Handicapé volontaire à déficience acquise.

 

En écrivant le roman « Là-Haut », je me suis bien entendu interrogé sur la notion de handicap, sur l’existence de catégories englobant les personnes valides et celles considérées comme invalides.

Sur quels critères ces cadres sont-ils conçus ?

Valide : Qui est en bonne santé, capable de travail.

 

Handicapé : Infirmité ou déficience, congénitale ou acquise.

 

Invalide : Se dit de quelqu'un qu'une infirmité rend incapable d'activité. (En droit, est invalide celui dont la capacité de travail est réduite au moins des deux tiers.)

Invalidité :  État d'une personne rendue invalide de façon plus ou moins durable, inapte à mener une vie active, en particulier une vie professionnelle normale, du fait d'une blessure, d'un accident, d'une maladie ou de l'âge. 

 

On voit dans les définitions à quel point le rapport à l’intégration professionnelle a une importance considérable. C’est la difficulté à assumer une tâche destinée à l’obtention d’un salaire qui contribue à la hiérarchisation de l’invalidité.

C’est effrayant parce que cela signifie que cette intégration à la dimension économique de l’existence représente la base même de l’individu, son importance, sa valeur aux yeux de la société marchande. Par conséquent, un individu dont les difficultés physiques ou intellectuelles rendent cette intégration impossible ou partielle sera considéré comme « inexistant » ou « en dehors » du cadre social.

Personnellement, je considère que les chimistes de Monsanto ou les ingénieurs œuvrant à la mise au point d’armes de destruction sont totalement invalides dans le sens où leur tâche, pourtant fortement rémunérée, va à l’encontre même de la vie. De la même façon, je considère qu’un individu amputé des deux bras et peignant avec les pieds représente pour l’humanité un apport considérable et cela même si ces œuvres n’ont aucune valeur marchande. Un individu limité physiquement par une déficience de naissance ou acquise mais cherchant à exploiter au mieux le potentiel disponible a bien plus de valeur à mes yeux que le supporter de foot imbibé de bière et qui beugle son fanatisme dans les tribunes.

Il est absurde, inconvenant, irrespectueux et même parfaitement paradoxal d’identifier le statut d’un individu valide ou invalide en fonction d’un critère professionnel et même en fonction de la capacité qu’il a à assumer des tâches sociales.

Il existe pour moi un nombre élevé d’individus considérés comme « valides » et qui sont pourtant dans leur vie quotidienne parfaitement « invalides ». Le critère d’intégration professionnelle n’est que le reflet d’une société matérialiste qui n’a pas d’autres valeurs que celui de la monétisation des individus.

"Tu fais quoi dans la vie ?" « Combien gagnes-tu ? » et « Quel est ton apport économique à la société ? » sont les  constantes à partir desquelles la valeur apportée de l’individu sera établie.

 

Quel devrait-être dès lors le cadre identifiant la « validité » de l’individu :

*l’usage du potentiel humain : physique, intellectuel, émotionnel, philosophique, existentiel, c'est-à-dire dans les actes, dans les paroles et dans les pensées et non uniquement dans un cadre « financier »

* l’analyse individuelle des effets de cette exploitation du potentiel

*l’analyse commune des effets de cette exploitation du potentiel et les impacts sur l’ensemble du Vivant et non uniquement au regard de la valeur marchande.

 

Bien évidemment que la problématique matérielle doit être prise en compte et que l’accompagnement de la personne en situation de handicap mérite toute l’attention de la société dans sa dimension financière mais il convient dès lors de ne pas catégoriser l’individu dans une hiérarchisation fondée sur son « utilité » ou son "poids" envers la société.

La notion « d’assistance » porte en elle une connotation négative et impacte psychologiquement les personnes concernées. Il est douloureux de sentir sur soi des regards indifférents, tout autant que discriminatoires ou compatissants.

Il n’y a que l’empathie qui doive être appliquée, c'est-à-dire l’accueil intégral de la personne, non pas comme un individu handicapé mais portant une singularité qui n’est en rien une forme identitaire.

C’est là que la notion de personne valide ou invalide prend forme à mes yeux.

Un individu possédant l’intégralité de son potentiel physique et intellectuel et ne cherchant pas en user au mieux et non seulement selon les besoins dictés par la vie sociale est à mes yeux une personne « invalide ». Il ne s’agit pas pour autant de vouloir atteindre les performances physiques d’athlètes de haut niveau ni de vouloir contredire les thèses des scientifiques les plus pointus mais juste de prendre conscience que l’habitude sociale (métro, boulot, dodo…) et que toutes les contingences liées à notre intégration  en tant que « citoyen » ne représentent pas l’intégralité de l’individu mais juste un rôle octroyé par la société tenue par des individus à la morale déficiente et qui usent de leur pouvoir pour s’octroyer des privilèges.  

Tout le problème vient par conséquent des « valeurs éducatives » transmises par cette « société » qu’elles soient familiales, historiques, politiques, économiques, philosophiques, médiatiques.

