JARWAL, TOME 3

Jarwal, Gwendoline et Léontine suivaient leurs guides en s’amusant de leurs sauts de cabris. Une insouciance joyeuse qui les libérait de leurs inquiétudes. Ils étaient partis à l’aube, emportant des réserves de fruits, des céréales, des légumes du potager et deux outres remplies d’eau fraîche. Ils quittèrent les derniers grands arbres et s’engagèrent dans les pentes herbeuses. L’air se fit moins lourd, des nuages translucides erraient sur les flancs des montagnes, le soleil les dispersait sans heurts, juste une évaporation délicate qui les obligeait à monter vers les cimes, à délaisser les flancs gorgés de rosée. Un silence apaisant qui contrastait avec le tintamarre des oiseaux et des singes hurleurs peuplant les frondaisons.

Jarwal se laissait guider. Gwendoline était heureuse de retrouver dans le pas de son aimé une détermination renaissante. Leurs nouveaux compagnons avaient ressenti l’amour que Jarwal éprouvait pour elle et ce bonheur la gonflait de forces. Elle aurait pu monter jusqu’aux neiges éternelles qu’elle apercevait au loin.

« Il n’y a personne dans le village, annonça un des Maruamaquas, un amalgame de feuilles, de mousses et de champignons, campés sur deux jambes noueuses et affublés d’une houppette hirsute.

-Comment le sais-tu ? demanda Jarwal.

-Il n’y a pas d’amour dans l’air. Et quand on approche d’un camp Kogis, c’est toujours ce qu’on ressent en premier, et de très loin. »

 

Il ne se trompait pas. Le camp était bien désert. La troupe erra au hasard des maisons. Jarwal passa près d’une cabane sans fenêtre, un rectangle grossièrement assemblé, juste doté d’une porte entrouverte, comme une geôle fracturée. Une impression désagréable, comme un souvenir lointain et douloureux.

Gwendoline le rejoignit au milieu de la place.

« C’est ta musette mon aimé. Elle était suspendue dans une hutte.»

Elle tenait un sac de toile.

« C’est moi qui l’ai faite, je la reconnais bien. Et il y a tes petits sacs de graines à l’intérieur.

-Pourquoi faire des graines ?

-Ce sont les préparations que tu as faites avant de venir ici. Tu m’as parlé d’une préparation qui permettait d’accélérer la pousse de n’importe quelle plante à partir de tout ce qui est vivant. Je me souviens très bien de cette discussion.

-Tu as bien de la chance, répliqua le lutin, désabusé.

-Nous allons retrouver les Kogis, Jarwal. Et ils nous aideront, lança aussitôt Gwendoline. Et nos petits amis sont là aussi. »

Elle ne voulait plus de sa détresse, elle ne voulait plus de cet abandon désespérant.

« Bon, chers amis, les Kogis sont plus hauts dans la montagne, ils ont une mine d’or au pied des montagnes.

-C’est là que les Espagnols doivent les retenir, ajouta Jarwal.

-Et c’est là-haut également que sont montés les autres hommes qui les poursuivent. Nous avons trouvé des traces très nombreuses dans l’herbe, des pas d’hommes qui écrasent tout, vraiment facile à suivre. Jamais les Kogis ne marcheraient de cette façon.

-Vous pouvez nous guider ? demanda Gwendoline.

-Bien entendu ! Cela fait bien longtemps que nous ne sommes pas allés ressentir tout cet amour que les Kogis offrent à la Terre Mère. »

 

Ils quittèrent le village et s’engagèrent sur la piste montante. Les Maruamaquas se montraient toujours aussi volubiles et joyeux, discutant entre eux, alternant les taquineries et les embrassades, se transformant soudainement en oiseaux pour enchaîner des acrobaties ou en grenouilles jouant à saute-moutons. Leur joie de vivre semblait inépuisable. Et toujours ces yeux éblouissants comme des lanternes.

