La réalité et le réel.

On peut faire une distinction entre le monde de la réalité, c'est à dire la dimension dans laquelle nous évoluons, et le monde du réel, c'est à dire la dimension que nous pouvons explorer lorsque l'individu s'est "réalisé". Il s'agit à mes yeux de cet espace dans lequel l'individu s'est extrait des codes et des conditionnements inhérents à son statut.

Si quelqu'un me dit : "Vous êtes instituteur", je me dois de répondre que c'est faux. Je ne "suis" pas instituteur mais j'exerce la profession d'instituteur.

De la même façon, si quelqu'un me dit : "Vous êtes bien Thierry Ledru", je me dois de lui répondre encore que c'est faux. Je ne "suis" pas Thierry Ledru mais juste une forme prise par la Vie. Le concept associé à mon nom n'est qu'une étiquette qui permet à autrui de m'identifier. Si par exemple, je m'étais appelé Théodore Duchmol et que j'ai été élevé par les mêmes parents et que j'ai connu la même existence, je serais toujours le même. Si par contre, je m'étais bien appelé Thierry Ledru mais que j'ai été élevé par d'autres parents et que j'ai connus une autre existence, je ne serais absolument pas le même.

L'étiquette sociale se constitue. Elle n'existe pas à priori. C'est une réalité progressive. Le réel, par contre, existe lorsque je me libère de ces étiquettes. La réalité est un monde conceptuel permettant à l'individu de créer du sens pour son existence. Le risque est que l'individu s'identifie à ce sens alors qu'il n'est qu'une apparence. On pourrait même dire que cette réalité est totalement intellectuelle. Elle s'établit à travers la pensée. Elle n'a aucune existence matérielle. Il s'agit uniquement de costumes associés à des rôles et à des évènements qui s'accumulent et à travers lesquels la pensée prend forme. Mais si on prive l'individu de ces fonctionnements mécaniques et que sa pensée se libère de cette pression, il ne disparaît pas pour autant. C'est une réalité signifiante construite sur l'intellect social institué. Elle n'est pas matérielle étant donné que ce sont les pensées qui lui donnent cette apparence. Je ne suis pas propriétaire d'une maison. C'est totalement absurde. Il ne s'agit que d'un papier administratif. Je ne suis pas propriétaire d'un bout de terre. Je ne suis pas instituteur, je ne suis pas père de trois enfants. Je suis celui par qui la Vie s'est chargée de donner forme à trois existences. Il m'incombe par contre d'accompagner ces trois existences. Mais je ne "suis" pas pour autant père. Je suis une forme prise par la Vie. Dans la réalité, je me suis identifié à des devoirs, des exigences, des rôles, des comportements, des responsabilités. Tout cela ne me constitue pas, ce sont des costumes. Cela ne signifie pas qu'ils ne sont pas importants mais je dois faire une distinction entre cette réalité sociale et le réel.

L'énorme erreur de cette société moderne est d'avoir donné à la réalité une place prédominante et d'avoir par conséquent créé de toute pièce un assemblage disparate dans lequel l'individu perd de vue le réel. C'est une pression constante qui n'a rien à voir avec le phénomène vital. Nous en oublions par conséquent que nous sommes en Vie pour nous attacher uniquement à exister. L'existence est un phénomène social. la Vie est un phénomène originel. 

On peut par conséquent établir une distinction entre le "réalisateur" et l'acteur".

Le réalisateur est l'individu qui se réalise à travers l'exploration du phénomène vital.

L'acteur se contente de tenir des rôles auxquels il est parfaitement identifié et qui remplissent son existence. Il n'en est pas toujours heureux d'ailleurs mais  il reste malgré tout attaché à ces rôles puisqu'ils lui donnent ce sentiment d'exister. C'est totalement insignifiant mais il prolonge aveuglément les comportements dont il a hérité. Le réel lui est totalement inconnu.

