Se taire pour écrire

"L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant...Quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue parce qu'il sait qu'il meurt et l'avantage que l'univers a sur lui, l'univers n'en sait rien. Toute notre dignité consiste donc en la pensée." Blaise Pascal.

Il vaut toujours mieux être un roseau pensant qu’un bouleau obtus. Pascal n’irait pas contredire La Fontaine.

La pensée est à la source de tous nos actes même ceux qui sont inconscients. Il ne s’agit que d’une pensée inconsciente…Quand à l’instinct, il a bien fallu que les actes qui en découlent soient un jour pensés par un de nos nombreux ancêtres afin que ces actes deviennent une expérience, une connaissance, un enseignement à transmettre…

On dit parfois qu’on doit avoir un comportement digne. Mais ce comportement n’est que la résultante de nos pensées. Dès lors que nous entrons dans le phénomène de la pensée, nous sortons simultanément du calice. Nous considérons que la vision macroscopique, ce regard intelligent et intelligible, cette transmission de notre analyse ou le monologue intérieur sont des saisies indéniables de la vie.

 

Nulle critique envers ce travail. Il est indispensable. Sans cette pensée, nous ne serions que des outres vides. Des enveloppes ayant délaissé le contenant possible.

C’est inconcevable. D’autant plus que non seulement nous ne cessons de penser mais bien souvent nous pensons à « l’insu de notre plein gré »…

Et c’est là que surgit le problème.

 

Peut-on parler comme Pascal de « dignité » lorsque nous constatons à maintes reprises, avec un minimum de vigilance, que ce phénomène de la pensée nous échappe et s’établit parfois sans que nous parvenions à le maîtriser ?

Combien de fois n’avons-nous pas souffert de ce sommeil insaisissable sous le feu ardent des pensées volages ?

 

Nous devrions être dignes de ne pas être maîtres de nous-mêmes ?

 

Bien entendu que Pascal parlait de la portée inestimable de ses pensées, de la force et la profondeur de ses raisonnements. Mais nous ne sommes pas des Blaise Pascal…

Nous ne sommes pas ces maîtres spirituels qui usent avec une justesse inégalable de leur capacité à penser ou bien à s’extraire dans la méditation du maelström inépuisable des neurones tourbillonnants.

Nous, à notre humble niveau, nous ne pouvons pas honnêtement être dignes de cette faiblesse chronique qui nous ronge et nous perturbe.

 

 

Qu’en est-il du silence ?

Le silence porte en lui la conscience de la vie. Pas son commentaire intellectuel, philosophique  ou spirituel mais sa réception totale, immédiate, épurée. Les pensées peuvent commenter la vie mais dès lors elles l’observent avec une certaine prétention, avec cette satisfaction du chercheur…Mais celui-là n’est pas au cœur de la vie. Il n’est plus qu’un chirurgien qui autopsie. Un chirurgien n’a qu’une vision restreinte, il s’attelle à une partie précise, à une tâche limitée, il ne peut pas se permettre d’élargir sa vision. Il n’a que faire de l’ensemble. Le penseur agit de même dès lors qu’il n’observe plus sa pensée mais se croit puissant parce qu'il pense.

Nous devons apprendre le silence, nous devons apprendre à nous taire. Intérieurement.

On n’entend rien dans ce tohu-bohu. Nous vivons comme dans un poste radio où les ondes s’interfèrent. Chaque émission veut prendre la place, chaque musique s’impose, chaque parole se répète, chaque évènement est commenté, chaque commentaire est commenté, chaque parole est reprise, chaque silence est considéré comme un non-dit qui doit être avoué, le "taiseux" comme on dit par ici est un être associal, un ours, certainement un psychopate, il faut s'en méfier, d'autant plus qu'il aime être seul, c'est anormal tout ça...

Ce monde moderne vit dans une cacophonie indescriptible. Il faut que ça cesse. C’est à partir du silence que nous pourrons apprendre à parler. Comme s’il restait à chaque fois que nous lançons en nous un cheminement intellectuel, une grotte, un antre ou un calice, un refuge à rejoindre comme un ressourcement possible. Il faut s’aventurer avec parcimonie, ne pas aller trop loin, ne pas se lancer sur plusieurs routes, éviter les croisements pour viser sans détour l’horizon. Et revenir à chaque fois dans le cocon originel du silence.  

