Dans le cœur des hommes. (humanisme)

Plus de trois heures de montée dans un vallon désert, encadré par les sommets, un soleil rasant qui se couchait nonchalamment sur les parois et les champs d’herbes puis l’ascension régulière vers le zénith. Le col, au-dessus de nos têtes, nous aimantait et nous cherchions, nous aussi, à rejoindre l’altitude.

 

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Une esquisse de sentier serpentait dans les barres rocheuses et nous devions rester concentrés malgré les regards qui se perdaient parfois dans les horizons gagnés. J’ai quitté le chemin pour escalader un ressaut rocheux éclaboussé par une cascade. J’avais vu cette ouverture étrange dans la paroi et j’imaginais une grotte. Il s’agissait en fait d’une galerie s’enfonçant dans les entrailles de granit. Je n’avais pas de lampe et n’avais pu aller bien loin. Mystère…

 

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J’avais repris les pas de ma Bien-aimée.

Un final vraiment raide, une surprise constante dans le cheminement, l'intelligence du tracé qui serpentait dans les faiblesses de la pente.

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Nous sommes parvenus au Col.

 

 

C’est là que nous l’avons vu.

Un homme, seul, au-dessus d’une pente d’herbe finissant en plongeon dans une barre rocheuse. Il hésitait, les mains cherchant des appuis solides, quelques mètres, puis un retour, des regards tournoyants, comme une quête de salut. J’ai sorti les jumelles. Un sac à dos, un casque d’alpiniste, aucune autre présence autour de lui. Il avait posé les fesses au sol. Le meilleur moyen pour entamer une glissade fatidique. Des attitudes qui ne trompaient pas… Peut-être un compagnon déjà tombé. J’observais le bas des parois mais ne voyais rien. Je l’ai appelé. Ma voix se perdait dans l’immensité des sommets, rebondissant sur les parois, il a mis longtemps à me voir. Je m’étais dressé sur un éperon et je lui faisais signe. Il m’a répondu de la main. Je lui ai crié de ne pas descendre mais de traverser vers l’Est, une rampe à suivre pour rejoindre une crête horizontale. Il n’a rien répondu mais il a pris la bonne direction et son attitude était plus solide, comme si notre présence et mon intervention venaient de déclencher en lui une montée d’énergie et d’assurance.

Je l’ai suivi aux jumelles jusqu’à ce qu’il disparaisse derrière une ligne de rochers.

Nous avons mangé nos fruits secs en l’attendant et il est apparu.

Souriant.

Un Espagnol. Une allure sportive, un matériel de qualité, des mains de grimpeur. Noueuses.

On lui a expliqué qu’il nous avait inquiétés, qu’il semblait perdu. Ma Belle parle un peu Espagnol et moi un peu Anglais. Il connaissait quelques mots de Français. Le tout mélangé, il nous a expliqué au bout de quelques minutes qu’il venait de perdre son travail et que sa compagne l’avait quitté…

Rupture totale.

Il avait eu besoin de venir se ressourcer dans « ses » montagnes, celles qu’il parcourait depuis son enfance. Il avait voulu rejoindre le col par un névé mais la neige s’était révélée trop dure et il avait opté pour l’escalade de barres rocheuses et de pentes herbeuses, jusqu’à ce qu’il se retrouve en posture délicate, sans savoir vers où aller.

On lui expliqua que son état intérieur n’était guère compatible avec de telles épreuves en montagne. Il sourit pour la première fois en acquiesçant. Qu’avait-il en tête au sommet de cette barre rocheuse ?...

   Il retira ses lunettes de soleil et nous vîmes ses yeux. Pétillants, lumineux, un sourire intérieur. On discuta un bon moment encore et il nous expliqua la suite de son parcours, une longue arête rocheuse jusqu’au sommet qu’on apercevait au loin.

Il comprenait bien qu’on tenait à être certain qu’il jugeait lucidement des difficultés à venir.

Il semblait aller beaucoup mieux lorsqu’il nous quitta. Il serra la main de Nathalie, en fit de même pour moi et posa sa main sur mon épaule en nous remerciant.

On le suivit des yeux un moment et il disparut derrière l'arête.

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On l’imagine aujourd’hui auprès de ses amis, racontant cette journée.

Ce fut une rencontre vraiment particulière, la profondeur de nos échanges, malgré le problème de la langue, le fait qu’il se soit mis à nu aussi rapidement, l’intensité de son sourire, de ses yeux…Toute la beauté de l’altitude, jusque dans le cœur des hommes.

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