Le monde de la réalité est un monde clos malgré la multitude de voies qu'il propose. Il est clos parce qu'il n'ouvre pas un espace intérieur mais uniquement la multiplication des illusions de la pensée. J'aurais pu être avocat, médecin, ouvrier, maçon, célibataire, Anglais, Belge, Indien, Chinois, pauvre, riche, malade, handicapé, blond, roux, gros, maigre, chauve, barbu etc etc etc...Tout ça n'aurait rien changé au réel en moi mais aurait changé la réalité dans laquelle j'aurais évolué. On pourrait croire que la multitude des voies générées par la réalité propose des horizons immenses mais il n'en est rien étant donné que ces horizons, d'un point de vue spirituel, n'en sont qu'un. L'individu dépense une énergie considérable à explorer des voies illusoires balisées de panneaux variés mais c'est une extension horizontale alors que la voie spirituelle constitue une voie verticale à l'intérieur de l'individu. Victor Hugo, Nietzsche, Baudelaire, tous ont parlé de ce "gouffre" en nous.

De quoi se constitue ce réel ? Selon certain scientifiques, Fritjof Capra par exemple, notre univers physique ne se constitue pas de matière mais d'une force appelée énergie. La matière serait uniquement la forme condensée de cette énergie. Elle existe sous la forme de particules de plus en plus infimes, les unes à l'intérieur des autres pour finalement se réduire à l'état d'énergie pure. D'un point de vue physique, tout ce qui existe serait énergie et l'être humain ferait partie intégrante de cette énergie. Cette énergie émet des vibrations, à des vitesses variées et ces vibrations correspondraient à la qualité même de l'énergie. La pensée elle-même serait une énergie relativement subtile. Une des lois de l'énergie est qu'un niveau vibratoire d'énergie tend à attirer l'énergie de même qualité et de même vibration.

On voit immmédaitement que le maintien du fonctionnement de conscience actuel correspond à une énergie commune. Les individus vibrent de façon identique et favorisent l'hégémonie d'une forme de pensée. C'est une aimantation qui s'entretient elle-même. Etant donné que cette forme d'énergie aboutit à des conditionnements planétaires, l'humanité ne parvient pas à s'extraire de cette qualité basse d'énergie. Il faut imaginer un champ énergétique incommensurable à l'intérieur duquel les individus évoluent, tous de façon identique puisqu'ils vibrent tous avec la même "qualité"...

Il est évident que les Kogis, par exemple, ne sont pas inclus dans ce champ énergétique.

Pour notre part, quel que soit, le type d'existence dans lequel nous évoluons, il n'y a aucune liberté spirituelle tant que nous sommes associés à cette énergie basse. Bill Gates n'est pas plus libre que le SDF du pont de l'Alma...Mais le SDF rêve évidemment de la vie de Bill Gates. On ne peut pas lui en vouloir. C'est une "réalité" si  parfaite...

 

Il est 4h10 du matin et je suis devant l'ordinateur. Impossible de dormir. Cette impression que ce réel est là et me tend les bras. Il y a quelque chose d'immense à comprendre.

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Commentaires (9)

Thierry
  • 1. Thierry | 02/02/2012
Bonjour Stephan, je réponds avec plaisir à l'invitation ^^Mais n'hésite pas à continuer la discussion ici aussi !
Stephan Pain
  • 2. Stephan Pain | 02/02/2012
Bonjour Thierry. En lisant ton texte et la façon dont il t'est venu, j'ai le plaisir de t'annoncer que tu es un des gagnants de notre grand jeu:" Je suis en connexion direct avec là-haut"
Aussi, et ce dans un but évident de continuité, je t'invite à me rejoindre sur facebook pour accéder à d'avantage d'information sur le sujet.
Amicalement
Stephan Pain
JM Le Minoux-Page
  • 3. JM Le Minoux-Page | 01/02/2012
Oui éclater de rire, ça ce doit être fort de réussir à le faire quand on est en rogne contre quelque chose ou... contre soi. Je pense qu'il va me falloir des cours intensifs ! Le rire aujourd'hui, j'ai le sentiment de ne le vivre spontanément, joyeusement qu'avec les mouflets. Dans notre cher monde le rire est souvent nerveux, sardonique, enjôleur, poli, voire "bête"... Cet élan d'humeur est effectivement d'une force énorme, (ça me rappelle "Le nom de la rose"), mais elle n'est pas facile à apprivoiser. le rire vrai est ou n'est pas mais ne se fabrique pas. Tiens serait-ce encore une facette de l'agir dans le nom agir ?
A bientôt.

