"LE DÉSERT DES BARBARES" (3)

Il y a plusieurs années, j'avais écrit un texte sur le silence. Depuis longtemps déjà, j'avais imaginé qu'il faudrait que  l'humanité entende hurler dans ses oreilles le cri de la Terre, le cri de toutes les souffrances. Finalement, je réalise en reprenant l'écriture de ce roman que rien de ce que j'ai écrit ne disparaît jamais de ma mémoire et c'est fascinant, non pas pour les capacités de ma mémoire (elle n'est aucunement infaillible et l'âge n'arrange rien)  mais pour l'impact que ça a en moi. Rien ne se perd, tout se transforme. 

 

Ce silence.

 

LE DESERT DES BARBARES

 

EXTRAIT ; page 136 à 141

 

Après avoir récupéré les affaires dans le véhicule de Tim, ils prirent la route du chalet.

« De quoi tu voulais me parler, Francis ?

- Pas ici, pas maintenant. Là-haut, je te raconterai. Promis.

- T’en as vraiment lourd sur la caboche.

- Oui. Plus que que tu penses encore. Parle moi de tes recherches, Francis. Vraiment, ça m’intéresse.

- OK. »

Un moment de silence.

Francis était soulagé d’avoir détourné l’esprit de Tim de la révélation qu’il attendait. Tout en sachant très bien qu’au chalet, le malaise serait encore plus puissant. Réduire la distance kilométrique amplifiait la douleur en lui. C’était comme s’approcher inexorablement d’un gouffre, à pleine vitesse, avec l’impossibilité de s’arrêter.

« Nous sommes la Terre et la Terre est ce que nous sommes, reprit Tim, avec une voix déterminée, une intonation appuyée.

- Qu’est-ce que tu veux dire ?

- Tant qu’il y a aura l’idée d’un ministère de l’environnement, quel que soit son nom, c’est que les humains n’auront toujours rien compris. Il n’y a pas nous d’un côté et la Terre de l’autre. Il y a nous, Terre et humains, dans une même entité, englobée par la galaxie, elle-même englobée par l’Univers. Et tout ça forme un tout. Les humains exploitent la Terre sans aucune modération parce que les humains s’exploitent eux-mêmes sans aucune modération depuis des siècles mais maintenant la dégradation spirituelle des humains a des effets sur la vie spirituelle de la Terre.

- La vie spirituelle de la Terre ? reprit Francis, dubitatif.

- Je t’ai dit il y a quelques temps que mes travaux personnels n’entrent pas dans la logique cartésienne et dans le cadre extrêmement étroit de l’esprit formaté des humains. Je suis au-delà. Est-ce que tu veux vraiment que je continue ?

- Oui, Tim, je t’écoute, désolé, je ne t’interromps plus.

- La Terre est un être vivant, les anciens grecs l’appelaient Gaïa. Elle est dotée d’ondes, des vibrations, une fréquence électromagnétique, imagine des vagues qui enveloppent la planète, des vagues de pulsations, on ne les voit pas mais on sait les enregistrer, c’est ça la résonance de Schuman dont je t’avais parlé. C’est le nom du scientifique qui les a identifiées. Ça date des années 1960. »

Tim était parti dans son univers, Francis le sentait, un débit mesuré mais une voix affirmée, un esprit délié, une parfaite connaissance de son sujet. Il émanait de lui un plaisir évident, une forme de joie profonde qui le transformait et le rendait passionnant. Il rappelait à Francis un professeur d’université qu’il avait beaucoup apprécié.

« La Terre émet des ondes et notre cerveau entre en résonance avec ces ondes. Les humains sont des antennes cosmo-telluriques. Les animaux également et les plantes. Tout ce qui est animé par la vie. Nous sommes tous dans un état de perception des phénomènes électro-magnétiques de la Terre. Le cerveau, lorsqu’il est en mode d’ondes alpha, est particulièrement réceptif. Pendant la méditation par exemple. Ou dans l’usage de drogues pour d’autres. Moi, par exemple, quand je n’arrive pas à méditer. Tout ça se passe dans l’ionosphère et bien que l'existence de la résonance de Schumann soit un fait scientifique établi, il y a très peu de scientifiques qui sont conscients de l'importance de cette fréquence mais ça n’a rien d’étonnant. Le développement de cette connaissance balayerait une bonne partie de l’industrie pharmaceutique. C’est toujours pareil. On ne trouve que ce qu’on cherche et pas grand-monde n’explore cet espace parce que financièrement, ça ne serait pas rentable et ça contesterait très fortement l’hégémonie de la médecine allopathique. Ces découvertes, reprises par d’autres scientifiques, c’était en 1979. Tu imagines le temps perdu. Et ça n’est pas parce que ça ne tenait pas debout mais uniquement parce qu’il n’y a pas de subventions pour des études qui ne rapporteraient pas dix fois ce qu’elles ont coûté.

