"Apprends à écouter ce que tu n'entends pas. " (4)

"Apprends à écouter ce que tu n'entends pas. "

"Apprends à écouter ce que tu n'entends pas." (2)

"Apprends à écouter ce que tu n'entends pas." (3)

Il avait rejoint sa voiture. Il ne se souvenait pas des derniers instants avec le thérapeute...Comme s'il n'était pas vraiment revenu, comme s'il volait encore dans les cieux lumineux. Une étrange impression, un inconnu qu'il porterait en lui-même.

Il avait pleuré. Il regarda les yeux rougis dans le rétroviseur. 

Il avait une réunion avec les graphistes de la boîte. Une gêne puissante, comme une honte. Il ne pouvait pas se permettre de se présenter comme ça à ses employés. Il imaginait déjà les rumeurs gonfler devant la machine à café. Il fallait passer à la maison, prendre une douche, boire un café, retrouver ses esprits, effacer les traces de ce voyage...

Cette musique qui ne le quittait plus. Les notes répétitives, comme des paroles saccadées, des voix qu'on ne peut étouffer.

Passer à la maison. Téléphoner à Laura d'abord, qu'elle prévienne les graphistes du report de la réunion. Ne pas donner d'explications, il n'avait pas à se justifier auprès de ses employés et il ne l'avait jamais fait. 

Il démarra et entra dans le flot des voitures. Centre-ville. Circulation des âmes en boîte. Des silhouettes enfermées dans des carcans métalliques. Aucun regard, toutes les pensées tournées vers un but précis, des pensées insoumises qui tournent en boucle, musique répétitive des actes programmés. Une dame âgée au bord du trottoir, les yeux fixés sur le courant implacable des automobiles, comme une âme en peine au bord d'un fleuve infranchissable. il accéléra et passa au feu orange. Milieu du carrefour, circulation bloquée. L'autre voie qui se libère et d'autres véhicules qui surgissent, grignotent quelques mètres et se figent. Mouvements opposés des masses. Se faufiler, anticiper chaque mouvement aussi infime soit-il, ignorer les visages, ignorer les passants, ignorer le monde.

Ignorer le monde.

Les notes répétitives dans sa tête.  

Un contrat énorme à venir. Il fallait que les graphistes se surpassent, un marché publicitaire qui pouvait devenir une vitrine sur toute la région, augmentation substantielle du chiffre d'affaires, Il avait déjà manqué les affiches du salon du 1er roman l'an passé. Il ne l'avait toujours pas digéré. L'ambiance dans l'équipe s'en était ressentie. Il avait détesté cette propension du personnel à tirer un trait sur cet échec. Il aurait voulu sentir et voir un engagement plus fort, une volonté de s'imposer, de surpasser la concurrence. L'impression d'être le seul concerné, de porter toute la charge de l'entreprise. 

Reprise du trafic. Vingt minutes pour rejoindre la maison. Il s'accorderait une heure de pause.

Une maman et ses deux enfants sur le passage piétons. Il força le passage sans un regard. Pas de temps à perdre. 

Il en avait assez de cette musique. Toujours ces notes qui s'imposaient à son esprit. 

"Gnagnagna, gnagnagna, gnagnagna, gnagnagna, gnagnagna, gnagnagna, gnagnagna, boum boum boum...

Gnagnagna, gnagnagna..."

Incapable d'en retrouver la puissance qui l'avait saisi. Il n'en restait que l'irritation.

"Apprendre à écouter ce que vous n'entendez plus."

Il se gara dans l'allée de la maison et sortit. 

Mais qu'avait-il entendu ?

Les clés dans la malette en cuir.

Pourquoi avait-il pleuré comme ça ? C'était absurde. L'impression d'avoir été manipulé. Il ferait peut-être mieux d'arrêter ces séances. Ce thérapeute était finalement trop étrange. Et il lui était surtout désagréable de se sentir aussi vulnérable en sa présence. Comme s'il agissait sur lui au même titre qu'un médecin légiste, ce sentiment désagréable d'avoir été autopsié sans autorisation préalable.

Allumer la cafetière. Silence de la maison. Natacha avec ses monstres de dix ans et les deux garçons au lycée. C'était tout de même effrayant ce que sa femme racontait de son travail. Une classe ingérable, des enfants irrespectueux, apathiques ou surexcités, toujours cette impression de devoir les forcer à apprendre. Il se souvenait avec bonheur de ses années d'école primaire. Que restait-il de cette école qu'il avait aimée ? Il devait à l'institution tout son parcours professionnel et à écouter Natacha, il lui semblait aujourd'hui que même les jeunes enfants n'y voyaient qu'un exutoire possible à tout ce que le monde insérait en eux. Il s'inquiétait de plus en plus de l'épuisement chronique de sa femme. Elle ne parlait que de ça et ne pas l'écouter revenait à la voir exploser. Quant aux deux garçons, le lycée n'était pour eux qu'un champ de bataille contre l'armée des professeurs. 

Les notes répétitives dans sa tête. Un agacement exponentiel. 

Qu'est-ce qu'il avait vécu dans le cabinet du thérapeute? Il cherchait des souvenirs précis et ne trouvait qu'un chaos de sensations inconnues. À quoi cela lui avait-il servi ? Le renforcement de son mal être, cette impression nauséeuse de ne rien comprendre. Mais peut-être convenait-il de ne pas chercher à comprendre, cette idée qu'il suffisait de s'abandonner à l'amour. 

L'amour...

Était-ce cela qu'il avait éprouvé, était-ce l'amour qui l'avait fait pleurer ? Mais l'amour de quoi ? Il n'en avait aucune idée. Il se souvenait vaguement de troupeaux d'animaux galopant dans des plaines et des nuages de pollen mouchetant le ciel de flocons virevoltants. 

Tout cela était absurde. Il avait été hypnotisé par le thérapeute. Ça n'arriverait plus. Déjà, dans les séances précédentes, il avait trouvé étrange cet état de plénitude qu'il avait éprouvé, comme s'il avait avalé un anxyolitique. Une forme d'endormissement qui le révoltait désormais. Et maintenant, en plus, il le faisait pleurer sans qu'il n'y comprenne rien. Et avec une musique obsédante qu'il ne parvenait pas à effacer. 

Fini, terminé. Il devait se concentrer sur son travail. Il ne se ferait plus avoir. C'était un moment de faiblesse passager, il allait se reprendre. De toute façon, le travail lui avait toujours été bénéfique lorsqu'il succombait à des moments de trouble intérieur. Travailler, c'était le meilleur moyen d'évacuer toutes ces bêtises.


 Suite plus tard...  

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