On voit donc que nos sociétés occidentales et en général matérialistes placent la valeur de l’individu dans un registre économique et que par conséquent les personnes dites en situation de handicap et ayant besoin d’une « assistance »   n’ont pas les mêmes reconnaissances sociales.

 

J’ai connu provisoirement la perte de l’intégrité physique. Je sais à quel point tout est rendu compliqué et combien des actes a priori anodins deviennent redoutablement complexes.  

Je sais aussi combien la force morale relève dès lors de son altitude la plus élevée… La désespérance souffle comme une brise qui ne prévient pas. Elle s’évapore ou rejaillit comme une entité totalement insoumise.

Sachant cela et dans l’impossibilité salvatrice d’oublier les épreuves traversées, je sais à quel point une personne en situation de handicap doit concentrer son énergie pour parvenir à ses fins.

Les personnes dites « valides » se contentent d’espérer que rien d’inattendu ne viendra se mettre en travers de leurs projets mais la personne qui doit porter le fardeau de limites ajoutées sait pour sa part qu’avant même de commencer, elle devra dépasser le souffle de cette désespérance.

C’est là que je vois dans les actes de la personne dite « invalide » ou « handicapée » une forme de performance morale qui relève, non pas du handicap mais bien de l’exemplarité.

A contrario, l’habitude flasque et délétère de l’individu valide qui se contente d’exister dans une attitude repue et inerte relève à mes yeux d’un abandon de soi lui conférant un statut « d’handicapé volontaire par déficience acquise. »

Et le nombre d’individus pouvant être assimilés à ce statut « d’handicapé volontaire » dépasse l’entendement…

Abandon alimentaire, abandon de l’entretien physique, abandon intellectuel, abandon émotionnel, philosophique, culturel, abandon à toutes les formes reconnues d’activités sociales sans aucune réflexion réelle sur leurs valeurs, instauration d’une bulle égotique éliminant toute conscience de responsabilités envers l’ensemble du Vivant, absence de conscience empathique, l’altruisme n’ayant plus d’autre objectif que la reconnaissance identitaire, l’activisme social relevant de l’addiction et non d’un enrichissement partagé, l’inculture relevant de la norme et les résistants se voyant qualifiés d’intellectuels ou même de « complotistes »…

Toutes ces personnes « valides » qui s’agitent communément sur une scène sociale ne sont plus que des entités vidées de leur substance spirituelle et gavées en retour de produits à valeur ajoutée… Tous ces « handicapés volontaires par déficience acquise» qui regardent avec pitié ou mépris ou ignorent la personne « invalide » et qui ne réaliseront peut-être jamais à quel point leur engagement dans l’exploitation réelle du potentiel offert relève de l’insignifiance, que faudrait-il finalement pour qu’ils sortent de leur état de dépendance ?  

Car il s’agit bien d’une dépendance. C'est-à-dire une forme d’existence qui pour eux ne saurait être changée. N’y a-t-il pas dans cette fossilisation l’inverse de la notion de personne « valide » ?

Au regard de l’effort physique et moral, de la force d'acceptation, de l'abnégation, de la lutte constante entre la désespérance et la volonté, la personne, par exemple, qui ne peut marcher et se déplace en fauteuil roulant est à mes yeux bien plus valide que celui qui dispose de l’usage de ses jambes et prend l’ascenseur pour monter d’un étage. Des millions d’exemples sont envisageables. Ces usagers des super marchés qui vont chercher pendant dix minutes une place de parking aux abords de l'entrée du magasin quand il y en a des dizaines disponibles un peu plus loin...Ou même se garer sur la place réservée aux personnes à mobilité réduite... Comme s'ils allaient porter leur caddy sur leur dos...Comme s'ils n'avaient plus la posibilité de marcher avec un sac de courses.

Des handicapés par abandon, par lâcheté, par imitation, par molesse, des individus qui ne savent même pas qu'ils jouissent à chaque instant d'un miracle, d'une offrande qui ne s'explique même pas, que la métaphysique explore, que la science décortique : la vie.   

Il convient donc de chercher la cause de cet abandon de soi et de l’acceptation du statut d’handicapé volontaire. Et de trouver ensuite le moyen d’inverser ce phénomène dégénératif.

Premier constat :

*Chacun est responsable de cette quête. Il ne convient pas de chercher un gourou, une méthode, une école, une recette mais d’entrer uniquement dans l’observation constante des actes, des paroles et des pensées.

Deuxième constat :

*Prendre conscience qu’il vaut bien mieux s’engager dans une exploitation volontaire, réfléchie, lucide et générale que d’exploser en vol sous l’effet d’un missile…Et les cieux se remplissent...

Aujourd’hui, personne n’est capable, objectivement, de présager des années à venir. Sur un plan social, économique, conflictuel, écologique, environnemental, politique, rien, aucune analyse, aucune projection ne peut s’attribuer l’étendard de la vérité.  

Et ce que j’en dis n’est d’ailleurs en soi que l’élucubration de mon esprit.

 

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