Le sensationnel contre l'existentiel

La connaissance détachée du connaissant est une accumulation de données temporelles. Toutes les connaissances viennent du passé et sont transmises à l'individu. Mais sans l'exploration du connaissant, dans l'instant, toute accumulation de connaissances n'est qu'un fardeau dont on se charge. Bien entendu, l'agrégé de philosophie considérera qu'il a un très haut niveau de connaissances et c'est exact pour ce qui est de son domaine. Mais s'il s'identifie à cette connaissance, il ne sait plus rien de lui...

C'est bien là que se situe le problème de notre enseignement en France. Nous amenons les enfants à croire que leurs connaissances leur donnent forme.

C'est terrifiant d'imaginer l'ampleur de ce mensonge...

 

 Le problème majeur vient du fait que ceux qui pensent à ce que l'enfant devrait être n'ont pas nécessairement cherché à comprendre ce qu'ils sont eux-mêmes. C'est juste le mimétisme qui les guide. Un mimétisme social, éducatif, une mondialisation normative dans laquelle ils sont insérés.

Est-ce qu'ils ont cherché à identifier clairement ce qu'ils sont et leurs propres fonctionnements ? Comment peut-on considérer que la répétition des conditionnements suffit à être dans le Vrai ?

Un enseignant, digne de ce nom, devrait œuvrer à la révélation des êtres et non à leur intégration dans un mouvement de masse. Cette intégration se fera si l'individu lui-même, lorsqu'il en aura la capacité et la lucidité, décide que c'est la voie qui lui convient.

J'en ai connu tellement des enfants qui une fois adolescents, erraient dans les méandres des études supérieures sans savoir où ils allaient. Et d'autres qui étaient sortis de ce système parce que le système avait tout fait pour qu'ils s'en aillent...

Peut-on considérer dans ces cas-là, et ils sont innombrables, que l'enseignement a joué son rôle ?

Quel est ce rôle?

Qui est responsable ? La question essentielle.

Responsable et responsabilité, deux notions complémentaires.

Est responsable celui qui identifie les responsabilités qui lui incombent.

Je peux être responsable de mes actes et responsable de moi-même. Il ne s'agit pas de s'arrêter uniquement sur une responsabilité au regard d'une situation mais de joindre à cette observation l'enseignement que l'individu doit en retirer. Pourquoi est-ce que j'étais dans cette situation, comment y suis-je arrivé, quelles ont été les émotions qui m'ont fait perdre pied, pour quelles raisons est-ce que je me suis emballé, pour quelles raisons est-ce que j'ai perdu confiance ? La liste des observations à tenir est longue. 

C'est cela que l'enseignement doit proposer aux jeunes enfants. Tout ce qui est de l'ordre cognitif n'est pas une finalité mais un chemin et sur ce chemin se présentent les opportunités pour apprendre à se connaître.

Il s'agit fondamentalement de se connaître en usant de ce qu'il y a à connaître.

Alors, le buzz actuel sur les notes ou les zones éducatives prioritaires ou les rythmes scolaires et leurs innombrables inégalités et déficiences, tout ça reste du domaine du paravent. Il s'agit de focaliser le milieu enseignant et les familles sur des données qui coupent court à toutes réflexions de fond. Une main mise du sensationnel sur l'existentiel. Juste du bruit pour couvrir le vacarme intérieur des souffrances ignorées. 

Un des psychiatres que j'ai dû rencontrer s'étonnait du fait que je continue à souffrir de la situation des enfants alors que je n'ai pas de classe...C'est là tout le problème. Comme s'il était possible que j'arrête mes réflexions à mon vécu. Comme s'il était possible que j'efface de mes pensées tous les enfants uniquement parce que je n'en ai plus la charge. 

C'est très révélateur d'un système de pensées individualistes et c'est terrifiant qu'un psychiatre puisse me sortir une abomination pareille. 

