Mémoire...cellulaire...(12)

Belanger1

Une semaine s’était écoulée lorsque Tanguy se représenta.

Yoann l’invita à entrer en observation avec lui-même, à entrer dans cet espace intérieur, non pas comme en territoire ennemi mais avec bienveillance.

Tanguy n’aimait pas son corps et il n’attachait aucun intérêt à son bien-être physique. Comme s’il se punissait. Aucune activité sportive, une alimentation déséquilibrée, tabac et alcool, somnifères puis vitamines…

Le bilan était sombre et le travail à mener considérable.

Ce fut long avant que Tanguy n’entre en contact avec cet être intérieur qu’il avait toujours tenu à ignorer.

Sa première méditation achevée le fit pleurer...

 

Induction hypnotique, Canal de lumière, le fil du temps, la rencontre avec l’Enfant Intérieur.

Yoann savait que ça ne suffirait pas. Il fallait remonter à la source.

 

« On va faire une séance « conception » Tanguy.

-Et ça consiste en quoi ?

-À ce que tu revives ta conception. Toi en tant que cellule. »

 

Il se laissa guider.

« Tu vois se présenter devant toi un écran de cinéma. Le film projeté, c’est ta conception, les premiers instants de la vie en toi.

Le film commence. C’est une ovule que tu vois. Une ovule, et non pas un ovule, car elle est issue de ta mère et que c’est le Féminin sacré qui va chercher à s’unifier. Observe-la. Telle qu’elle t’apparaît. Comme dans un livre de biologie ou sous une forme symbolique. Laisse l’image prendre forme.

Comment est-elle ? J’aimerais que tu me la décrives.

-Elle est rouge, avec des excroissances à sa surface. Rouge transparent et je vois dedans comme des courants électriques.

-Quelle est sa taille ?

-Elle est très grande, on dirait une étoile. C’est chaud.

-Bien, et comment se comporte-t-elle ? Est-elle agitée ou calme ?

-Elle est impatiente, elle bouge dans tous les sens, elle tourbillonne sur elle-même.

-Très bien, c’est très bien. Elle semble animée par un fort désir de vivre, c’est ça ?

-Oui, c’est ça, elle attend avec curiosité, mais…

-Oui, quoi ?

-Il y a de l’inquiétude aussi. Parfois, je vois des tâches sombres, j’ai l’impression que c’est comme des tâches de peur. »

Yoann savait de quoi il s’agissait. Ce silence d’Emma, ce secret d’une conception non partagée.

« Tanguy, maintenant, j’aimerais que tu visualises les spermatozoïdes de ton père. Il y en a un particulièrement qui va apparaître, un particulièrement intéressé, attiré, déterminé. Cherche-le, il est là.

-Oui, je vois comme un petit têtard, avec une grosse tête, il est agité, il tape sa tête contre l’ovule et les autres sont plus loin. 

-Est-ce que l’ovule a envie de l’accueillir ?

-Oui, j’ai l’impression mais il y a toujours ces tâches noires à certains endroits.

-Tanguy, ça n’est peut-être pas le bon moment. Il ne faut pas chercher à tout prix à valider cet épisode. Si la fusion ne se fait pas cette fois, il y aura d’autres cycles.

-Si, je sens bien que le spermatozoïde a envie de le faire.

-J’aimerais que tu cherches une lettre sur sa tête, un X ou un Y, l’identité sexuelle que tu porteras.

-C’est un Y. Je vois un Y.

-Bien, très bien. C’est le garçon que tu t’apprêtes à devenir.

-C’est fait, le spermatozoïde est entré. Il a disparu à l’intérieur de l’ovule.

-Très bien, alors maintenant qu’ils ont fusionné, que cette pulsion de vie partagée s’est unifiée, laisse ce film se dérouler, les cellules se multiplier, par deux, par quatre, par huit, c’est toi qui prends forme, c’est la vie en toi qui se matérialise, c’est le premier jour de ta vie intra-utérine. »

 

Ils discutèrent lorsque la séance fut terminée. Tanguy voulait comprendre la présence de ces tâches noires.

« On peut penser que ta mère était inquiète et peut-être qu’elle culpabilisait aussi de n’avoir pas prévenu ton père.