- Et donc, toi, tu as repris tout ça ?

- Oui, mais sans en parler. Je profite de mon job. Le gouvernement met à ma disposition tout ce que je demande. Je leur file ce qui les intéresse et je garde le reste.

- Bon, et c’est quoi le problème avec cette résonance ?

- Tu as entendu parler des orages dernièrement ?

- Oui et j’en ai même connu certains, des phénomènes surpuissants.

- Pas grand-chose puisque tu es toujours en vie.

- Ah, oui, d’accord. Et donc ?

- Depuis plusieurs mois la recrudescence des orages et leur ampleur est reconnue par tous les organismes chargés de les enregistrer. Partout sur la planète et plus étrange encore à des périodes inhabituelles. L’ionosphère se charge de l’énergie propagée par les éclairs. Le niveau vibratoire s’amplifie. La résonance n’est plus de 7,83 hertz mais aux environs de 30. Les scientifiques qui bossent là-dessus ont des explications rationnelles. Moi, j’en ai une autre. Mais il faut que je t’explique en détail le phénomène pour que tu comprennes bien mon hypothèse. 

- Ah, parce que là, tu n’as pas encore expliqué ?

- T’es un marrant, Francis. J’ai à peine commencé. Tu crois peut-être que je vais te résumer dix ans de mes recherches en trois phrases ?

- Ouais, évidemment. Vas-y, je t’écoute. »

La route était déserte. Francis conduisait avec application mais l’esprit captivé par les paroles de Tim.

 « Il y a des milliers d’orages à chaque instant sur la planète. Ils produisent des dizaines d’éclairs par seconde. Chacune de ces décharges électriques crée des ondes qui se combinent et s’amplifient, donnant naissance à la résonance de Schumann. On la mesure en continu dans plusieurs stations. Les Russes s’y intéressent depuis plusieurs décennies. La NASA également. Un problème qui concernent les voyages dans l’espace. Il existe une variation normale de plus ou moins 0.5 Hertz non significative ainsi que des pics au courant d’une journée. Hans Berger, l’inventeur de l’électroencéphalogramme, découvre et nomme les ondes alpha, en mesurant l’activité électrique du cerveau. Ces ondes, qui correspondent à un état éveillé, calme et détendu, se situent dans la fourchette de fréquence de 8 à 12 Hz, en quasi osmose avec les mesures de la résonance de Schumann. La découverte ne concerne pas que l’humain mais l’ensemble des mammifères. Et peut-être d’autres êtres vivants. On n’a pas encore assez de connaissances. En tout cas, l’hypothèse d’une fréquence essentielle à l’apparition et au maintien de la vie, a été posée. »

Tim ne s’arrêta quasiment pas. Trois heures de route. ADN, niveau de fréquences vibratoires, atomes, particules, univers, champs électromagnétiques, analyse de l’ionosphère, utilisation de la résonance en climatologie terrestre et spatiale.

Francis ignorait tout de ces connaissances scientifiques et il s’amusait intérieurement du déferlement de paroles de Tim. De temps en temps, il demanda une explication supplémentaire car il avait rapidement réalisé que tout s’emboîtait, que chaque élément dépendait d’un autre, qu’il n’était possible de suivre qu’à partir du moment où aucune étape n’était occultée ou restée incomprise.

Il sentait combien Tim se réjouissait de son intérêt.

« Mais bon, tout ça, c’est l’état des lieux des connaissances actuelles mais ça ne va pas assez loin pour moi. Toujours les problèmes des scientifiques. Ils avancent à petits pas et décident d’envisager le pas suivant qu’à partir du moment où ils ont très fortement ancré leurs connaissances. Ils n’avancent jamais dans un équilibre précaire.

- Heureusement, non ? Tu n’es pas d’accord avec cette façon de travailler ? C’est un gage de sérieux pour moi.

- Oui, je suis d’accord mais on est dans un état d’urgence et l’urgence appelle des méthodes plus radicales.

- Et c’est quoi ton idée alors ?

- Nous sommes la Terre et la Terre est ce que nous sommes.

- Oui, tu l’as dit tout à l’heure mais il faut que tu m’expliques.