JM
Thierry
  • 4. Thierry | 01/02/2012
Et bien voilà, Anne-Sophie a parfaitement résumé le "travail". J'ajouterai juste que lorsque tu t'aperçois que ça ne marche pas et que tu t'es fait piéger par l'ego, il faut juste éclater de rire. C'est bien plus salutaire que de se mettre en colère contre soi-même. ^^Nous sommes tous des petits scarabées et nous apprenons l'humilité à chaque éclat de rire.
Le Minoux-Page Jean-Michel
  • 5. Le Minoux-Page Jean-Michel | 30/01/2012
Salut Thierry,
Je reconnais la justesse de tes mots... Je bute, probablement comme beaucoup, sur la mise en application. J'ai le sentiment, peut-être lui aussi infondé ou illusoire, que "se gérer" demande une énergie si colossale, une attention de tous les instants si épuisante qu'on en ressort au mieux content parce qu'on a réussi un peu mieux que l'autre fois au pire totalement sur le dos parce que nos travers ont eu une nouvelle fois le dessus.
Alors oui, lâcher prise, laisser faire, jusqu'à se laisser emporter, sans crainte... La posologie est fine... Anne-Sophie (un prénom plein de sagesse ;O) ) m'incitait l'autre soir à accepter mon émotion, fut-elle extrêmement négative, à l'accepter comme telle, à la reconnaître et une fois qu'elle s'est exprimée, vidée de son énergie, à ne pas la ranimer, à effectivement faire le constat que ce qui l'a provoqué (cause extérieure) n'est pas de mon ressort et qu'il ne sert donc à rien de s'accrocher, à vouloir que les choses soient autrement. Dont acte. Il n'y a plus qu'à s'entraîner...
Bon, une autre fois je te parlerai de Vertiges. Merci de ton attention pour mes écrits de petit scarabée... ;O)
Thierry
  • 6. Thierry | 28/01/2012
Bonjour Jean-Michel.
Pour en revenir à ton premier commentaire, je dirais juste que de "vouloir" est la première illusion. Il suffit d'ailleurs de prendre certains mots de ton message pour voir que cette volonté génère bien davantage de douleurs que de plénitude..."s'arracher", "fatale", "envahissante", égoïstement", "forcené"...Ce lâcher prise dont parlent certaines philosophies ne consistent pas à tout envoyer balader et à vivre comme un lobotomisé mais à ne pas s'identifier au choix qui est pris. Au risque d'ajouter une émotion à l'acte et de ne plus pouvoir être libre d'analyser l'acte lui-même. C'est comme si l'émotion couvrait l'acte lui-même. A mon sens, tout le problème est là. Par exemple, en ce moment, je n'ai guère de bonheur à aller travailler mais si je laisse cette émotion s'étendre, mon engagement dans la classe sera altéré et les enfants en seront victimes. J'aimerais pouvoir écrire tous les jours, n'importe quand mais si je laisse cette illusion me voiler la réalité, ça ne m'aidera pas à saisir le réel. Alors, je continue à alterner entre les altitudes éthérées et les fonds de vallée, entre les heures à écrire et les heures à travailler, entre les heures à explorer ce que je porte et les heures à donner ce dont les enfants ont besoin. Même si très souvent, je trouve que les enseignements techniques sont totalement insignifiants et qu'il vaudrait mieux qu'on parle de spiritualité et de développement personnel. Les tiraillements existentiels sont inévitables. A moins d'être un aficionados de TF1 ^^
Bon week end :)
Le Minoux-Page Jean-Michel
  • 7. Le Minoux-Page Jean-Michel | 27/01/2012
Merci de cette avant première.
C'est dur d'aligner quelques mots dignes quand tu nous emmènes sur ces sentiers escarpés... Le débat était ouvert hier soir avec Anne-Sophie, des trucs à être là au petit matin... A bientôt.