-Et moi, j’ai ramassé cette culpabilité ? Pourquoi est-ce que je me sens toujours coupable de tout rater ?

-Il y a un élément essentiel dans tout ça Tanguy. Quelles que soient les conditions de ta conception et les tourments de tes parents, la pulsion de vie qui t’a permis d’être là s’est montrée la plus forte. C’est cette force de vie que tu peux honorer aujourd’hui. »

 

Yoann était convaincu lorsque Tanguy le quitta qu’il y aurait d’autres protocoles à venir.

Fin de semaine. Deux rendez-vous hebdomadaire. Il fallait enchaîner….

 

« Bonjour Tanguy, entre. Comment vas-tu ?

-Je ne suis pas allé en cours depuis deux jours. J’ai l’impression d’étouffer.

-Comment ça étouffer ? Tu as du mal à respirer ?

-Non, je me sens juste comprimé, comme enfermé. Je ne supporte même plus de rester dans ma chambre d’étudiant, je suis rentré chez ma mère.

-Comme si tu manquais de place autour de toi ? Comme si tout ce qui t’entoure t’écrasait ?

-Oui, c’est un peu ça.

-Et bien, le protocole que je pensais faire aujourd’hui devrait t’être bénéfique.

-C’est quoi ?

-La vie intra-utérine et la place dans le ventre.

-La place dans le ventre de ma mère ?

-Oui, c’est ça. »

 

Yoann dessina un schéma et l’expliqua à Tanguy.

« Tu vois Tanguy, pour un bébé, les émotions de la mère représentent un courant très puissant dont le bébé ne peut se protéger lorsque c’est nécessaire. C’est comme un flux électrique dont il va se charger, il n’y peut rien. Imagine une entité cellulaire en cours d’élaboration, comme un espace à remplir. Tout ce que la mère porte en elle va venir occuper une partie de cet espace, une sorte de vase communicant. Le plein se déverse dans le vide. C’est inéluctable et inconscient la plupart du temps. Il s’agit donc pour toi d’explorer ces fardeaux. Et de les déposer si tu les considères comme limitants. Il n’est pas question de rompre l’attachement à ta mère mais de faire en sorte que cet attachement soit clairement identifié et qu’il devienne juste, bon et utile. »

Induction, Canal de lumière, le fil du temps et des souvenirs, même les plus archaïques, les plus enfouis, au tréfonds des cellules.

 

L’écran de cinéma.

« Ce fœtus que tu vois, c’est toi, Tanguy. Prends le temps de te connecter à lui, de le redécouvrir, de sentir ce qui vibre en lui.

Comment est-il ? Quel âge lui donnes-tu ? Quelle forme, quelle activité ?

-Il est déjà grand, je vois ses mains et ses pieds, il a une grosse tête…Ses yeux sont fermés. Mais il ne bouge pas. Il a l’air triste.

-Comment est-il placé ?

-Il est en travers, il appuie sur les parois du ventre. Il n’a pas assez de place, c’est trop serré.

-C’est trop serré parce qu’il est en travers ?

-Oui, il est en travers mais parce qu’il n’y a pas assez de place dans l’autre sens.

-Comment ça ?

-Plus il a grandi et moins il y avait de place avec sa tête en bas alors il s’est mis en travers. »

Physiologiquement, c’était bien évidemment contradictoire mais Yoann gardait à l’esprit cette tension croissante d’Emma et sa prise de conscience au regard de son mari…Cette évidence pour elle qu’elle s’était trompée mais que le bébé était là et qu’il grandissait… Peut-être des regrets inavoués, peut-être des pensées d’avortement…Cette place qu’elle-même avait cherché à trouver dans sa vie s’avérait néfaste, une pression quotidienne. L’écrasement existentiel généré par son choix créait en elle une limitation de l’espace intérieur.

« Est-ce que Emma savait ce que tu vivais ?

-Je ne sais pas.

-Est-ce que tu le lui as dit ?

-Non, évidemment.

-Pourquoi ne l’as-tu pas dit ?

-Je suis trop petit, je ne peux pas lui parler.