- Nous sommes un Tout, une seule entité. Toi, moi, les autres, tout ce qui vit, les animaux, les plantes, nous sommes des formes matérielles de l’énergie. Et cette énergie est en nous. La Terre est un être vivant, elle aussi. Pour beaucoup, la Terre nous influence, la lune, le magnétisme, l’atmosphère, la lumière, tous les phénomènes naturels terrestres ont un impact sur nous, les humains et sur tout ce qui vit.

- Oui, je n’y connais pas grand-chose mais ça me semble évident.

- D’accord mais si tu considères que tout ce qui vit est intrinsèquement lié, que tout ce qui vit expérimente exactement les mêmes phénomènes, à l’échelle de son état matériel, de sa dimension, de son activité, de ses interrelations avec l’ensemble du vivant, alors imagine l’humanité comme une entité unique, libère-toi de toutes les dissemblances de couleurs, de langues, de cultures, pense uniquement à une masse unique, celle de tous les humains.

- Oui, OK, et alors ?

- Puisque la Terre est un être vivant, elle est susceptible, elle aussi, d’être impactée, spirituellement, par le comportement de cette masse humaine, prise dans son entièreté.

- Tu veux dire que le bordel actuel dans l’humanité a un effet néfaste sur la Terre elle-même ?

- Voilà, c’est ça. La Terre reproduit ce que nous sommes, à son échelle. Non pas ce que nous sommes, en tant qu’individus esseulés mais en tant que masse indissociable.

- L’épidémie de choléra, le Hum, les attentats, les conflits, les destructions, tout ça serait un ensemble ?

- Oui, Francis. Tout ça est un ensemble avec les actes de l’humanité elle-même et celle de la Terre, une forme de partenariat spirituel dévastateur. Il n’y a pas d’un côté l’environnement et l’humanité, pas plus qu’il n’y a d’un côté la Terre et de l’autre cette humanité. Tout fonctionne dans une totale interconnexion. Et c’est la source même du dérèglement climatique, de l’émergence d’épidémie et maintenant de ce phénomène acoustique qui rend fou. L’humanité est spirituellement pervertie par des mouvements de pensées destructeurs, un égocentrisme qui l’a totalement persuadée qu’elle était hors du monde, profitant de la planète sans lui attacher d’autres intérêts que le développement de son pouvoir, de son confort, de sa richesse, de son hégémonie. Le chaos actuel déclenché par je ne sais qui n’est que la suite logique de cette folie, à une échelle que personne n’aurait imaginée.

- Et la Terre suit le mouvement, c’est ça ?

- Exactement. La résonance de Schuman n’est plus équilibrée. L’ionosphère est contaminée par la perversion de l’humanité entière. On sait depuis longtemps que l’atmosphère est polluée par des particules chimiques. Une pollution matérielle. Désormais, c’est une pollution électromagnétique mais elle n’est, elle même, que l’effet physique d’un effondrement spirituel à l’échelle de la planète toute entière.

- Mais beaucoup de gens se comportent de façon respectueuse avec la planète, je ne peux pas croire que tout le monde est irresponsable. Il y a forcément des individus qui sont engagés dans une voie spirituelle. Je n’en fais pas partie, d’ailleurs, soit dit en passant. Je ne me suis jamais intéressé à tout ça.

- Oui, il y en a mais ils ne représentent qu’une toute petite frange de la population totale. Essaie d’imaginer le nombre d’individus dont le seul objectif de vie est d’ordre matériel, une maison, une ou deux voitures, la consommation, les voyages, la mode, les gadgets technologiques, toujours plus de nouveautés, une fête permanente, effrénée. Je te parle de milliards d’individus. Et ceux qui n’ont pas accès à ce mode de vie sont prêts à tout pour y accéder. C’est le modèle, la référence, l’objectif suprême.»

La passion de Francis pour les grosses cylindrées, les femmes, les fêtes, le poker, les voyages exotiques, l’argent… Il ne pouvait contester l’analyse de Tim. Ni pour lui, ni pour toutes les connaissances et amis qu’il avait en France. Et au vu du développement économique de la Nouvelle-Zélande et du modernisme des villes, il en était de même ici. Tout le monde courait dans la même direction. Alors, oui, il était acceptable d’envisager l’hypothèse que cette masse émettait quelque chose, une forme de vibration, de fréquence, des ondes. Il ne savait pas l’exprimer. Aussi étranges que puissent paraître les propos de Tim, il n’avait aucune donnée incontestable à lui opposer. Il se dit que c’était peut-être justement la particularité de la dimension spirituelle. Tout et n’importe quoi pouvait y être développé. Rien n’était vérifiable. Et il admit aussitôt que la conclusion était trop simpliste et qu’il aurait déjà fallu posséder davantage de connaissances dans le domaine pour pouvoir argumenter. Devenait-il dès lors une proie idéale pour des individus manipulateurs, des individus illuminés possédant une dialectique capable d’envelopper leurs théories fumeuses dans des discours convaincants ? Tim était-il un scientifique illuminé et lui un béotien crédule ou Tim était-il totalement lucide, un précurseur et lui un auditeur privilégié d’une découverte majeure ? La Terre et l’humanité intrinsèquement liées dans une direction identique. Et que faudrait-il pour inverser le phénomène ?

