De l'attention à la concentration

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Avec ces deux termes, on est face à un problème majeur dans une classe, avec de jeunes enfants.

La concentration et la capacité de s'extraire de l'attention lorsqu'elle n'est pas nécessaire et même néfaste est un enjeu crucial pour la qualité du travail.

« Si vous faites attention, vous ne pouvez pas être concentrés. »

 

Un travail en classe sur cette idée que l’attention est une nécessité mais pas le chemin unique vers la performance.

 

« Fais attention quand tu écris, quand tu calcules, quand tu apprends ta leçon…! »

 

Non justement. 

Lorsque nous faisons attention, nous sommes à l’écoute de tout ce qui nous environne, dans un florilège de perceptions liées à nos sens, attentifs justement à ne rien laisser passer, une discussion, un bruit, un mouvement, tout ce qui peut nous remplir de cette activité ambiante, une espèce de « caméra sensorielle », capable de distinguer le moindre déplacement, le moindre son, la moindre odeur, le moindre frôlement. Il faut imaginer un réseau routier sur lequel notre attention bifurquerait et souvent de façon anarchique. Il est très long et ardu d'apprendre à "conduire".

 

La concentration implique au contraire l’établissement d’un horizon limité, une interdiction de changer de chemin, comme si une voie unique était tracée et qu’elle devait être empruntée sans aucune interférence, dans le refus de toutes perceptions étrangères, une camisole sensorielle, uniquement attachée à la validation du travail entamé. Il n’y a qu’un objectif et rien ne doit s’y greffer.

 

Le silence et la solitude sont des alliés de choix. On peut dès lors se demander comment 28 enfants dans une classe peuvent y parvenir…Quand je vois d’ailleurs la difficulté pour un groupe d’adultes à rester « concentré », il y a une certaine aberration à en attendre davantage d’un groupe d’enfants.

 

Cette fameuse attention est d'ailleurs très représentative de cette dispersion ambiante. Les marchands, les médias, les autres, les contraintes sociétales, sont des éléments perturbateurs.

Les marchands sont d’ailleurs passés maîtres dans l’art d’entretenir l’attention.

« Attention, ce nouveau smartphone va révolutionner votre vie, attention cette nouvelle voiture sera une compagne fidèle, attention cette nouvelle série télé est un évènement, cette télé réalité va vous bouleverser, attention, attention, attention, ne manquez pas tout cela, vous le regretteriez. Soyez dans le coup ! Restez avec nous, ne nous quittez pas, il n'y a rien de mieux ailleurs.»

La dialectique utilisée par ces entités extérieures est de plus en plus injonctive et même culpabilisante.

"N'oubliez pas d'aller voter..."

"N'oubliez pas d'allumer votre télé à 21h, mardi soir..."

"N'oubliez pas de réserver vos places pour le prochain PSG-OM".... 

Oui, merci, mais je peux aussi ne pas oublier de ne pas y aller. Il ne s'agit pas d'un oubli mais d'un choix volontaire.

L'attitude qui consiste à considérer que "l'autre" n'est pas capable de prendre une décision raisonnée m'énerve au plus haut point.

....

L’attention est un phénomène tourné vers l’extérieur quand la concentration est une plongée intérieure. Dès lors, la concentration est un ennemi de la consommation.

Un ermite silencieux est un citoyen économiquement sans intérêt.

 

La concentration implique une observation de soi afin de ne pas quitter la voie intérieure. Alors que ce monde moderne est une ouverture constante sur l’extérieur.

Bien sûr qu’il est profitable de faire attention lorsqu’on marche en forêt. Il n’est pas question de le nier ou de rejeter ces bonheurs multiples. On peut par contre y adjoindre une certaine concentration dans la plénitude qu’on y trouve. Comme si la nature ramenait immanquablement l’individu vers soi. Une boucle en quelque sorte. Marcher en montagne est autant une ouverture aux sens qu’un état de méditation dans l’intériorisation que l’activité déclenche. Encore faut-il aller marcher avec des personnes oeuvrant à l’exploration intérieure et non aux commentaires des dernières nouveautés technologiques ou de la campagne présidentielle…Il y a des sujets de discussion qui sont des insultes aux arbres.

 

Cette attention pourrait être visualisée sur un plan horizontal, une espèce d'extension destinée à capter tous les éléments générés par les esprits engagés dans le même fonctionnement. Il y a bien entendu la satisfaction d'être intégré à une activité commune, une reconnaissance, le phénomène de l'identification etc etc...