Thierry
  • 8. Thierry | 25/01/2012
Bonjour Jean-Michel.
Etant donné que j'ai écrit cinq pages cette nuit et que c'est justement sur ce thème, je te mets en première mondiale un passage du tome 3 de Jarwal le lutin.^^
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« Cette histoire, les enfants, montre que toute mon expérience est centrée sur moi-même. Je suis celui par lequel tout ce qui vient à moi est reçu, analysé, commenté, rejeté, détesté, magnifié, adoré...Ce moi qui perçoit est au centre. Tout du moins, c'est l'impression qu'il donne. J’ai compris en ayant perdu provisoirement la mémoire que ce moi est ce qui m'appartient le moins, c’est une entité constituée de multiples fragments, parfois éparpillés au vent des conditions de vie. Lorsque je sais que quelqu'un pense du mal de moi, comme Jackmor par exemple, je suis en quelque sorte relié à cette personne, je me laisse emporter par les pensées générées par cette crise. De la même façon lorsqu'il s'agit de quelqu'un qui m'aime. C'est à partir du moi que j'entre en relation avec le monde. Je vais donc m'appliquer à confirmer l'existence de ce moi en accumulant des fragments à partir desquelles je pourrais sculpter l'identification dont ce moi a besoin pour se prolonger. On devine le piège. Quelle est la réalité de ce moi sitôt qu'il prend forme à travers des pièces diverses qu'il ne maîtrise pas ? Juste un amalgame hétéroclite. C’est cela que j’ai compris. J’essayais d’exister alors que je n’avais aucune idée de l’image initiale.
-Ca me fait penser à un puzzle que je voudrais reconstituer alors que je n’aurais même pas eu l’image finie en modèle, expliqua Marine.
-Qu’est-ce que c’est ce puzzle ? demanda Jarwal.
-C’est un jeu de patience, on a des petites pièces avec un morceau d’image et quand on les assemble, ça donne une grande image complète.
-Je comprends, c’est une occupation très intéressante et effectivement, c’est un très bon exemple pour expliquer la façon dont nous voyons la Vie. On croit que parce que nous avons dans les mains quelques petites images, on a saisi l’ensemble. On essaie de construire quelque chose dont on ne possède même pas la vue générale.
-On dirait un ouvrier qui voudrait construire une maison alors qu’il n’a même pas idée de ce que ça va donner à la fin, ajouta Rémi.
-Oui, c’est exactement ça, s’enthousiasma le lutin. Vous voyez, vous comprenez très bien de quoi je parle. L'énergie dispensée pour élaborer cette image est pourtant phénoménale. Je vais accumuler et protéger mes objets, mes relations, mes connaissances, mes passions, mes projets...Tout cela créé un attachement grâce auquel je pense pouvoir donner de la valeur à mon existence. J'appartiens à mes attachements et je m'en glorifie... Il va falloir en plus que je protège mon territoire, toutes ces possessions. Je vais devoir lutter contre ceux qui s'opposent à mes droits. Je chercherai sans doute à intégrer un groupe qui me ressemble et qui pourra me défendre. J’abandonnerai certainement une partie de mes convictions pour être bien vu, bien accueilli et pouvoir bénéficier de la force de ce groupe.
-Ah, oui, on voit ça à l’école. Tous ces enfants qui veulent absolument suivre un chef et faire comme lui ou qui s’habillent comme leurs idoles de télévision. Ça m’énerve ! lança Rémi.
