et des voies goudronnées pour accéder à la mer.
J'ai connu des vallées de montagne alors qu'elles n'étaient pas encore devenues des spots touristiques surpeuplés.
Ici, on a acheté un hectare de terrain, on est complètement isolé, des champs et des bois partout et pourtant, mes caméras infrarouge de nuit n'ont encore jamais photographié de hérissons ou de blaireaux, juste un renard et un chevreuil. Où sont passés les hérissons qu'on voyait si nombreux il y a dix ans ?
Je vais toujours en montagne et je cherche intensément les lieux préservés mais je n'en mets ici aucun récit ou description. J'ai lu un article qui annonçait une restriction des bivouacs en montagne, au bord des lacs, parce que les impacts sur la faune et la flore sont dramatiques.
Je ne m'habitue aucunement à ces désastres et je sais parfaitement que la situation actuelle n'est pas normale.
La disparition progressive de cette vie foisonnante que j'ai connue est un drame.
C'est pour moi d'une infinie tristesse.
A lire également ces deux anciens articles sur "l'amnésie environnementale"
L'amnésie environnementale (2)
Le syndrome de la ligne de base fluctuante dans la nature
Le syndrome de la ligne de base changeante décrit comment les communautés oublient les changements environnementaux passés, faisant passer un environnement dégradé pour naturel pour les générations futures.
1. Définition
Le syndrome de la ligne de base fluctuante désigne la tendance des individus et des sociétés à percevoir comme « normal » l’état actuel d’un écosystème, en oubliant ou en sous‑estimant les conditions passées. Chaque génération accepte comme référence les niveaux de biodiversité, de pollution ou de ressources qu’elle observe durant son enfance, ce qui conduit à une dégradation progressive masquée par l’impression que l’état actuel est naturel.
2. Origine du concept
Pierre Pauly (1995) : premier à formuler le terme shifting baseline syndrome dans le contexte de la pêche, en montrant que les pêcheurs jugent les stocks actuels comme normaux alors qu’ils sont déjà fortement réduits.
Depuis, le concept s’est étendu à la biologie de la conservation, à l’écologie marine, à la gestion des forêts, à la qualité de l’air et à d’autres domaines environnementaux.
3. Mécanismes psychologiques et sociologiques
Mémoire sélective : Les souvenirs d’environnements riches en biodiversité s’estompent avec le temps.
Normalisation : Les changements graduels sont perçus comme des variations naturelles.
Transmission culturelle : Les connaissances écologiques sont transmises de génération en génération sans référence historique précise.
Biais de disponibilité : Les informations les plus récentes sont les plus accessibles et influencent les jugements.
4. Exemples concrets
Pêche : Diminution des tailles moyennes de poissons; les jeunes pêcheurs considèrent les stocks actuels comme normaux.
Forêts : Réduction de la surface des forêts anciennes; les habitants des zones rurales voient les forêts fragmentées comme le paysage habituel.
Coraux : Dégradation des récifs coralliens; les touristes jugent les récifs blanchis comme « naturel ».
Qualité de l’air : Augmentation progressive des particules fines en milieu urbain; les citadins acceptent un niveau de pollution plus élevé comme la norme.
5. Conséquences
Sous‑estimation de la perte de biodiversité : les politiques de conservation peuvent viser des objectifs déjà dégradés.
Mauvaise allocation des ressources : les budgets sont alloués à la « gestion » d’un état déjà altéré, au lieu de viser la restauration.
Perte de résilience : les écosystèmes sont moins capables de résister aux chocs (climat, invasions biologiques) lorsqu’ils sont déjà affaiblis.
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