"A COEUR OUVERT" (Le transhumanisme)

À COEUR OUVERT

CHAPITRE 14

 

Ils avaient convenu qu’il appellerait plusieurs fois dans la journée. En arrivant à Clermont, en sortant de chez le cardiologue, en quittant la ville.

La lumière du jour ne perçait toujours pas clairement lorsqu’il arriva en ville. Une chape grise qui maintenait le soleil au secret, un voile tendu qui donnait au ciel l’impression d’un linceul. Il s’en voulut de se laisser aller à de telles comparaisons. L’inquiétude de Diane qui le perturbait.

Il trouva le cabinet. Bâtiment cossu, escalier en plexiglas transparent, il ne voulut pas de l’ascenseur, il avait envie de marcher, des paysages de collines enneigées dans les yeux, une pensée émue pour Diane. Sonnette. Il poussa la lourde porte capitonnée et se présenta à l’accueil.

Une jeune femme, petit chemisier serré sur une poitrine volumineuse, décolleté plongeant, longue tresse blonde, yeux maquillés, lèvres pulpeuses, le prototype de la secrétaire sexy et qui le savait.

« Monsieur Laskin, bienvenue. Le professeur Champotier est impatient de vous rencontrer. Il va vous recevoir. Si vous voulez bien patienter quelques instants.

-Merci. »

Cet accueil enthousiaste le dérangeait. Le visage réjoui de la jeune femme, cette voix chaleureuse, comme si son cas relevait de l’exceptionnel. L’impression désagréable d’être un animal de foire. Il surprit plusieurs fois le regard fasciné de la secrétaire.

Il n’avait jamais vu une salle d’attente aussi luxueuse. Des fauteuils confortables, tables en verre massif, un distributeur d’eau fraîche, des photographies de paysages insérées dans des cadres en aluminium, des peintures d’art moderne minutieusement éclairées par des petits spots, des dalles de marbre au sol, le bureau de l’accueil plus vaste qu’un bureau élyséen, une musique new âge en fond sonore, une propreté absolue, un rangement méthodique, jusqu’aux revues sur les tables disposant de casiers en bois sculpté.

Un homme sortit d’un bureau, discuta quelques secondes avec la secrétaire, il la fit rire et se retourna. Grand, chemise ouverte et pantalon en flanelle. Cheveux poivre sel, une allure sportive.

Il avança vers Paul, le visage réjoui, il tendit une large main avec un sourire écarlate. Une chevalière en or.  

« Monsieur Laskin, j’avais hâte de vous rencontrer, Professeur Champotier. Si vous voulez bien me suivre. »

Un bureau ovale, un luxe clinquant, fauteuil en cuir, un Mac dernier modèle.

« J’ai eu l’immense honneur de suivre une formation de six mois avec le professeur Carpentier et vous êtes mon premier patient portant un cœur Carmat. »

Une euphorie qui lui déplut, un enthousiasme qui tranchait avec le professionnalisme froid et méticuleux des cardiologues qu’il avait vus jusque là. Il était persuadé que ce professeur était un adepte de la chirurgie esthétique. Un visage trop lisse. Il en avait tellement vu des cadres adeptes du bistouri, un argument de vente qu’ils disaient, savoir emballer le produit dans un coffret de luxe. 

« Je connais parfaitement votre dossier Monsieur Laskin, je vais vous épargner le sempiternel questionnaire sur l’historique. Passons tout de suite aux examens si vous le voulez bien. »

Il en connaissait le parcours. Une assistante se présenta. Le même physique que la secrétaire. Le Professeur avait des critères de choix très précis. Il se laissa faire, examens routiniers désormais. Le cardiologue se contentait de poser les questions d’usage tout en étudiant les données informatiques. Il répondit sans s’étendre.

« C’est vraiment une technologie extraordinaire ! Depuis le temps que la communauté médicale attendait ça. Nous avons tous vu tellement de patients succomber dans l’attente d’un greffon. C’est insupportable. Et puis, cette réussite exemplaire ouvre des applications gigantesques. Nous sommes entrés dans l’ère du transhumanisme.