Il faudrait donc que je reste indifférent au sort des milliers d'espèces animales et végétales en voie de disparition juste parce qu'elles ne font pas partie de ma vie quotidienne. Il faut que je m'occupe simplement de mon chien et des plantes de mon jardin. Il faudrait donc que la situation des peuples premiers me soit indifférent juste parce qu'ils ne font pas partie de ma famille ou de mes connaissances. Il faut que je m'occupe uniquement de mes proches. Il faudrait donc que je reste uniquement focalisé sur mon existence sans autres formes d'engagement que ceux pour lesquels mon statut de citoyen me destine. Un citoyen egotique, normalisé, identifié, statufié même...Mais surtout pas un individu empathique. 

Et si moi, dans ma position de reclus, je continue à éprouver un épouvantable sentiment de gâchis au regard des millions d'enfants concernés par cette "école"...Suis-je dans un état de confusion mentale ? Dois-je de toute urgence avaler des pilules roses ? 

Sans doute que ce psychiatre disait cela pour me soulager, pour mon "bien", pour que je parvienne à m'extraire de ces pensées récurrentes. Il ne comprend pas que c'est tout bonnement impossible. Il ne comprend pas qu'il est intolérable pour moi qu'un État puisse agir de la sorte, il ne comprend pas que je ne raisonne pas comme un enseignant en arrêt de travail mais comme un Humain qui a consacré trente ans de sa vie aux "Petits d'Hommes." Et je ne peux pas aller contre ce que j'ai été, je ne peux pas le renier, je ne peux pas bafouer quotidiennement les valeurs que j'ai toujours cherché à développer. 

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Commentaires (2)

Thierry
  • 1. Thierry | 20/12/2014
Hello Jean-Michel. Ton message tombe à pont nommé...Je fais le quatrième module de ma formation en ce moment et ce que tu me dis me conforte, malheureusement pour les enfants, dans mes choix. Plus rien ne m'étonne et rien ne s'arrangera, c'est fini. Quand je vois le travail sur soi que cette formation apporte, tout ce qui est révélé, mis à jour et "guéri", toute cette analyse nécessaire pour pouvoir aller ensuite vers des patients, et bien, je me dis cent fois par jour qu'il est absolument inconcevable que ce que j'apprends là ne soit pas obligatoirement fait par les futurs enseignants et ensuite tout au long de leur vie...Mettre face à des enfants, en mission d'enseignement, d'éducation, d'accompagnement, des adultes qui n'ont pas réglé en eux des traumatismes de leur vie, qui n'ont pas acquis les connaissances pour comprendre les enfants, dans une dimension existentielle et non uniquement cognitive, c'est inévitablement un désastre...Comme maintenant, l'Etat fait entrer dans l'enceinte de l'école de nouveaux "adultes" pour les TAP et que la multiplicité des intervenants est là aussi inévitablement déstructurante et anxiogène, on amplifie le désastre, on l'accélère, on renforce le processus...Pourquoi ? Voilà la question qui me taraude...Et la réponse que je vois prendre forme me révulse au plus haut point...
JM
  • 2. JM | 20/12/2014
Vu ce que vit mon môme de 8 ans à La Neuve et que nous vivons en ce moment avec lui, (exclusion une semaine du péri scolaire à cause de "comportements inadaptés" : expression de sa colère par exemple quand on se moque à répétition de son nom de famille...)je me suis dit que j'allais imprimer ton texte pour le remettre à Madame la Directrice. Mais je crains que ce ne soit pris pour une provocation (de plus) et que ça nuise à mon mouflet ...parce que l'Institution et les pouvoirs qu'elle confie à des personnes qui, pour certaines, n'ont pas du se pencher beaucoup sur leur fonctionnement, est un système aveugle, répressif,qui ne supporte pas ce qu'il qualifie de "déviance" avec un vocabulaire qui fait froid dans le dos. Je te comprends très bien et je regrette que tu ne sois plus à l'école pour que mon gamin ait la chance de découvrir une autre vue des choses...

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