La dernière page, le dernier mot.

 

C’est très étrange comme prise de conscience.

Voilà quatre jours que j’ai décidé de relire intégralement « Tous, sauf elle », la suite de « Les héros sont tous morts. »

Aujourd’hui, depuis 7 h ce matin, je n’ai quasiment rien fait d’autre que de lire, corriger, changer, reprendre, effacer, rajouter, déplacer, murmurer une phrase pour en entendre la sonorité, fermer les yeux pour voir plus précisément encore la scène décrite, chercher l’image la plus adaptée, la plus juste, la plus pertinente et la traduire en mots, en extraire l’essentiel et en effacer le superflu, encore et encore, aligner des mots et des phrases et des chapitres, des dialogues, des voix entendues, des regards échangés, des amours enflammés, tout ce qu’il faut vivre en soi pour que la vie transpire de soi et forme des lignes de mots et des phrases et des chapitres…

Et puis, là, il y a quelques instants, je me suis aperçu que j’étais arrivé à la dernière page. Non pas simplement la dernière page écrite mais la dernière page de l’histoire.

Un choc, réellement. Une surprise totalement impossible à deviner.

Je n’ai rien vu venir.

J’ai fini ce livre sans le savoir.

Et là, j’ai compris ce qui m’arrivait.

L’autre roman est déjà là. Rien n’est fini.

Je laisse simplement pour quelques heures ou quelques jours tous les personnages que j’ai regardés vivre.

Je les imagine, là, suspendus dans une pose intemporelle, le regard vivant mais dans une immobilité totale. Il n’y a plus de passé, ni le moindre avenir puisque le temps s’est arrêté pour eux.

J’ai donc avancé dans cette écriture, depuis plusieurs mois, comme quelqu’un qui tient un cahier journal, un individu consciencieux qui tient à ne rien perdre de ses pensées et ce soir, je réalise que toutes ces pensées romancées tiennent en 200 pages et que je n’ai aucun souvenir du moment où je les ai écrites.

Je ne sais pas quand j'ai commencé ce roman. Je sais juste que je viens de le terminer et cet instant a déjà disparu dans la conscience que la suite est déjà là. 

C'est comme si justement, je n’avais rien écrit mais que l’histoire se racontait elle-même, qu’elle usait de moi pour se matérialiser définitivement, qu’elle se libérait de la menace d’une perte de mémoire.

Il m’est déjà arrivé à maintes reprises de percevoir très profondément ce détachement de moi-même lorsque j’écris.

« Ça écrit en moi. »

Le nombre de fois où je l’ai ressenti.

Chose étrange également, c’est cette surprenante propension à ne rien oublier de l’histoire alors que je n’ai pas le souvenir précis de l’écrire.

Chose étrange également, c’est cette surprenante capacité à m’extraire de moi, lorsque les conditions sont propices pour ça et à redevenir l’observateur de l’histoire. Disparaître de moi-même pour laisser les personnages m'investir et vivre en moi sans que je n'interfère mais que je sois malgré tout suffisamment présent pour tenir le cahier journal et raconter leur histoire... 

Je n’ai pas le souvenir d’avoir cherché une seule fois ce que j’allais raconter alors que je ne me souviens pas m’être projeté au-delà de la page en cours. Bien évidemment que le scénario existe, que la trame est tissée, que le fil conduteur est tendu vers l'horizon mais au moment où mes doigts s'installent au-dessus du clavier, je ne suis plus l'architecte de l'histoire mais son sculpteur et le plan ne m'est plus d'aucune importance. Tout est en moi et je me dois de laisser les mots s'étendre.

J’aime infiniment ces instants où je vois défiler les lettres sur l’écran et où j’imagine que chaque mot est déjà écrit et qu’il apparaît au moment même où le curseur de la souris avance d’un espace.

J’aime infiniment écrire.

Maintenant, je vais laisser la suite de l'histoire se gonfler de forces en moi, comme un bourgeon qui se gaverait de sève.

Je sais que l'éclosion surviendra. Lorsque le moment sera venu, j'écrirai le titre en haut d'une page blanche et je laisserai le curseur de la souris donner vie aux mots, aux phrases, aux chapitres, au prochain livre : "Il faudra beaucoup d'amour."

 

 

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