Et encore un autre...

#89

2014-04-01 16:56


http://rue89.nouvelobs.com/2013/10/09/rythmes-scolaires-lecole-grand-e-cest-fini-246448

A Paris, une directrice d’école a affiché une lettre dénonçant les conséquences de la réforme des rythmes scolaires. Elle parle de « violence inouïe ». Reportage.

Au 16 de la rue Riblette, dans le XXe arrondissement de Paris, une directrice d’école élémentaire a placardé des mots très durs sur les murs de son établissement.

La lettre (voir document) est intitulée « Les enseignants souffrent, nous souffrons tous » et raconte une école apocalyptique depuis la réforme des rythmes scolaires (la classe finit à 15 heures les mardis et vendredis pour laisser place à des activités de groupe jusqu’à 16h30. Les heures d’enseignements perdues sont rattrapées les mercredis matins) :

« Violence inouïe dans le sens où les élèves (et nous-mêmes !) vivent
(vivons) dans les cris, le brouhaha, les hurlements et les insultes à
partir de 15 heures.

Les aînés en “profitent”, se battent, courent lors de cette passation entre école et périscolaire lorsqu’ils se rassemblent dans la cour et le préau avant d’aller dans leurs ateliers respectifs.

Les règles ne sont pas les mêmes. Ils s’y perdent. Et nous sommes désavoués. Atelier slam (avec droit “de dire des insultes !”) et hip-hop dans les salles de classe, alors que l’on demande d’être calme dans ces mêmes locaux, est incompatible.

La vie est devenue beaucoup plus difficile pour nous enseignants, avec ces changements perpétuels de règles et d’autorité. »

14h45, heure studieuse

Dans le silence du hall d’entrée, des chuchotements résonnent. « Je suis punie parce que j’ai volé des billes », raconte une petite tête blonde assise sagement sur une chaise en bois. « Moi aussi je suis puni, mais c’est pas moi ». Qui alors ? « T’as pas compris, c’est moi mais je dis toujours que c’est pas moi », raconte le deuxième larron du trio mis au coin. La dernière non plus n’a pas la langue dans sa poche. « J’ai étranglé quelqu’un », confie-t-elle avec un sourire d’ange. L’écolière n’a pas l’air de bien peser ses mots.

Par la porte ouverte de son bureau, la directrice rappelle les garnements à l’ordre, mais pas de quoi décourager leur curiosité. « T’es une nouvelle animatrice madame ? Moi, je fais du foot et Aminata, du slam. » « C’est pourri », renchérit l’intéressée. A l’étage, le parquet commence à grincer.
15 heures, heure fatidique

La sonnerie retentit, bien plus douce qu’à mon époque. Mais au son de la musique, l’école s’agite. On descend en rang deux par deux. Enfin plus ou moins. Depuis quelques minutes les animateurs débarquent eux aussi au compte-gouttes. En jogging, en béquilles ou à côté d’un vélo, ils inscrivent leur nom sur une liste et prennent la direction du préau intérieur.

Maîtres et maîtresses y amènent leur classe puis prennent la poudre d’escampette. Sur neuf salles de classe, huit sont désormais réquisitionnées pour le périscolaire et une seule leur est dédiée pendant les ateliers. Résultat, la plupart des instituteurs se sont résignés à ramener cahiers et stylos rouges à la maison. Fini le temps où ils étaient dans leur salle de classe comme chez eux.

En quelques minutes, le préau intérieur se remplit de bambins. Ils gesticulent dans tous les sens, entre bousculades, chamailleries et confidences bras dessus, bras dessous.

Au milieu d’une foule qui plafonne à 1m20, quelques animateurs tentent de rétablir le calme. Encerclé par une vingtaine de gamins, l’un d’entre eux, la voix cassée, réclame le silence.

Les activités périscolaires n’étant pas obligatoires, certains parents viennent chercher leurs enfants à 15 heures. Mais rue Riblette, cela ne concerne qu’une minorité d’écoliers, une petite quarantaine sur 233 élèves.

