L'oubli et le pardon.

LE PARDON ou L’OUBLI.

 

Une réflexion associée à l’idée que nos parcours de vie sont inévitablement alourdis par des évènements traumatisants et que nous les portons comme des fardeaux éternels.

Par quoi faut-il passer pour s’en libérer ?

Le pardon ?

L’oubli ?

Ou un autre « travail » ?

J’ai connu des expériences douloureuses. J’en ai terriblement souffert. Elles sont toutes reliées, imbriquées, elles se sont toutes nourries les unes les autres, comme un enchaînement imparable, une condamnation inéluctable. Comme si le premier drame avait créé en moi une route que je ne pouvais que suivre. Je sais aujourd’hui qu’il n’en était rien, qu’il ne s’agissait pas d’une condamnation mais de cette fameuse identification à laquelle le mental s’accroche parce qu’il s’agit pour lui d’un cheminement connu.

J’avais seize ans. J’ai découvert avec une violence extrême le monde de l’hôpital, de la souffrance, de la détresse, de la mort. Je veillais mon frère, cliniquement mort. Trois mois de calvaire. Et puis des mois de doutes, de peurs, d’espoir, de rémissions, de luttes, d’avancées, de progrès...

Un élément déclencheur, lui-même nourri par l’enfance, l’adolescence, les relations familiales, les questionnements existentiels. Mon engagement auprès de mon frère était généré par l’image que j’avais de moi et que les autres propageaient, entretenaient… Un garçon fragile, maladif, hyper sensible, timoré, introverti.

L’hôpital s’est révélé une opportunité. Découvrir ce que je portais au plus profond, briser cette image pesante, sortir de ce carcan, de cette identification de l’enfant chétif. Mais je ne l’ai pas compris à cette époque, rien n’était conscient. J’étais juste entré en lutte. Pour mon frère mais bien aussi pour moi… Je ne l’ai compris que bien plus tard.

Peu de choses sont conscientes d’ailleurs, sur le moment, tout au long de notre existence et encore moins à l’adolescence.

 

Je n’ai rien oublié de cette époque. Je n’ai jamais essayé d’oublier d’ailleurs, ni même d’entretenir les souvenirs. Ils étaient là et il a fallu que j’apprenne à vivre avec. Tout le problème vient de l’intérêt qu’on leur porte. Là encore, il s’agit d’identification. Comme si ce passé, aussi violent soit-il, reste ancré en nous, comme une teigne. Il faut comprendre ce fonctionnement pour s’en défaire.  

Je ne l’avais pas compris et j’étais tombé dans un autre rôle.

 

Je ne pense pas que l’oubli nous appartienne. Il me semble néfaste de vouloir y imposer une quelconque volonté. Lorsqu’un arbre perd une de ses branches sous le poids de la neige ou les effets d’une tempête, il ne cesse pas pour autant de grandir. Il cicatrise la plaie et continue sa progression vers la lumière. Aucun arbre ne reste figé sur la douleur, aucun arbre ne dévie sa croissance pour rester fixé sur cette plaie. On n’a jamais vu la cime d’un arbre effectuer une courbe pour se pencher sur la marque d’un traumatisme. L’arbre est porté par la Vie. Et la Vie n’a que faire des blocages. On en voit de ces arbres dont la croissance est déviée par un accident de parcours mais elle n’est pas arrêtée.

On parle chez les humains de « sidération ». Et bien, nous devrions apprendre à vivre comme les arbres.

Quand on essaie d’oublier, on doit identifier et réactiver ce qu’on cherche à oublier et dès lors on le réinstalle… Fonctionnement d’humain… Un piège intraitable qu’on se fabrique.

 

Nous ne pouvons pas oublier volontairement. Mais nous pouvons laisser l’oubli s’installer.

Il est de toute façon une autre leçon à saisir dans le comportement des arbres. Demandez leur ce qu’ils ont fait hier et vous les entendrez rire.

Ce Temps qui nous obsède est une aberration psychologique, une damnation si nous n’y prêtons pas garde.

La question même de l’oubli est une insulte à la Vie. La Vie n’a pas de temps. Elle est. Lorsque nous nous accrochons à des souvenirs ou lorsque nous en souffrons, nous nous retirons de la Vie pour nous complaire ou nous faire souffrir de nos « conditions de vie ».