-Ils ont peur Rémi, tout simplement. C'est inévitable. Beaucoup de gens fonctionnent de cette façon. La peur qu'on me vole mon identification ou qu'on ne la reconnaisse pas, que je sois rejeté ou incompris, que mes choix de vie soient bafoués. J'entre en confrontation avec ceux qui ne me reconnaissent pas ou qui défendent leur image. La colère se nourrit de ma peur. Attachement, aversion, colère, peur, réjouissance, reconnaissance, insatisfaction, désillusion, amour, joie, peine. C’est un chaos immense. Il se peut qu'un jour, pour une raison connue ou pas, je prendrai conscience de ces tourments répétés. Une illumination, un choc, une révélation, quelque chose d'incompréhensible pour la raison mais qui me bouleversera au-delà du connu. J'entrerai peut-être dans une nouvelle dimension, ça sera long évidemment, douloureux sans doute mais je sentirai pourtant que c'est mon chemin.
-C’est ce qui t’est arrivé chez les Kogis ?
-Oui Léo. Mais il y a un autre risque. Si j’attribue cette révélation à moi-même sans comprendre qu’elle vient de la Vie elle-même, j'aurai l'impression d'être supérieur aux autres, d’être plus puissant qu’eux. Je détournerai la révélation pour m’en glorifier.
-Mais ça sera toujours le moi qui serai le Maître.
-Tout à fait Marine. Alors je chercherai à préserver cette plénitude, à l'accroître même, et dès lors se mettra en place une nouvelle identification. D'autres empilements. Juste d'autres perceptions, d'autres sensations, d'autres pensées, d'autres réflexions narcissiques. Je me prendrai pour un Sage ou un grand Maître. J'aurai juste changé ma façon de regarder les pièces du puzzle éparpillées.
-En ayant été incapable de voir l’image originale.
-Oui Marine. Cette quête n'aura été qu'une illusion, une machination du moi qui se sera finalement révélé le plus malin... Il sera toujours le maître des lieux.
-Mais quelle est cette image originale Jarwal ?
-Il faut comprendre avant tout qu’il n’y a rien à chercher. Tout est déjà là mais en le cherchant, je m'en éloigne. Tout le problème vient de ce remplissage inconsidéré de l’existence. On ne voit plus rien quand on a entassé des gravats.Le Soi, c’est la fusion de ce moi, du je et de la conscience de la Vie. C’est une entité immuable qui a le pouvoir d’analyser ces changements sans que ces changements n'influent sur elle. C'est l'identité véritable. L'expérimentateur. Mais un expérimentateur qui doit parvenir à se dessaisir de lui-même comme objet. Il ne s'agit pas là de s'observer dans les évènements extérieurs mais d'entrer dans un espace sans expérience et que cette observation ne devienne pas elle-même une expérience...Au risque de renvoyer l'expérimentateur face à son objet... Être conscient de n'être conscient de rien...Comme si l'on écoutait mais qu'il n'y avait rien à entendre. Même si ce silence est un bruit inaudible, il est toujours là. Le Soi n'est ni acteur, ni objet de l'action mais le contenant de ces deux entités identifiées. Le Soi n'a pas pour autant d'enveloppe, il n'est pas identifiable par des termes matérialistes ou scientifiques. Il est de l'ordre de l'ineffable.
-Je ne comprends plus rien, avoua Léo.
-Tu ne comprends pas les mots Léo mais ton âme sait de quoi je parle parce que tu es déjà dans cette vie intérieure. Sinon, tu ne serais pas là à m’écouter.
-Il ne s’agit pas de constituer l’image originelle parce qu’elle est nécessairement déjà là mais de parvenir à enlever tout ce qui la couvre. C’est ça Jarwal ?
-Oui Marine.
