Tu es le chaos de leur monde

À COEUR OUVERT

« Diane, vous avez dit tout à l’heure que la solitude dans laquelle je vis correspond à la rupture qui s’est établie avec mes semblables au regard de la vie. Vous ne croyez pas aussi que ce qui m’est arrivé renvoie les gens à leur peur profonde de la mort ?

-C’est la même chose mais pris sous un autre angle. Lorsque les gens pensent à  leur mort, c’est leur vie qui leur apparaît. L’inverse est vrai aussi. Vous êtes désormais le représentant de leur peur et c’est insupportable. Votre cœur a lâché sans explication, votre vie a basculé sans raison, vous êtes le chaos de leur monde. Personne ne vous envie, personne n’a conscience de ce que vous vivez pour la bonne raison que parmi ces gens endormis, il n’y a pas de conscience. Ce sont des machines.

-C’est terrifiant ce que vous dites.

-Pourquoi ?

-J’ai un peu l’impression que vous vous placez au-dessus de tout le monde et je sais pourtant qu’il n’en est rien. Mais cette errance spirituelle dont vous parlez apparaît vraiment comme une condamnation définitive.

-Non, il n’y a aucune condamnation à perpétuité parce qu’il n’y a pas de juge, aucun procès, aucune entité supérieure, ni moi, ni personne d’autre. Même pas de Dieu. Pas tel qu’il a été présenté aux hommes en tout cas. Les hommes sont ce qu’ils décident d’être ou ce qu’ils refusent de devenir. Les raisons sont innombrables. Mais ils sont les seuls responsables. Tout le monde est sur la même route mais nous ne regardons pas les paysages de la même façon. L’environnement prend forme dans nos regards. Ces paysages qui nous entourent ici et que nous aimons tant tous les deux sont un véritable naufrage pour d’autres. Mais l’interprétation de cette réalité n’en fait pas une réalité seconde. Il faut remonter à la source et se libérer des fardeaux. Dans le cheminement intérieur, la démarche est semblable. Les gens qui vous fuient refusent cette réalité parce qu’elle contient à leurs yeux ce qui doit être caché, ignoré, rejeté. Vous êtes le chaos de leur monde, il faut accepter cette idée-là. Mais tous ces êtres qui souffrent et s’illusionnent pour apaiser leurs douleurs, je les aime. Je n’ai aucune colère envers eux, aucun mépris, c’est le sens de cette épicerie aussi. Aussi dérisoire que ça puisse paraître. Comme une enclave ouverte, un îlot de partage, un lieu de rencontres avant d’être un établissement alimentaire. Il m’arrive parfois de voler intérieurement au-dessus des monts et des bois et je regarde avec bonheur ce nœud de maisons resserrées, ce diamant séculaire dans l’écrin de la terre. Cette force enracinée, elle est si belle. Je pense à tous ces êtres qui ont vécu ici, à ceux qui s’accrochent encore. Ce que j’aime ici, d’ailleurs, c’est que la rudesse de la vie réduit considérablement le catalogue des illusions. C’est justement ce qui explique la désertification croissante. Pour beaucoup, le silence du monde réveille trop de cris intérieurs alors que le monde moderne est un étouffoir délicieux. Toxicomanes du vacarme, de l’agitation, de l’accumulation. Pas ici. Oh, bien sûr qu’il y a des télévisions allumées et des ragots de voisinage et des querelles qui éclatent et qui durent parfois des générations. Ce sont des humains. Je ne donne pas dans l’angélisme. Mais je connais la violence de la vie urbaine. La violence existentielle. »

Il but une gorgée et reposa sa tasse.

« Quelle est la raison essentielle de cette dispersion humaine ? demanda-t-il.

-La peur bien sûr. Un catalogue de formes multiples, générées par l’individu lui-même selon son environnement, son histoire, son éducation, ses traumatismes, ses espoirs, tout ce qu’il fabrique et qui l’enferme. L’incapacité à gérer l’idée du destin.

-Vous aviez des peurs ?

-J’en ai toujours. Mais je les ai identifiées ce qui représente déjà l’essentiel du parcours. Comment pourrait-on lutter contre un adversaire inconnu ? Il reste ensuite à s’observer lorsqu’elles jaillissent.

-Observer les peurs ou s’observer avoir peur ?

-Il ne sert à rien d’observer ses peurs. C’est une énergie qui les nourrit. Il faut observer celui qui a peur. Tyler a souhaité m’apprendre à nager quand je l’ai rencontré. J’avais toujours eu peur de l’eau et je n’entrais même pas dans une piscine où j’avais pied.

« Tu n’es pas une nageuse Diane, tu es celle qui observe un corps qui nage. Et c’est cette observation qui te permettra de corriger ce corps qui nage. Tu dois te détacher de l’acte pour entrer dans l’observation de l’acte. C’est là que tu existes. Sinon, tu n’es qu’une machine qui exécute une tâche qu’elle ne comprend pas. Ton corps est une ouverture et non un ennemi qu’il faut maîtriser. La maîtrise est intérieure. Le corps est l’ouvrier, l’esprit est l’architecte. N’observe même pas ta peur mais regarde celle qui a peur. C’est là que tu apprendras à te comprendre.»

Ses yeux avaient coulé dans les profondeurs.

« Je n’oublierai jamais ces moments-là. Tyler m’a énormément donné. Et je sais très bien nager aujourd’hui. »

Un sourire qui la ranima, un retour sur l’instant, une fenêtre fermée sur les souvenirs.   

Il ne voulut pas maintenir l’intrusion. Il ne demanda rien d’autre. Il finit de boire son thé.

« Vous êtes toujours décidé à aller marcher ?

-Je ne marche pas vite, vous savez.

-Il n’est pas question de marcher vite. Juste d’aller voir le monde ensemble. »

La tournure l’enchanta. Comme une projection délicieuse. Il savait ce qu’il espérait. Cette observation en lui. Il s’amusait de cette futilité des attentes édulcorées, oui, il rêvait d’une suite merveilleuse, il ne se le cachait pas et il avait même décidé de se laisser emporter par le flot, quelques secondes. Il la regarda se lever du fauteuil, ramasser les tasses et rejoindre la cuisine.

Il aimait sa démarche. Et pensant cela, il réalisa que rien en elle n’entamait son bonheur. Rien. 

C’est là qu’il sentit les crépitements dans sa poitrine, avec une présence plus forte que les autres fois, jusqu’à la crispation, un sursaut, un instant d’inquiétude. Une montée de chaleur jusqu’au sommet de son crâne. Un foyer allumé, un brasier en devenir, un mélange calorique avec des flux électriques. Un nœud qui se resserrait sans qu’il ne craigne un nouvel infarctus, c’était de toute façon impossible, son cœur ne pouvait rien ressentir, l’hypothèse était totalement folle, c’était autre chose, aucun symptôme décrit par les cardiologues, rien d’identifié dans les catalogues d’alertes, les idées qui s’emballaient, il ne parvenait plus à réfléchir. Il prit une longue inspiration et ferma les yeux.

Aucune explication.

Les derniers tests n’avaient révélé aucun dysfonctionnement. Il faudrait qu’il en parle à sa prochaine visite. Les récidives devenaient trop proches et gagnaient en intensité. Il attendit patiemment que les vagues électriques disparaissent puis il se leva au moment où Diane franchissait de nouveau le seuil.

« En route, » lança-t-elle joyeusement.

 

 

 

 

 

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