Une directrice à bout

Les autres sont répartis entre treize activités dont plus de la moitié se déroulent au sein même de l’établissement. Si certaines écoles s’en sortent très bien, ici le manque d’espace et de personnel crée des problèmes. Directrice depuis trois ans, Agnès Thill est à bout :

« Excusez mon langage, mais c’est le bordel. Je n’ai jamais vu une rentrée si violente. Le premier jour, j’avais cinq animateurs au lieu de dix pour 200 gosses. Ils ne sont pas formés, ils n’ont rien pu préparer et sentent qu’ils sont critiqués. En plus, les pauvres sont payés au lance-pierre. Résultat : au bout de deux semaines, ils ont failli se mettre en grève. »

Le poste de responsable éducatif ville (REV), chargé de mettre en place le périscolaire, n’a toujours pas été pourvu. Sa mission à donc été déléguée à un animateur qui assume plusieurs casquettes. « Personne ne sait plus à qui se référer, alors c’est moi qui endosse tout », soupire la directrice.

« Tous les matins, j’ai quinze carnets de correspondance sur mon bureau et dix coups de fil qui m’attendent. »

Les inscriptions fluctuent d’un jour à l’autre et chaque mardi, certains petits restent sur le carreau. Cet après-midi, Sylvie, la bibliothécaire, à pris sous son aile une dizaine d’écoliers sans atelier et leur a mis quelques bouquins entre les mains.
« On ne fera pas l’année »

Depuis que la directrice a placardé la lettre, elle est en attente de sanctions disciplinaires de la part de son inspectrice. Agnès Thill n’en démord pas : « Voilà ce qu’on m’a dit : “Si vous souffrez, mettez-vous en arrêt maladie.” » C’est ce qu’ont fait, selon elle, deux autres directrices d’écoles du quartier. « A ce rythme-là, on ne fera pas l’année. »

Résultat, mardi, la circonscription des affaires scolaires (CAS) a investi les lieux par surprise. Brigitte Dumont, responsable de la CAS du XXe arrondissement de Paris, est venue faire office de REV. Entre adultes, la tension est palpable. « Allez faire un tour dans le préau, vous verrez ce qu’il en est », me glisse une institutrice du bout des lèvres. Brigitte Dumont paraît tendue mais se veut rassurante :

« Si je suis ici, c’est parce qu’on sait qu’il y a des problèmes, mais avec un peu de temps, tout ça va se mettre en place. »
15h15, retour relatif au calme

La plupart des groupes ont rejoint les salles de classe ou quitté l’établissement, direction la piscine ou le gymnase. Mais restent une dizaine d’écoliers bloqués dans l’entrée. « Je dois coordonner le départ avec l’école d’en face », explique une animatrice, portable en main, sa collègue de l’école voisine au bout de la ligne. Dans le préau intérieur, au milieu des cartables qui jonchent le sol, le groupe de l’atelier danse entame ses premiers pas. Ce mardi, la présence des affaires scolaires a permis une passation plutôt rapide.

Après les ateliers, certains écoliers restent en étude. Ils quittent l’école à 18 heures, cartable sur le dos. Agnès Thill craint qu’il ne soit difficile pour les enfants de faire la part des choses :

« C’est très déstabilisant, surtout pour les CP. L’école doit leur apprendre à se repérer dans le temps et dans l’espace, alors qu’il n’y a pas deux jours pareils. »

Surtout, pour elle, maîtres et animateurs sont assimilés au même lieu, mais pas aux mêmes règles.
« C’est très bien pour les vacances »

Institutrice pendant trente ans, Agnès Thill a du mal à voir s’asseoir les écoliers sur leur pupitre. Pas très fan de l’activité slam, elle n’approuve guère qu’Abd al Malik ait remplacé La Fontaine, mais estime qu’on peut parler de dérives lorsqu’une même institution admet des comportements différents :

« Ces choses-là, c’est très bien pour les vacances. Mais ici, certains ont besoin d’un cadre qu’ils n’ont déjà pas à la maison. Il ne faut pas qu’ils aient l’autorisation de faire n’importe quoi. C’est moi qui ai dû réunir les animateurs pour leur dire : “Pas de casque sur les oreilles ni de pantalon en bas des fesses.” »

Agnès Thill n’était pas hostile, a priori, à cette réforme :

« Elle devait bénéficier à des écoles comme la nôtre, permettre une véritable ouverture culturelle. Mais le périscolaire nous envahit et l’école avec un grand E n’existe plus »

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