-Et cette image originelle, c’est la conscience de la Vie qui la détient. C’est lorsque nous avons abandonné notre appartenance à ce chaos humain.
-Pas exactement Rémi. Il ne s’agit pas de l’abandonner parce que sinon il faudrait aller vivre sur une île déserte. Il s’agit de ne pas lui appartenir. De faire la distinction entre la participation lucide et la disparition dans le flot. Imagine une particule d’eau de l’Océan. Elle n’est pas "dans" l’Océan car elle fait partie de l’Océan. Un bâton qui flotte est dans l’Océan. Pas une particule d’eau. Je dis par conséquent qu’elle est "de" l’Océan. Sans ces particules d’eau, l’Océan n’existe pas. Mais sans l’Océan, les particules ne seraient que des individualités esseulées. La fusion des particules crée l’Océan. Il y a plusieurs menaces ensuite. Soit certaines particules regroupées considèrent qu’elles ont un pouvoir plus grand que celui de l’Océan et elles finissent par l’oublier, le contester, le combattre même, soit certaines particules refusent de se voir assemblées dans un Tout et considèrent qu’elles doivent préserver une liberté de décisions, une autonomie qui leur paraît plus importante que le Tout. Dans les deux cas, ces particules sont dans l’erreur. Celles qui s’imaginent obtenir un pouvoir parce qu’elles pensent avoir une ressemblance, une particularité, des idées communes, des intentions autres que la participation à l’Océan, celles-là participent au désordre. Elles fabriquent une rupture dans la cohésion des particules. D’autres particules vont prendre peur et vont vouloir assembler leurs peurs pour fonder d’autres groupes. La confrontation prend une ampleur inéluctable et incontrôlable. De leur côté, celles qui pensent bénéficier d’une autonomie vont s’efforcer de s’isoler ou de lutter individuellement contre ces groupes. Elles ne participent pas pour autant à la cohésion perdue mais elles l’entretiennent en réagissant contre un désordre qu’elles condamnent. Elles utilisent le même fonctionnement que les groupes qu’elles critiquent. Des entités rebelles entêtées dans une distinction qu’elles vénèrent ne participent aucunement à la réhabilitation de l’Unité. Elles se voient comme plus importantes que l’Océan lui-même et succombent à la peur de disparaître. C’est toujours la peur qui crée le chaos. Cette incapacité à dépasser la vision restrictive de l’individu est une condamnation de l’Unité.
-Mais comment doit-on se comporter alors Jarwal ?
-C’est là qu’intervient cet apprentissage du détachement de soi. Il ne s’agit pas de se nier en tant qu’individu ni de rejeter l’appartenance à l’Océan mais de parvenir à observer les deux phénomènes. Juste les observer, sans leur apporter la moindre émotion. C’est ce qu’on appelle « agir dans le non-agir ». Je suis une particule animée par l’Océan. J’agis dans le champ de mes expériences mais sans jamais être dissocié d’une dimension bien plus grande. L’Amour est à la source de cette paix intérieure. Laisse la vie te vivre, elle sait où elle va. Cette phrase est essentielle pour moi. On pourrait penser que c’est une invitation à l’abandon et à la lâcheté, comme un bâton qui flotte sur l’Océan. Mais nous ne sommes justement pas des bâtons. Nous sommes animés par la Vie et c’est en son cœur que nous devons apprendre à agir. Non pas agir contre elle en nous dressant fièrement devant elle mais agir dans la dimension qu’elle nous propose. C’est un équilibre extraordinaire à trouver. »