-Le transhumanisme ?

-Vous n’en avez pas entendu parler, Monsieur Laskin ? Je suis surpris que vous n’ayez pas été informé là-dessus, c’est fascinant et vous êtes un précurseur.

-Non, moi, je ne suis qu’un cobaye. »

Un ton cinglant qui interpela le cardiologue. L’homme reprit la lecture des données informatiques. Il parcourait les graphiques d’un œil fasciné.

« En tout cas, le transhumanisme est la clé d’une nouvelle humanité. L’ouverture vers un homme dont les faiblesses chroniques et les plus lourdes auront été effacées. »

Le visage s’était relevé, les yeux brillants. Les pensées qui l’emportaient, comme une allégresse d’enfant devant un cadeau inespéré. Réellement une fascination. Paul en éprouva un malaise. L’impression d’avoir affaire à un Docteur Jekyl. Il faillit lui demander de lui montrer ses diplômes.

« Si je comprends bien, vous considérez que ce cœur est un progrès ?

-Oui, bien entendu. Vous ne le pensez pas Monsieur Laskin ?

-J’aurais préféré être capable d’améliorer mon existence au lieu d’en arriver là.

-Mais puisque le mal était fait, il fallait bien vous sauver, non ?

-Je ne vous dirai pas le contraire. Mais ça ne m’enlèvera pas de l’idée que la prévention doit rester une priorité. La connaissance de soi. La lucidité, voilà la mission essentielle.

-Vous n’aviez eu aucun signe alarmant avant votre infarctus Monsieur Laskin ?

-Aucun d’un point de vue physiologique. Beaucoup d’un point de vue existentiel.

-Cet aspect-là ne me concerne pas.

-C’est également ce que m’a dit le professeur Carpentier.

-Nous sommes des mécaniciens, Monsieur Laskin.

-Et en quoi consiste votre transhumanisme alors ? Concrètement.

-Le transhumanisme est un mouvement intellectuel qui considère que les sciences doivent améliorer les caractéristiques physiques et mentales de l’homme. Le handicap, la maladie, la vieillesse et même la mort doivent être combattues et pour cela, il convient de transformer l’homme. Les prothèses comme la vôtre représentent l’avenir. Le transhumanisme affirme que l’espèce humaine, dans sa forme actuelle, ne représente pas la fin de notre développement mais est une phase intermédiaire. Vous êtes un exemplaire d’une nouvelle humanité, Monsieur Laskin. Et vous serez de plus en plus nombreux.

-À vous écouter, on dirait que vous m’enviez.

-Si je découvrais que je suis malade du cœur, j’opterais immédiatement pour cette technologie. Je ne voudrais pas d’un greffon humain. Ce système-là est bien plus performant. Pas de traitement médicamenteux, pas de rejet, pas de risque de caillot, vous vivez avec une technologie extraordinaire Monsieur Laskin, bien plus performante qu’un cœur humain.

-Vous oubliez l’autonomie électrique et la durée de vie de cette machine.

-Dans dix ans, au plus, tout cela aura été réglé.

-Est-ce que vous avez idée des transformations intérieures de l’individu ?

-Que voulez-vous dire ?

-Est-ce que vous avez envisagé le fait que cette implantation puisse avoir des conséquences d’ordre existentiel ? Des conséquences insoupçonnables ?

-Il existe un suivi psychologique pour les patients qui le désirent mais je n’ai rien lu de tel dans votre dossier. Vous le souhaiteriez ? Vous avez des difficultés personnelles Monsieur Laskin ? »

Il eut envie de se lever et de partir. Il sut qu’il ne reviendrait jamais.

« Je vais vous dire monsieur Champotier, votre transhumanisme me fait penser à un monde scindé en deux. Une humanité archaïque, originelle, ancestrale, biologiquement indemne et une humanité biologiquement modifiée et ce que vous en dites me laisse craindre que votre désir est d’établir une suprématie, une caste d’immortels ou en tout cas de gens sélectionnés, des nantis. Je devine dans votre démarche une volonté de puissance.

