Conscience et liberté (spiritualité)

"Connais-toi toi-même", disait Socrate. Il s'agit bien entendu d'une introspection assidue dans un état de conscience constant et inébranlable. La première acceptation inévitable est de réaliser l'état d'ignorance dans lequel nous évoluons. C'est la clé qui permet au moins d'ouvrir la cellule. Il resterait ensuite à progresser dans un espace inconnu.

 

                                                                                                                                                                                                                                           L'immense difficulté vient du fait que pour prendre conscience de notre état, nous devons faire appel à nous-même et cela revient à dire que nous opérons une vision de notre état tout en opérant une vision de celui qui visionne. Mais si celui qui visionne est dans un état d'ignorance, comment pourrait-il juger de son ignorance ? Comment l'océan pourrait-il s'observer en restant dans un état d'océan, comment le ciel pourrait-il s'observer en restant dans un état céleste ? Il faut pouvoir s'extraire de soi. Mais comment s'extraire de soi quand on ne parvient justement pas à identifier clairement ce soi ? 

C'est assez effroyable en fait... La conscience court après elle et elle s'éloigne simultanément devant sa propre progression étant donné qu'elle est en même temps le prédateur et la proie.Imaginez une "lionne-gazelle" qui se court après en elle-même...Comment pourrait-elle s'atteindre ? La gazelle ne peut pas succomber à la lionne étant donné qu'elle est elle-même la lionne et la lionne ne peut pas s'abattre sur la gazelle étant donné qu'elle est elle-même la gazelle. Et pourtant les deux entités unifiées courent sans cesse...

 

Quand je dis : "Je me sens bien", cela sous entend que "Je" perçois le "Me".

"Je" parle de "Me" tout en observant ce "Je" qui s'observe à travers "Me".

Cette affabulation dialectique correspond pleinement à cette recherche de la conscience.

Il faudrait pouvoir par conséquent supprimer "Me" par un travail intellectuel afin qu'il ne reste que "Je" mais dès lors ce "Je" ne peut pas avoir conscience de lui-même étant donné qu'il s'est attaché à s'extraire de lui-même...Si je ne suis plus "moi", qui est là pour en avoir conscience ? Cela revient d'ailleurs à s'imaginer mort. Alors qu'il est tout bonnement impossible de le percevoir étant donné que celui qui le tente est vivant et use de cette vie pour s'imaginer mort. De la même façon, si j'imagine être conscient alors que je suis incapable d'avoir conscience de cet état de conscience, je continue à m'imaginer vivant alors que je suis mort à moi-même.

Il n'y a aucune liberté dans cette non-conscience. Je ne peux que réaliser mon enfermement dans cette incapacité à atteindre l'horizon ouvert de cette conscience. Il ne s'agit pas non plus d'une inconscience d'ailleurs. Celle-là est apparemment de l'ordre de l'insondable parce qu'elle est "naturellement" ingérée par une conscience poreuse. Il est pourtant possible d'y accéder à travers les rêves ou l'hypnose. La porosité fonctionne dans les deux sens.

La non-conscience est bien plus dramatique. De l'apparemment insondable, on passe à l'éventuellement insoluble. 

 

En même temps, si je veux parvenir à conscientiser l'état de conscience, je sais bien qu'il est impossible d'y parvenir dans un état habituel de perceptions. En ce moment, j'écris avec de la musique à fond dans les oreilles.

"The calm blue sea."

Et bien, il m'arrive de réaliser parfois que je n'entends absolument pas la musique et parfois même, je réalise que le morceau est fini et que je ne m'en étais pas aperçu...La raison en est très simple : je suis infiniment concentré sur mon écrit jusqu'à extraire de ma conscience cette musique. De la même façon, il m'arrive en me relisant parfois de réaliser que je ne me souviens pas du tout de ce que j'ai écrit mais que j'entends toujours la musique que j'écoutais à ce moment-là. Elle tourne en boucle comme si elle était toujours en marche.

L'expérience de la rumeur des vagues à la plage est un exemple bien connu. Combien de fois, nous nous apercevons soudainement du grondement des vagues alors que quelques secondes avant, nous ne l'entendions pas. Ou de ce volet qui grince avec le vent, depuis des heures, et que nous n'avions pas entendu jusque-là mais qui maintenant nous agace au plus haut point.

Cette concentration ou contention consiste à identifier les éléments innombrables qui parviennent à notre conscience. Mais alors, si je décide, par un effort immense, de vider les perceptions jusqu'à ne percevoir que le néant, est-ce que je peux parvenir à rencontrer l'unique conscience qui a conscience de ce néant ? Est-ce que le silence intérieur offre l'opportunité de cette rencontre ? S'il n'y a plus rien à percevoir et qu'il ne reste que la conscience de cette absence de perception, est-ce qu'il s'agit encore d'une perception de la conscience ou la conscience de ce qui ne perçoit plus rien ?  Est-il possible que la "lionne-gazelle" soit devenue une non-identification, comme si la course avait pris fin et que l'immobilité autorise enfin la disparition de cette dualité ? Que reste-t-il lorsqu'il n'y a plus rien ? La conscience de ce rien est-elle quelque chose ?

La problématique posée n'est-elle pas une entrave à la conscience ? Comment pourrais-je comprendre par un raisonnement intellectuel ce qui est supposé être en dehors de l'intellect ? C'est absurde.

Dès lors, il est sans doute impossible d'identifier la conscience par les schémas habituels.

L'empirisme de Hume le disait déjà. "Je ne peux jamais me saisir, moi, en aucun moment, sans une perception et je ne peux rien observer que la perception. "

 

Peut-être d'ailleurs que la mort est la seule issue à cette prise de conscience puisqu'il n'y aura plus rien d'expérimenté et qu'aucune perception ne sera reconnue. Mais il n'y aura peut-être plus rien pour en avoir conscience.

 

C'est bien pour cela qu'il convient de chercher une issue ici-bas. Ou là-haut. C'est à dire dans les sphères éthérées de l'altitude. Quand on va au bout de l'effort et qu'on découvre qu'il y a un silence intérieur d'une qualité inégalable, il se découvre en nous une conscience de ce vide qui n'est pas une observation duale de l'individu mais une "aperception" d'une densité incroyable. Il n'y a rien et "je" le perçois sans que rien ne soit perceptible.

 

Il faudrait que je ré-écrive "Noirceur des cimes". Je ne suis pas allé assez loin dans ce silence intérieur. Il y avait bien plus à dire.

Ou que j'écrive une autre histoire.  

 

 

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