-Et si elle avait su qu’est-ce qu’elle aurait dit ou fait ?

-Elle m’aurait dit de ne pas m’inquiéter et que je pouvais prendre plus de place, que je pouvais bouger.

-Et qu’est-ce que tu aurais fait alors ?

-Je me serais mis dans le bon sens.

-Et bien, fais-le maintenant. Dis à Emma que tu as besoin de bouger, que tu as besoin de davantage de place. Regarde l’espace autour de toi, étends tes bras et tes jambes, ressens ce cocon non pas comme une limite mais comme l’espace où ta vie prend forme, détache-toi des tourments de ta mère, elle ne souhaite pas que tu t’en charges et laisse la vie se diffuser en toi, sans peur, sans inquiétude, ça n’est pas toi qui pose problème à Emma, son amour pour toi est immense, ce sont juste des peurs liées à sa vie de femme qui limite ton espace mais elle n’a aucune mauvaise intention à ton égard, son regard de mère est empli de tendresse et d’amour, elle espère pour toi une vie belle et heureuse, ressens cet amour pour toi…Comment ça se passe pour toi ?

-J’essaie de bouger mais c’est difficile, je sens les parois qui résistent.

-Est-ce que tu distingues quelque chose qui t’empêche de le faire, pas seulement les parois de l’utérus mais un élément rapporté, une forme, une couleur, une masse, un objet ou un mot. Regarde autour de toi.

-Il y a une boule noire au-dessus de moi, en haut de l’utérus, là où je devrais mettre mes pieds.

-Est-ce qu’il y a quelque chose dans cette boule noire ou à sa surface ?

-Je vois de la peur et de la honte.

-C’est comment ?

-Comme des piquants sur la boule noire.

-Comment sais-tu que c’est de la peur et de la honte ?

-Je vois les mots inscrits sur la boule. Elle tourne lentement sur elle-même et je vois les mots qui apparaissent.

-Est-ce que ta mère sait que cette boule est là ?

-Je ne sais pas.

-Alors, dis-lui que cette boule te gêne, qu’elle ne t’appartient pas mais qu’elle prend trop de place.

Comment ça se passe pour toi ?

-Elle m’écoute.

-Est-ce qu’elle te dit quelque chose ?

-Que ça n’est pas à moi.

-Très bien, alors maintenant, essaie de nouveau de bouger, de prendre la place de cette boule noire, elle n’existe que dans l’inconscient de ta mère, elle n’est qu’une chimère, tu n’as pas à la prendre, Emma ne le veut pas, elle ne souhaite que le meilleur pour toi.

-Oui, c’est mieux, je sens que je peux bouger. 

-Continue ce travail, avec amour, laisse la vie te remplir de sa force, elle s’est installée en toi, elle te nourrit, elle ne peut pas se tromper, ce don qu’elle t’accorde est une bénédiction, accueille cette vie avec bonheur et reconnaissance, au-delà des contraintes de l’existence. 

-C’est difficile encore.

-La boule noire te gêne encore ?

-Non, ça n’est pas, il n’y a rien dedans qui me bloque maintenant. Mais…

-Oui ?

-J’ai l’impression que je ne dois pas la déranger, que je dois rester caché, que le monde dehors n’est pas pour moi. Que personne ne m’attend, qu’ils sont même dangereux, qu’il y aura toujours quelqu’un pour venir m’arracher au bonheur.»

 

 

Ils discutèrent longuement après la séance.

Les ressources que Tanguy avait pu retirer de cette vie intra-utérine, cette capacité à exister malgré les pesanteurs héritées, malgré les peurs acquises. Les larmes du jeune homme. Un désespoir qui semblait inguérissable. Cette certitude  qu’il n’était plus qu’un fardeau. Cette incapacité à extraire de son chemin de vie la moindre marque d’estime.

« …m’arracher au bonheur… »

Le symbolisme était évident.

Yoann savait ce qu’il devait encore faire.

Garder confiance, rester patient et déterminé. Laisser l’Inconscient épurer les strates figées de l’histoire personnelle, explorer les traumatismes irrésolus, les immobilismes emplis de peurs.

Le travail de toute une vie.

Il fallait continuer.

 

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