"La faim du tigre" de Barjavel

Je l'ai lu quand j'étais adolescent, après avoir dévoré "Ravage" , "La nuit des temps", "Le voyageur imprudent", "L'enchanteur", "Tarendol", "Le grand secret", "Colomb de la lune", "Le diable l'emporte".

J'adorais la force visuelle de son écriture.

Et puis, il y eut donc "La faim du tigre".

Un sacré choc. A n'en plus pouvoir m'endormir. Une phrase, puis une autre, et encore une autre, une question, une réflexion, un doute, une hypothèse et ma tête partait dans une exploration sans fin.

Dieu y prenait une place considérable. 

Le pourquoi du comment.

Le sens de tout ça. 

Quelques paquets d'années plus tard, j'ai voulu écrire "Là-Haut" pour poser mes propres traces dans la neige vierge de mes interrogations.

Je me suis souvenu d'un passage dernièrement et j'ai voulu le retrouver.

Toute l'agitation ciblée de mes neurones tient dans cet extrait.

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"Le comportement général du monde vivant fait penser à celui du légendaire catoblépas, dont l'appétit et la stupidité étaient si grandes qu'apercevant le bout de sa queue il s'en saisit, commença à la manger et continua jusqu'à ce qu'il se fut entièrement dévoré. Mais le monde vivant n'est pas stupide : il est contraint. Il ne peut subsister qu'en dévorant sa propre chair. 

Et il ne parvient jamais à la dernière bouchée : en se mangeant, il assure sa survie et son accroissement ; ses entrailles lacérées se renouvellent, sa chair déchirée repousse et pousse et réclame encore plus de nourriture à ses mâchoires qui grandissent et mordent davantage sa chair renaissante et toujours dévorée.

Et sans arrêt, chaque jour, à chaque instant, tandis qu'il fuit en rond dans l'absurde espoir d'échapper à lui-même, tandis qu'il s'égorge et renaît pour recommencer à se meurtrir, sans cesse augmente la somme monstrueuse, la somme inexpiable de sa souffrance et de sa peur.

On ne peut pas pardonner cela à Dieu.

Voilà de nouveau ce nom gênant. Chaque fois que nous le rencontrons, il provoque dans notre esprit un réflexe immédiat d'adoration ou de haine, d'humilité ou de ricanement ou de pseudo indifférence qui est peut-être l'attitude la plus négative et la plus inhibitrice de toute liberté de jugement. Ce réflexe, pour ou contre, bloque immédiatement tout le mouvement de la raison. Et la passion prend sa place. Sinon la passion, du moins le sentiment, ce qui ne vaut pas mieux.

Comment puis-je me permetre d'écrire ce nom, moi qui ne suis ni croyant, ni anti ? Seulement l'homme qui cherche à comprendre.

Les fidèles vont me vouer au bûcher ou me plaindre, les rationalistes m'accuser de punaiser clandestinement les sacristies.

Mais que puis-je écrire ?

L'Esprit ? Le Créateur ? L'être suprême ? L'Ordinateur ? Le Grand Architecte ? L'Incréé ? L'Un ? Le Tout ? Le Père ?

Mille noms, aucun n'est bon, chacun détermine, limite, donne une sorte de personnalité à ce qui ne saurait en avoir. Seul le mot Dieu est assez indéfini pour ne pas tordre la direction de notre quête vers une impasse particulière. Mais il faut faire l'effort d'oublier deux mille ans de propagande des églises et les himalayas de niaiseries qu'on a entassés sur le nom de la Vérité.

Il faut se nettoyer des fanatismes anticléricaux ou religieux et des habitudes d'esprit qui font refuser toute vélléité de recherche au-delà du bout du microscope ou du catéchisme.

Nul ne sait plus ce que signifie le nom de Dieu.

L'adorer ou le haïr est tellement infantile.

On ne hait pas, on n'adore pas un "je-ne-sais-quoi".

Ce que je sais, c'est que notre univers, considéré dans ce que nous pouvons connaître ou deviner de son ensemble ou de ses plus infimes détails, ne peut être confondu avec un produit informe et inorganisé du hasard, fût-il éternel.

C'est que son examen sans parti pris impose à notre logique la conclusion qu'il est le fruit d'une intelligence inventive et d'une volonté planificatrice. C'est que la soif me dévore de savoir ce qu'est cette intelligence, ce que veut cette volonté, ce qu'elle veut de nous, nous les vivants, nous les poissons avalés, les lièvres saignés, les rameaux coupés, les herbes tondues, nous la graine germante et le grain broyé.

Le Dieu-papa que nous proposent les religions leucémiques est une tentative aussi dérisoire et aussi cocasse d'apaiser notre soif de l'octroi d'une goutte de sirop à un déshydraté.

Il nous faut retrouver la source vive de la vérité et pour cela déblayer ou sonder l'himalaya dont on l'a recouverte.

C'est une tâche immense mais il n'y a pas de tâche plus urgente."

 

 

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