Ecole et apprentissage existentiel

J'utilise parfois une métaphore pour montrer aux enfants le chemin qu'ils parcourent dans les apprentissages cognitifs. Il s'agit des lampadaires. Sur le chemin de la connaissance, ils vont rencontrer un lampadaire qu'il s'agit d'allumer. C'est le travail qu'ils vont fournir qui va alimenter en énergie la colonne jusqu'à atteindre l'ampoule d'où jaillira la lumière. Cette lumière va éclairer le chemin qui se présente devant eux et ils devineront dans l'obscurité la silhouette du lampadaire suivant. Il faudra qu'ils s'aventurent sur le chemin en profitant de la lumière du lampadaire qu'ils viennent d'allumer, ils devront accepter de progresser dans une semi-obscurité, des zones d'ombres qui les inquièteront quelque peu, ils devront éviter les pièges sur le chemin, des trous, des ornières, les fossés du bas-côté.

Si l'exploration se révèle trop pénible, ils pourront toujours venir se ressourcer à la lumière du lampadaire allumé. Il n'y a aucun échec dans ce repos nécessaire, juste une accumulation des nourritures indispensables pour se projeter de nouveau sur la route. Avancer en terrain inconnu dans un état de stress, de peur, de tension, n'est nullement favorable. Les émotions génèrent des obstacles illusoires, comme des fardeaux qui viennent compliquer davantage la tâche. 

On peut utiliser également la progression des alpinistes sur une montagne himalayenne. Ils vont se charger de tout le matériel nécessaire pour aller installer le premier camp. Ils vont monter lentement pour que leur organisme s'habitue à la pression de l'environnement. Quand ils atteindront un replat favorable à l'installation du camp 2, ils s'accorderont un repos prolongé afin que leur organisme récupère des efforts produits et accumulent les forces nécessaires pour la suite. Ils repartiront lorsque le cheminement aura été minutieusement observé aux jumelles, discuté, préparé, que chacun connaîtra sa tâche, que le matériel indispensable aura été réparti dans les sacs. Il est possible que la montée vers le camp 3 n'aboutisse pas au premier essai. Trop difficile. Ils poseront le matériel et redescendront au camp 2 reprendre des forces. Aucun échec dans cette décision mais l'acceptation des délais, la reconnaissance en eux de leurs faiblesses. Ils doivent s'accorder ce repos, peut-être même redescendre jusqu'au camp 1 pour que ce repos soit encore plus bénéfique.

 

Cette validation des connaissances, ce repli vers des territoires connus, ce repos nécessaire avant une nouvelle exploration, une nouvelle avancée en terrain inconnu, les enfants le vivent continuellement. Il est indispensable de leur faire comprendre qu'il n'y a aucun échec dès lors que l'individu reste engagé dans le cheminement à venir. Avancer coûte que coûte est un risque inutile et dangereux. C'est soit une prétention exacerbée, soit une inconscience. Nullement une sagesse. La répétition des efforts génère l'expérience. Et l'expérience est nécessaire pour ne pas tomber dans les pièges de la route. 

 

Qu'en est-il au regard de l'apprentissage existentiel, de la connaissance de soi ? La différence essentielle, à mes yeux, se trouve sur l'absence de balisage. Dans l'aprentissage cognitif, chaque étape à venir est connue, répertoriée, cadrée, préparée. L'enfant avance dans un terrain qui lui est inconnu mais l'enseignant en connaît chaque étape. Il est, dans le sens profond de sa mission, un accompagnant rassurant. 

Dans les apprentissages cognitifs, les routes sont partagées par des millions de voyageurs. Seul, le temps nécessaire à chacun variera. Quelles que soient les routes choisies, elles ont déjà été parcourues et les balisages installés.

Dans l'apprentissage existentiel ou spirituel, chaque individu avance dans un territoire qui a certainement été parcouru par d'autres explorateurs mais leur expérience ne peut pas l'aider. Il n'y a pas de chemin commun. Je ne pense pas que les routes empruntées par les prédécesseurs puissent permettre une avancée certaine. Il ne s'agirait que d'une illusion. Le fait de connaître un peu les écrits de Krishnamurti ne me fait pas progresser sur le chemin que cet homme a emprunté. Je reste immanquablement sur un chemin personnel. Sans doute que les réflexions qui me sont proposées participent à l'accumulation de l'énergie interne indispensable à l'éclairage de mes lampadaires mais ça ne sera jamais que les lumières des autres explorateurs si je ne fais pas mienne cette énergie, si je ne l'explore pas au regard de mon existence. Il n'est de progrès spirituel que dans la connaissance de soi. Pas à travers la connaissance du cheminement des autres. Il existe des gens très cultivés qui sont totalement ignares d'eux-mêmes.

Le marcheur spirituel est seul sur son chemin. C'est peut-être cette solitude qui rebute tant les humains. 

L'accumulation des savoirs cognitifs proposé par l'école développe insidieusement les comparaisons entre individus, la compétition et la hiérarchie. Tout ce qui contribue à l'élaboration envahissante de l'ego. L'enfant se construit non pas dans l'estime de soi au regard des savoirs acquis et plus encore de sa propre connaissance mais au regard de son positionnement par rapport aux autres. Au lieu donc de se réjouir de l'avancée, chacun est confronté à la déception de ne pas être le premier, de ne pas être aussi performant que les autres. Parfois et c'est encore pire, l'individu souffre principalement de la peur d'être relégué à la place humilante de "l'élève en difficultés". Et cette imagination paralysante finit par occuper toute la place, empêchant les apprentissages et menant effectivement l'enfant à "l'échec scolaire"....

L'apprentissage devient par conséquent une accumulation de déceptions ou de pressions sans cesse renouvelées pour préserver le niveau atteint par rapport aux autres. Le bonheur du savoir est souillé.

Même les élèves performants en souffrent puisque l'idée de compétition reste inscrite en eux. Compétition envers les autres et envers eux-mêmes, inquiétude quant au maintien de la reconnaissance positive, des félicitations des parents ou de l'enseignant. Il n'y a pas d'apprentissage cognitif heureux tant que l'enfant souffre d'une pression extérieure, sans aucune observation de lui-même, sans cette conscience indispensable de sa progression sur un plan existentiel.  

Ce que je trouve effrayant, c'est de voir des enfants de dix ans intégralement inscrits dans cette compétition sociale et tous les affres qui en découlent. L'agitation étant la première conséquence.

Il reste heureusement quelques esprits lumineux, des esprits affamés de connaissances mais plus encore attentifs aux discours qui les renvoient à eux-mêmes, ces échanges pendant lesquels je leur parle d'eux. Eux, comme enfants, des individus en croissance, ceux qui visent encore l'altitude et ne se satisfont pas de la plaine... 

J'aime croiser leurs regards, sentir l'absorption bienheureuse d'une énergie qui les éclaire. Intérieurement.

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