« Donc, pour toi, Tim, le phénomène acoustique du Hum, c’est un dérèglement de l’ionosphère et de la résonance de Schuman ?

- Non, c’est un dérèglement simultané de l’humanité et de la Terre, c’est ça qu’il faut comprendre, Francis. Tout est lié. Ce qui se passe dans l’ionosphère n’est qu’une conséquence.

- Et c’est quoi alors ce bruit qui rend fou ? Je veux dire, techniquement parlant.

- C’est une souffrance, un cri à l’échelle de la planète, la masse humaine et la Terre, un cri qui va s’étendre, qui va toucher de plus en plus de gens, indifféremment, n’importe qui.

- On peut donc être atteint, toi et moi ?

- Oui, peut-être, même si, d’après ce que j’ai entendu, les cas semblent concentrés dans les zones urbaines. Ce qui est normal, après tout.

- Les lieux les plus « hors sol », c’est ça ?

- Oui, c’est comme ça que je le vois. Les mégapoles, tu sais ce que ça représente comme émissions polluantes ? Je ne te parle pas que des gaz et polluants atmosphériques mais également de tout ce qui concerne les ondes. Les villes sont devenues des zones de concentration d’ondes. Les cerveaux humains dans cette mélasse sont bombardés. Les ondes alpha, tu peux tirer un trait dessus.

- C’est quand on est détendu, c’est ça ?

- Oui, disons, dans un état de lucidité sereine. C’est pas une phase d’endormissement mais de plénitude. Va trouver des gens dans cet état-là en pleine journée, dans l’agitation d’une ville. Et je ne parle pas que de l’agitation physique des humains mais de celle des ondes qui les enveloppent. Tu connais le nombre de burn-out ou de dépressions dans les zones urbaines, l’intensité du stress liée à un mode de vie d’où est exclu toute sérénité, tout apaisement, autre que quelques récréations dans des centres de remise en forme, de yoga, de bien-être. Foutaises tout ça. Ce ne sont que des récréations comme celles des gamins à l’école. Mais le stress est toujours là et ces récréations ne sont que des paravents, des marchandisations de la souffrance spirituelle des individus. Tout ça est un énorme marché au service de la machine capitaliste. Il faut sauver le soldat Ryan, c’est à dire l’employé, l’ouvrier, l’ingénieur, tous les individus qui font tourner le moteur.

- Bon, ok, mais tu ne m’as toujours pas dit ce que c’est ce Hum.

- Si, je te l’ai dit mais ça ne rentre pas dans ta tête parce que, profondément pour toi, ça ne tient pas la route. C’est un cri, une souffrance. Celle de la masse humaine associée à celle de la planète. L’humanité est folle, la Terre suit le mouvement. Nous sommes la Terre et le Terre est ce que nous sommes. Tu comprends maintenant ? »

Silence.

« Nous ne sommes qu’un, non pas uniquement en tant qu’individus dans la masse mais un avec la Terre, elle-même.

- Voilà, Francis, c’est ça. Et donc, désormais, au vu de tout ce qui se passe sur la planète, on est qu’au début de ce que la Terre est susceptible de déclencher pour accompagner l’humanité.

- Et ce Hum, en montant au chalet, on s’en met à l’abri ?

- Si tu veux être à l’abri, c’est à l’intérieur de toi que tu trouveras le refuge.

- Comment ça ?

- La paix. Trouve la paix. »

Il s’en sentit incapable, à peine la phrase de Tim achevée. La paix. Avec ce qu’il avait fait, avec tout ce mal, toute cette souffrance, cette honte qui le rongeait.

« Tu es en paix, toi, Tim ?

- Non, absolument pas. Mais j’en ai conscience et je travaille sur moi pour régler le problème. Ce qui n’est pas le cas de millions d’individus. Les gens sont endormis, spirituellement parlant.

- Et pourquoi, tu n’es pas en paix ?

- Je te le dirai un jour. Peut-être. »

Tim aussi avait un secret. Et de le découvrir, Francis se sentit réconforté. Partager les secrets les plus lourds peut-il rapprocher deux êtres ?

 

 

 

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