-Je ne prône pas l’eugénisme, contesta le Professeur, ébahi.

-Je ne sais pas ce que c’est Monsieur Champotier. Je n’ai pas vos connaissances. C’est mon cœur qui vous parle. »

Il s’aperçut aussitôt de l’incongruité de la tournure.

« Ou mon âme plutôt. »

 Le professeur posa les feuillets du dossier.

« De quel droit refuseriez-vous la possibilité à tous les malades à travers le monde d’être guéri ?

-Je n’ai aucun droit. Mais lequel possédez-vous pour décider de changer la biologie de l’homme, les mécanismes les plus profonds ?

-Le serment d’Hyppocrate, tout simplement. 

-Au point de vouloir transformer l’homme en machine ?

-Nous ne voulons pas transformer l’homme en machine mais user des machines pour prolonger l’homme.

-Mais quels hommes ? Lesquels, Monsieur Champotier ? Pour l’instant, vous avez besoin de cobayes pour tester vos nouvelles technologies mais les produits les plus perfectionnés seront réservés à une élite, vous le savez bien, l’Humanité a toujours fonctionné comme ça. L’argent interviendra nécessairement un jour. Et là, il s’agit de prolonger la vie et même, vous l’avez dit, de vaincre la mort. Et vous pensez que l’Humanité entière va bénéficier de ça ? Vous êtes naïf ou manipulateur.

-Regrettez-vous votre cœur, Monsieur Laskin ? »

Le ton avait changé. Le sourire scintillant s’était crispé. Mâchoires serrées.

« Je ne suis qu’un cobaye. Un cobaye vivant. Et si je venais à mourir, vous vous empresseriez de m’autopsier pour mieux comprendre votre machine.

-Afin de sauver d’autres vies, c’est toujours comme ça que ça fonctionne.

-Tout à fait d’accord et c’est normal. Mais ce que vous proposez désormais n’a plus rien à voir. J’imagine davantage une volonté d’expérimentation pour établir un deuxième groupe humain.    

-Vous êtes insultant, Monsieur Laskin.

-Pourquoi prenez-vous ça pour une attaque personnelle ? Vous vous considérez comme un pilier de ce projet ? Et si cela vous touche, c’est bien qu’il doit y avoir quelque chose de vrai. Si vous veniez me dire que je suis un gros con, ça ne me toucherait pas étant donné que ce n’est pas ainsi que je me considère. Alors pourquoi dites-vous que je vous insulte ? »

L’homme reprit les feuillets.

« Vos examens sont parfaits. Rien à dire. »

Il ne voulut pas évoquer les grésillements dans sa poitrine. Pas avec cet homme-là. Il retournerait à Paris le mois prochain.

Il se leva.

« Je vous enverrai les résultats des prises de sang et des autres examens en cours. Si quelque chose de suspect est décelé, je vous alerte immédiatement. Vous restez en ville jusqu’à demain ?

-Non, je rentre. Ma compagne est malade, je ne veux pas attendre.

-Vous prenez le risque de refaire la route si quelque chose le réclame ?

-Il n’y aura rien. Je vais très bien. Je le sais. Je vais même mieux que tout ce que vos examens pourraient déceler. »

Il sortit de la salle sans attendre d’y être invité.

« Je règle à l’accueil, c’est ça ?

-Effectivement. Au revoir Monsieur Laskin.

-Adieu, Monsieur Champotier. »

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Commentaires (1)

BONNAUD ( JEURY )
  • 1. BONNAUD ( JEURY ) | 04/10/2015

Reflète bien la méfiance que tout un chacun face à l'avidité financière Bien que les scientifiques nous apportent une espérance de vie par les soins que nous procure la médecine. Comment ne pourrait-on éprouver la crainte d'être utilisé, sachant que derrière un monde friqué et privilégié aura le meilleur traitement que nous aurons expérimenté. (J'ai bien aimé la représentation du personnage ).

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