Penser et agir

La peur n'est qu'une pensée la plupart du temps. Il convient donc d'apprendre à "penser". Pour ce qui est du danger réel, lorsqu'il est là, il ne s'agit pas de penser mais d'agir. Le reste c'est de la dispersion.

 

A mon sens, le problème n'est pas de savoir avec quoi on peut éliminer la peur mais de savoir d'où elle vient. Et comme elle est nourrie par la pensée, la même "forme" de pensée ne peut pas s'en défaire. Elle ne fera que renvoyer le problème sur un autre plan ou la contenir épisodiquement. Mais, potentiellement, elle est toujours là.

 

"Chaque fois que vous êtes malheureux, vous ajoutez quelque chose à la réalité et c'est cette addiction qui vous rend malheureux. Je vous le répète, vous ajoutez quelque chose : vous ajoutez votre réaction négative.

La réalité procure le stimulus, vous procurez la réaction. Vous ajoutez quelque chose en réagissant. Et si vous examinez cette chose, vous constatez que c'est toujours une illusion, une exigence, une attente, un désir insatiable. Toujours. Les exemples d'illusions abondent. " Anthony de Mello

A mon sens, il en est de même avec la peur. La peur est intimement liée à notre perception du temps. Nous avons peur d’un passé qui nous hante et que nous craignons voir rejaillir ou nous avons peur d’un avenir que nous imaginons. Nous nous projetons par la pensée dans un espace qui n’existe pas dans la réalité. Notre réaction à cette projection créé cette peur. Dont nous finissons par avoir peur… Si j’ai peur de ce qui peut arriver à mes enfants, ça n’a aucune réalité dans la vie. Ca n’est qu’une projection de mon mental, une dérive de mes pensées. A travers cette peur, j’entretiens mon identification à mon « rôle » de parent et l’égo s’en trouve conforté dans sa position. Je suis un bon père parce que j’ai peur et que j’essaie de protéger mes enfants d’un danger que j’imagine…C’est évidemment absurde. Ca n’a aucune réalité. C’est une création de ma pensée en fonction des conditionnements auxquels j’aime me soumettre parce qu’ils renforcent mon égo (ou mon Moi). Cette peur me valorise. Le pire étant de transmettre cette peur à ses propres enfants comme une preuve d'amour...

S’il s’agit d’un danger réel, alors mon attitude se doit d’être différente. Je dois agir et la pensée sera au service de cette action indispensable. La pensée redevient l’outil qu’elle ne doit pas cesser d’être. Il n’est pas question de se laisser emporter par les conséquences éventuelles de ce danger mais de rester ancré dans l’instant afin que les actes soient efficaces. Les pensées « temporelles » qui projettent l’individu dans un avenir incertain sont une dispersion qu interfèrent sur la qualité des actes.
Mais c’est très compliqué…
Si je suis en montagne avec mes garçons, en tête dans une voie d’escalade, si je me retrouve dans un passage dangereux et que je me mets à penser que si je tombe, ils vont vivre un cauchemar ou que je risque de souffrir, ça ne servira à rien dans le fait que je dois dépasser ce passage. Il faut que je concentre mes pensées pour qu’elles soient au service de mes actes: la lecture du rocher, le positionnement de mon corps, la mise en place des coinceurs, il ne doit y avoir rien d’autre et la peur ne serait qu’un voile sur la lucidité.
C’est d’ailleurs ce contrôle que les situations dangereuses volontairement déclenchées peuvent permettre.


Je ne peux pas me plaindre de l'obscure réalité quand mon regard lui donne cette teinte. Je ne peux pas me plaindre de la peur dès lors qu’elle n’est qu’une projection temporelle, une pensée sans réalité.
Je ne peux pas me plaindre de situations que je provoque. Je dois les assumer ou les changer.