J’aurais pu mourir à petit feu dans les traumatismes de ma vie si j’avais continué à « penser » que ces évènements ou ces conditions rencontrées au fil du temps représentaient la Vie elle-même. Une effroyable erreur dans laquelle j’ai longtemps erré.

J’identifie trois voies dans l’existence. Elles sont représentées par une balance à plateau. Dans un plateau viennent s’accumuler les évènements favorables, ceux qui nous comblent de bonheur. A l’opposé se concentrent les évènements douloureux. L’individu inconscient dépense une énergie considérable pour tenter de maintenir l’équilibre. Il en va des évènements qui se sont réellement produits mais également de ceux qui entrent dans la dimension du fantasme. Parfois, seuls les fantasmes parviennent à remplir le plateau des évènements positifs… On entre dans le domaine de l’illusion. Et c’est effroyablement destructeur, une addiction redoutable.

On voit même des actes qui n’existent pas pour eux-mêmes mais pour un éventuel objectif à atteindre, une chimère ou un projet tout à fait honorable mais dont la projection temporelle va venir consommer à elle toute seule une énorme énergie. Jusqu’à faire courir le risque que le projet échoue. Et l’individu verra le plateau des évènements négatifs pencher fortement alors que ce projet était destiné à l’origine à venir charger le plateau des évènements positifs.

Tout ça ne signifie pas qu’on doive abandonner tout projet mais qu’il convient de ne pas y apporter autre chose que la réalité.

Il en est de même avec les souvenirs.

Ils n’ont aucune autre existence que celle qu’on veut bien leur accorder.

Si on parvient à laisser l’oubli s’installer et non à vouloir qu’il s’installe, on entre dans la voie du Milieu. L’acceptation.  Pas question de laisser-aller ou d’abandon. Il s’agit d’une voie éminemment difficile et qui réclame une totale exigence. En Occident, l’acceptation, tout comme le fatalisme ou le lâcher-prise, sont des notions négatives. Totale incompréhension de ce qu’elles représentent.

L’individu qui souhaite se libérer de l’alternance des deux plateaux de la balance, de ce gaspillage énergétique constant, de cette accumulation d’illusions, se doit d’œuvrer en pleine conscience.

 

Il ne doit jamais l’oublier. C’est la seule chose existentielle qui mérite de ne pas l’être.

 

Qu’en est-il du pardon ?

Est-ce que je dois me pardonner d’avoir été inconscient de tout pendant si longtemps ? Il ne servirait à rien en tout cas que je me le reproche. Ca serait de nouveau un ancrage dans le Temps. Ce que j’ai été n’est plus, ce que je serai n’existe pas. Le pardon porte en lui une attache au passé. Etant donné que ce passé n’a aucune réalité, il m’est inutile de m’inquiéter sur un éventuel pardon à m’accorder.

De plus, les erreurs que j’ai commises m’ont amené là où je suis. Elles ont participé à mon chemin, elles l’ont balisé. Il est inutile de les renier, de les maudire, des les conspuer tout comme il est inutile d’honorer indéfiniment les réussites. Au risque d’entretenir les deux plateaux de la balance.

 

Ce que j’appelle, la Voie du Milieu, correspond pour moi à l’idée que la Vie a une intention. Et que la seule intention que je puisse tenter de maintenir est de comprendre ce que la Vie propose.

L’oubli ou le pardon entrent dans la même dimension que l’espoir ou le fantasme. Des illusions psychologiques qui n’ont rien à voir avec le phénomène de la Vie.

 

Pardonner aux autres est-il possible ?

C’est l’arbre encore qui donne la réponse. Il n’en veut pas à la tempête qui lui a cassé une branche. Il ne s’intéresse qu’à la lumière du jour. C’est la Vie qui l’emporte. La tempête est une épreuve qu’il a franchie et ressasser l’évènement ne ferait que prolonger la lutte alors qu’elle est terminée. Que ferait-il d’un fardeau quand il s’agit de grandir ? L’humain voit dans cette attitude un abandon, une lâcheté, une vengeance ignorée.

Il en oublie sa tâche.  Celle d’aller voir plus haut. C’est la Vie qu’il méprise et par conséquent lui-même.

Mon frère est mort et j’honore sa mémoire en bénissant la Vie.

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