La concentration implique au contraire un mouvement vers le centre. Une plongée verticale déclenchant simultanément une élévation du même ordre. Les perceptions environnementales ne sont plus des interférences dispersives, ce que je nomme en classe "les parasites"  mais des phénomènes aléatoires qui s'estompent naturellement.

Juste des risées sur l'Océan intérieur. 

Ce matin, je leur ai fait écouter la radio mais avec un réglage insuffisant et par conséquent, des "parasites" qui empêchent une réception idéale. Et je leur ai expliqué.

Il en est de même lorsqu'ils travaillent et qu'ils restent dans un état "d'attention" et non de "concentration". 

L'agitation, l'observation des autres, les bavardages, l'alternance de mise au travail et d'arrêt, pour X raisons, tout cela contribue à une qualité moindre dans la résolution de la tâche. 

Il est très difficile pour un jeune enfant de parvenir à lier un état d'attention et un état de concentration et c'est systématiquement la concentration qui en pâtira.

Il y a longtemps déjà, une dizaine d'années, que j'ai constaté une baisse dans la concentration et une "agitation chronique" chez beaucoup d'enfants, une incapacité à s'astreindre à un travail qui dure sans sortir de l'état de concentration, comme si l'agitation intérieure de l'esprit ne pouvait être réduite.

Ils sont comme "possédés" par une absence personnelle de possession...

Ils ne sont pas en eux mais constamment "à l'extérieur d'eux-mêmes."

Au tennis, j'ai pu constater avec précision la difficulté de la tâche lorsqu'il s'agit de lier l'attention à la concentration et la maîtrise intérieure que cela nécessite. Lorsque je joue avec Nathalie, je dois observer son positionnement pour déterminer la trajectoire de la balle que je vais frapper. Je suis donc dans un état d'attention mais lorsque je vais frapper la balle, je dois basculer dans un état de concentration absolu et ne pas quitter la balle des yeux au moment où je la frappe. Sitôt que la balle part de ma raquette, je dois de nouveau entrer dans l'attention puisque la suite dépend du déplacement de Nathalie.

Il faut imaginer la tension que cela représente dans un match opposant des joueurs professionnels... C'est hallucinant.

 

Il est impossible de considérer que de jeunes enfants ont la capacité à gérer les deux états dans une situation donnée.

Il faut donc qu'ils prennent conscience que la concentration est un état intérieur qu'ils ne connaissent pas réellement et leur permettre de le saisir, de le ressentir, d'en explorer l'immensité.

Si je leur propose de colorier un mandala mais que je n'explique pas la finalité de ce travail, ils vont passer leur temps à demander aux autres de leur montrer leur feuille afin qu'ils puissent en faire autant... Ils seront dans l'attention et lorsqu'ils reprendront leur coloriage, ça sera durant trente secondes et au maximum pour deux minutes.

J'ai déjà fait le test avec ma montre... C'est terrifiant... 

C'est même à se demander s'ils ont conscience de ce que signifie l'expression "être en soi"...

"Ça se trouve où ?" ....

 

Bon, on va reprendre tout ça, lentement...

Ce matin, je leur ai donc expliqué la pratique de "la pensée jaune fluo". 

Dans le cas d'un mandala, il s'agira "d'écrire intérieurement" sur un écran imaginaire, en soi, la phrase : "Je me concentre pour colorier".

Cette phrase est peinte en jaune fluo. Si une autre phrase survient, elle n'est pas coloriée et n'a donc aucune raison de rester affichée sur "l'écran." La phrase jaune fluo est un rappel à l'ordre intérieur.

Si l'enfant a besoin de tailler son crayon, il doit le faire en silence, sans une agitation inutile et perturbatrice pour les voisins et voisines. Toutes les phrases prononcées qui n'ont aucune nécessité sont tues.

"Tiens, je vais continuer en vert.

Où est-ce que j'ai mis ma gomme ?

Tu en penses quoi si je mets du bleu ici ?"

...

L'objectif intérieur, c'est de ne pas quitter l'observation de sa propre concentration. Et c'est éminemment difficile quand déjà, on ne parvient pas à identifier l'état de concentration.

On va donc démarrer la méditation. 

C'est indispensable pour tout le reste. 

Ils doivent explorer "l'invisible" en eux et s'extraire du "visible" qui les aimantent... Je vais d'ailleurs utiliser un aimant et une boîte de punaises pour leur montrer l'effet de masse générée par l'attention...

"L'attention agit sur vous comme un aimant qui vous attire et si vous ne développez pas en vous la force de la concentration, vous ne serez, toute votre vie, que des punaises collées, les unes aux autres, sans plus aucune liberté..."

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