Une pensée n’a aucun effet sur la réalité, c’est l’action qui produit un effet. Lorsque la pensée « j’ai faim » arrive, ça n’est pas elle qui vous nourrit mais l’action que vous allez déclencher pour répondre à cette pensée, issue elle-même d’une sensation. L’important n’est donc pas de se perdre dans un florilège de pensées mais de les recevoir comme un point d’entrée dans l’action. Il s’agit de rester ancré dans le réel et non se disperser dans une dimension mentalisée. Bien entendu que les pensées sont nécessaires et il convient de les laisser s’exprimer. Mais elles ne sont que des outils et pas l’artisan.
Lorsque je descends un couloir à skis, il m’est complètement inutile de penser à ce que je fais au risque « d’alourdir » mon corps. Il s’agit de rester dans un état de conscience physique, de respiration, de détente, de maîtrise, juste un ensemble de perceptions corporelles à l’intérieur duquel les pensées n’ont rien à faire. L’intuition d’un danger, la lecture de l’itinéraire, l’observation de la pente, la consistance de la neige, rien de tout ça n’est du domaine de la pensée mais de la perception immédiate, dans l’instant présent. Cette vigilance est un état de « non-pensée. »
Une fois que je serai en bas et que je me retournerai sur ma trace, je pourrai y penser, réactiver les images lorsque j’ai contourné ce bloc, évité cette barre, franchi le goulet…Tout cela relève de la pensée parce que je serai entré dans un domaine temporel qui n’est plus l’instant présent. Je créerai ainsi un catalogue de souvenirs qui me serviront d’expériences, de références. A cet instant, la pensée est utile. Lorsque je me présenterai en haut d’un autre couloir, ces pensées me serviront de repères. Je chercherai à m’en détacher dès que j’entrerai dans l’action.
« La pensée ne cuit pas le riz, » dit un proverbe chinois.
Elle n’aide pas non plus le skieur.


Pour ce qui est de la peur, je pense que les perceptions d’un danger ne doivent pas être alourdies, encore une fois, par des pensées anarchiques. Le danger réclame une action, pas une pensée qui s’emballe. Cette perception primaire n’est pas une pensée, elle est une alerte générale, corporelle, psychologique, éducative, historique…Mais le catalogue des pensées vient renforcer la réaction. Si je suis pris dans une coulée, je peux penser à un film que j’ai vu sur un skieur enseveli, le flash va survenir sans que je le contrôle. Est-ce que ça va m’aider à prendre une décision dans la situation qui me préoccupe ? Une coulée n’est pas une avalanche mais mon imagination peut s’emballer et me faire craindre le pire. C’est absurde, inutile, ça va interférer sur ce que je dois faire, c’est un emballement négatif. Je dois agir, uniquement agir, et les décisions que je dois prendre seront instinctives en grande partie, cognitives également si je me suis informé auparavant. Mais je n’aurai pas besoin d’y penser, tout est là, dans l’instant. La peur ne serait qu’un paravent. Ils sont extrêmement nombreux les récits d’alpinistes, de skieurs ou de simples accidentés de la vie (voiture, incendie, inondation, naufrage…) qui expliquent ne pas avoir eu peur, sinon quelques secondes, et qu’il a suffi qu’ils se mettent en action pour effacer cette peur et toutes les pensées afférentes.
Ne devrait-on pas dans notre vie quotidienne essayer d’établir de la même façon, une vigilance constante envers nos pensées afin qu’elles ne soient que les outils merveilleux qu’elles doivent être et non des interférences, des parasites, des brouillages d’ondes ?…

L'expérience du canyoning m'a montré d'ailleurs à quel point j'aurais mieux fait de beaucoup moins "penser". Mais là, il y avait un élément "perturbateur", c'était le fait que Léo ne savait rien. Et je me suis fait piéger par la force du lien
. Il a fallu que je me retrouve au-dessus du vide, sur des prises pourries, pour cesser de penser et retrouver mon "intégrité".

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