Le silence retombé. L’écho de tous les mots, la nécessité d’aller au plus profond de la compréhension. Chacun animé par la volonté d’explorer les horizons proposés, au regard de son propre potentiel, sans se soucier de l’avancée des compagnons, juste dans l’acceptation de ses limites et de l’énergie disponible.

« Il faut que vous rentriez les enfants. Vous avez une longue descente et le jour va tomber. »
Cette difficulté à quitter les espaces intérieurs. Comme si les mouvements de l’Océan participaient au bonheur des voyages. Une particule aimante du grand corps qui l’accueille et qu’elle constitue elle-même. Comment abandonner un tel cadeau ?

« Tu sais Jarwal, c’est très à la mode depuis quelques temps de parler de l’environnement. La pollution, les destructions de la planète et tout ça. Mais j’ai un peu l’impression que cette façon de voir cet environnement est totalement fausse et en plus je me dis que notre façon de nous voir est également fausse. Ce que nous voyons de nous n’est qu’un environnement mais c’est au cœur de cet environnement que se trouve la réalité. Enfin, j’ai du mal à l’expliquer. Tu vois, c’est comme si nous, les humains, on voyait la Terre comme quelque chose de séparée de nous mais en fait, c’est pareil pour nous. Nous sommes séparés de nous-mêmes parce que nous ne percevons que ce qui est visible ou identifiable, tout ce sur quoi on sait mettre un nom. Ah, ça m’énerve, je ne sais pas comment l’expliquer !
-J’ai parfaitement compris ce que tu veux dire Marine. Notre identité, tout ce que sur quoi nous avons-nous-mêmes apportés une reconnaissance que nous transmettons aux autres, toute cette fabrication est artificielle. Elle n’est qu’un environnement. Mais ce qui importe et qui est réel est caché en nous-mêmes. Nous portons un trésor et nous nous occupons du coffre qui le contient. De la même façon que les hommes s’inquiètent de l’environnement ou y sont totalement indifférents sans comprendre qu’ils ne s’intéressent qu’à des formes matérielles en ignorant le flux vital qui les anime. Mais il n’en reste pas moins que je préfère les voir s’inquiéter de la préservation de cet environnement plutôt que de le délaisser. Il existe au moins la possibilité qu’un jour ils parviennent à établir un vrai regard et qu’ils cessent de jouer des rôles de sauveur, juste pour leur gloire personnelle.
-Tout ça, c’est de l’espoir Jarwal et cet espoir est une illusion. Tu l’as dit toi-même.
-C’est vrai Rémi. C’est pour cela qu’il faut juste agir dans le non-agir, faire ce qui te semble juste sans te préoccuper des résultats éventuels. Faire ce que tu es sans vouloir que les choses soient ce que tu aimerais. Puisque les choses ne peuvent pas être ce que tu n’es pas.
-Tu veux dire que les choses sont ce que je suis ?
-Oui Rémi. Tu crées la réalité qui te correspond. Tu vis ce que tu es et tes actes influent sur la réalité de ton environnement mais ils ne changent rien à la réalité de la Vie que tu portes. La Vie que tu portes, je l’appelle le réel. L’environnement n’est que la réalité. Mais il faut arrêter nos discussions les enfants, vous allez vous mettre en retard et je m’en voudrais que vos parents s’inquiètent. Filez vite. Nous nous reverrons.
-C’est difficile de te laisser Jarwal. J’aimerais tellement ne plus te quitter, avoua Marine en baissant les yeux. La vie quotidienne ne sera jamais aussi belle qu’avec toi.
-Ta vie quotidienne sera ce que tu es Marine. Ne l’accuse pas d’être d’une quelconque responsabilité.
-Tu as raison Jarwal. Je m’en souviendrai. Allez les garçons, on y va. »

Le Minoux-Page Jean-Michel
  • 9. Le Minoux-Page Jean-Michel | 25/01/2012
Distinction essentielle, merci de ce texte. Je m'interroge sur la manière de s'arracher à cette attraction fatale, à cette vibration envahissante... Laisser faire, égoïstement, ou ne rien changer parce que nous reviendrons "mécaniquement", un jour, quand notre forme de vie sera éteinte, à la vibration "originelle" ? Ou chercher comme un forcené la voie pour "s'accomplir", quand les messages de sagesse disent qu'il ne faut rien vouloir, à peine agir ? Je trouve cela assez perturbant...
Amitiés.

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