C’est un retour à la Nature qui se propose. Nos vies modernes sont saturées de bruits et d’attirances. Nos rencontres, nos proches, nos voisins, la rumeur de la ville, la télé, la radio, les MP3, nos téléphones, les avions, les voitures, le chien qui braille, le coq qui chante, cet environnement carcéral qui ceint nos oreilles et déverse en nous une boue tonitruante de bruits incessants.

Qui donc peut se targuer de vivre dans le silence ?

Où peut-on le retrouver ?

N’y a t- il pas en nous une habitude perverse de cette houle d’océan comme une dépendance, une angoisse même si l’étendue venait à se taire ? N’entretenons-nous pas inconsciemment ce ressac indocile, ces vagues grondantes comme des poisons renouvelés ? Plonger volontairement dans la masse pour avoir le sentiment d'exister.

J’en ai vu bien souvent des randonneurs qui avançaient dans des paysages paisibles comme en terrain hostile et lançaient à vaux l’eau des verbiages futiles, comme pour combler ce silence assommant.

Je n’y ai perçu aucune dignité…

Ça pensait à tue-tête et c’est ma tête qu’ils tuaient.

 

Nous apprendrons à penser quand nous aurons appris le silence.

 

Je pense (et, oui, là, pour l’instant, je n’ai pas le choix…) à ce petit enfant, ce petit d’homme à qui tous les adultes qui l’entourent et l’accompagnent s’efforcent de le remplir de connaissances, de le plonger dans les expériences de la vie. Rien à redire. C’est l’adulte qui se construit. Mais il y manque trop souvent l’amour du silence. Le silence en soi, quand la paix retombe, avant même que le sommeil l’enveloppe, cet abandon délicieux dans le calice, là où se tient tapie la conscience muette de l’amour de la vie.     

Bienheureux l’enfant qui un jour s’assoit seul au sommet d’une colline et dans le silence intérieur perçoit la rotation de la Terre.

Celui-là peut être digne.

Il n'est pas devenu qu'un adulte.

Oui, je suis saturé de bruits, saturé d'agressions en tous genres, je n'y trouve plus aucun intérêt, je n'ai plus rien à en apprendre. C'est comme si j'avais atteint la limite, comme si le potentiel de réception était comblé et que tout ce qui continue à tomber m'obligeait à déformer le réceptacle, comme une grenouille qui gonflerait. On connaît la fin de la fable.

J'ai appris tant de choses, tout ce qu'il a fallu que j'assimile et qui ne m'a servi à rien, tout ce que j'ai appris et que j'ai déjà perdu mais qui génère toujours ce tohu bohu insoumis, comme une mélasse où tout a perdu sa forme initiale, dont plus rien ne peut sortir, tout cela, je voudrais le vomir.

Je sais que l'écriture est un refuge. Une ligne que je trace, qui m'appartient, un chemin que je balise, rien de nuisible n'y a accès, aucune intrusion n'y est possible, je connais la patience, je sais que je ne dois rien aux histoires, elles ne me réclament rien, il s'agit entre elles et moi d'une osmose bienfaitrice, d'un partage de données, l'écriture m'a appris le silence, l'abandon des pensées disparates pour extraire le mot qui convient, je sais aujourd'hui me taire pour écrire. Je connais l'antre du silence où les mots se reposent et attendent sereinement d'être choisis.

Je me suis réveillé à cinq heures, j'ai ouvert les yeux et une phrase a surgi, comme si elle attendait l'ouverture des volets pour sauter dehors. J'ai souri et j'ai remercié. Je me suis levé.

J'écris.

J'écris quand je n'ai plus rien à dire, plus rien à penser, plus aucune interférence. C'est dans cet état que je parviens à trouver le mot dont j'ai besoin, je sais que je n'aurai pas à fouiller pendant des heures, je suis devenu l'histoire, je suis mes personnages, je suis mes idées, je suis chaque mot offert, et le silence intérieur m'enveloppe comme un placenta purificateur. Le monde est dehors et je m'en suis extrait. Et au dedans de moi, le monde est sorti, au dedans de moi, il y a le silence et le peuple immobile des mots. Je les vois comme des visages impassibles, ils n'attendent rien et sont disponibles, ils n'ont pas besoin de moi pour vivre, que personne ne les saisisse pendant des siècles ne changera rien pour eux, ils resteront là, comme des pierres où l'érosion s'épuise.

Ils n'attendent rien, ils n'espèrent pas, ils sont là. Ils m'ont appris la paix.

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