Jarwal profita d’un intermède dans leur exubérance.

« Que savez-vous des Kogis exactement ?

-Ils sont comme nous, ils savent que la Terre est un être vivant. Les montagnes sont la structure ou le squelette comme vous dites, le vent est le système respiratoire, l’eau est le sang, la végétation est un système pileux qui favorise la transpiration, c’est aussi l’organe de la respiration, la terre est l’élément qui permet l’échange nutritif, tout ce qui vit est fondé sur le même fonctionnement. Nous ne sommes que des formes répondant à un système identique. Les Kogis ont une vision très complexe de la Nature. L’équilibre de leur clan dépend de celui de la Nature. Leur savoir n’a qu’un objectif, c’est celui de maintenir l’équilibre entre les forces créatrices et les forces destructrices des êtres humains. C’est par la juste pensée que peut s’établir l’osmose entre la Terre Mère et les êtres humains. Ils aiment méditer, comme nous.

-Quand on vous voit vivre, on a du mal à penser que vous aimez méditer, s’amusa Jarwal.

-Une vision très restrictive, cher lutin. Encore une fois, tu te contentes d’une activité visible. Mais que sais-tu de notre vie intérieure, que sais-tu de notre vie lorsque nous réintégrons le corps de notre Mère Terre?

-Excuse-moi, compagnon, tu as raison, je manque de discernement et je pose trop vite des conclusions partielles.

-Il en est de même avec les hommes blancs qui pourchassent les Kogis. De ce que nous savons, ils les considèrent comme des sauvages, des primitifs, juste parce que leur intérêt spirituel est bien plus élevé que leurs intérêts matériels. Les Kogis ne cherchent pas à posséder des biens extérieurs mais à bien posséder leur richesse intérieure. Les envahisseurs ne s’appartiennent pas eux-mêmes en courant ainsi et ils vivent en dehors d’eux-mêmes étant donné qu’ils ne voient que les éléments extérieurs qui les entourent et qu’ils veulent posséder. Ils se nourrissent des émotions chocs alors que les Kogis vénèrent l’émotion contemplative.

-De quoi s’agit-il ? demanda Gwendoline, fascinée par les paroles de ces petits êtres.

-L’émotion choc consiste à se laisser conduire par une multitude successive d’émotions fortes. A peine finie, cette émotion forte laisse un grand vide et l’individu s’efforce aussitôt de la remplacer par une autre. Ce qui manque à cette expérience, c’est le recul lié à la contemplation, un regard intérieur qui permet d’analyser ce qui peut être compris de cette expérience. Tout cela implique un temps de recueillement. Les Kogis se recueillent souvent. La Terre est un temple accueillant pour qui veut bien y entrer. Spirituellement. Les Kogis connaissent les dangers de ce que nous appelons la pensée émotionnelle. La pensée émotionnelle est un assemblage de deux entités : la pensée et l’émotion qu’elle génère. Dès qu’une émotion vient se greffer, la pensée n’est plus maîtrisée, elle n’est plus observée, elle est prise dans un tourbillon de colère, de frustration, d’envie, de jalousie, d’euphorie, d’espoir, d’attente, d’illusion…Ça n’est plus la réalité mais l’interprétation de la réalité par une pensée influencée par une émotion. La pensée émotionnelle se nourrit de la succession des émotions choc. Si vous préférez, les émotions choc finissent par constituer une existence uniquement soumise à la pensée émotionnelle. Il n’y a plus aucun discernement mais un aveuglement produit par les mirages éblouissants que les egos avides fabriquent eux-mêmes. Tout cela est très complexe et c’est pour cela que les Kogis prennent beaucoup de temps pour prendre une décision. Ils veulent être certains que les émotions ne sont pas venues perturber la qualité des pensées et des réflexions. »

JAR

blog

Ajouter un commentaire

Code incorrect ! Essayez à nouveau