Réussir sa vie

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"Laisser derrière soi quelque chose de bon."

On pourrait penser que c'est une évidence et que les situations qui répondent à cette exigence sont facilement identifiables mais elles sont en fait très partagées selon la conscience de l'individu et ses valeurs. 

Prenons le cas d'un chimiste travaillant pour Monsanto. S'il parvient à mettre au point une molécule répondant au cahier des charges de l'entreprise, il sera considéré comme un très bon élément, il sera reconnu, gagnera un bon salaire, il pourra subvenir largement à ses besoins et à ceux de ses proches, il ne manquera de rien, il aura une image très forte dans la société, la réussite professionnelle, un haut niveau de vie... On peut élargir cet exemple à beaucoup, beaucoup d'autres secteurs professionnels. 

Si je reprends les termes de M macron :" Il y a ceux qui réussissent et ceux qui ne sont rien", il est impossible d'établir objectivement ce que signifie la "réussite sociale" car les formatages, conditionnements et valeurs qui y sont représentées ne sont pas nécessairement des "choses justes"...

L'individu qui a imaginé les mines antipersonnelles et a participé à leur mise au point... Il est considéré par son entreprise comme un "bon" élément.

L'exploitant agricole qui enferme des milliers de vaches dans des usines est considéré comme un "bon" exploitant au regard des prix qu'il pratique et les consommateurs s'en réjouissent et par leurs achats irréfléchis contribuent à son maintien et même à son développement.

L'ingénieur qui a travaillé sur l'élaboration de l'EPR chez Areva est considéré comme un "bon" élément et il est très bien rémunéré. Son niveau social est élevé et sa reconnaissance ne souffre d'aucune critique. 

Le député qui s'accoquine avec les lobbies alimentaires ou pharmaceutiques le fait sans aucun problème moral étant donné qu'il a été élu. Il se considère comme la voix du peuple. Il est au "service de la nation" et ses actes se dédouanent par là-même. C'est stupéfiant mais un bon nombre de ses individus a une capacité étonnante à justifier l'innomable.

Je pourrais continuer ainsi fort longtemps. Les exemples qui concernent cette fameuse "bonté" sont beaucoup trop sujets à des dérives néfastes pour être validés. 

Si je cherche deux exemples très représentatifs du problème, je choisirais l'individu qui touche le RSA et n'a pas d'emploi durable mais uniquement des emplois précaires, mal payés, incertains et déconsidérés par la société civile. De l'autre côté, je choisis le financier qui conseille des individus riches et n'ayant aucune difficulté à survivre. 

Le premier est souvent considéré comme un "profiteur, une sangsue, un assisté."

Le deuxième, alors qu'il contribue à des fuites de capitaux absolument gigantesques, est apprécié de ses clients, son train de vie est digne d'un TGV, sa reconnaissance indéniable, il n'est poursuivi par aucun organisme d'état, les administrations ne lui réclament pas trois fois les mêmes papiers, il n'a lui-même aucun problème de conscience étant donné qu'il ne fait qu'obéir aux demandes de ses clients, il n'est pas responsable de l'incurie volontaire de l'état et des intérêts personnels des députés qui votent les lois censées empêcher les fuites de capitaux et par conséquent l'appauvrissement du pays avec toutes les conséquences sur les populations et notamment celles qui sont le plus dans le besoin matériel. 

Lorsqu'un état capitaliste manque d'argent, il considère que les populations riches doivent être préservées étant donné qu'elles contribuent fortement au PIB du pays alors que les couches sociales défavorisées ne sont que des taches de crépis sur la citadelle des nantis. 

Lorsqu'un état, par son président lui-même, considère qu'une personne qui réussit sa vie est avant tout un consommateur et un créateur de richesses, cet état n'a que faire de ceux qui ne sont rien, sauf à les convaincre en périodes électorales, que tout sera fait pour améliorer leurs situations...

Il y a des allocataires du RSA qui ont déjà réussi leur vie parce que leur niveau de réflexion sur le fonctionnement de la société les a amenés à réaliser qu'il leur était impossible de se dissoudre existentiellement dans le mécanisme d'exploitation du travailleur et de la hiérarchie sociale, que les valeurs humaines de respect de la vie et de l'attention portée aux actes quotidiens avaient davantage d'importance que la taille de leur maison, de leur voiture, du prix de leurs vêtements, de leurs dépenses hebdomadaires en futilités à la mode.

Il y a des allocataires du RSA qui pourraient pourtant vivre un peu moins difficilement, financièrement, si l'état décidait que la perte de milliards dans les paradis fiscaux sont une plaie ouverte qui saigne le pays. Non pas qu'il s'agirait simplement d'augmenter les allocations mais surtout de créer des emplois... Il est trop facile d'accuser l'allocataire du RSA de ne "rien" faire. C'est un raccourci digne de l'Inquisition.

"Tu n'es pas un bon consommateur au regard de notre Dieu "Croissance" et tu seras puni pour ta paresse, mécréant. "

Il ne dépense rien inutilement pourtant, son train de vie ne le lui permet pas, il ne consomme pas à tout-va, au rythme des modes et de l'abandon général aux valeurs marchandes, il ne prend pas l'avion pour aller signer des contrats mirobolants sans imaginer un seul instant le niveau de pollution généré par un avion de ligne, il ne contribue pas à la destruction de l'état par la perte annuelle de 60 milliards de détournements légaux dans les paradis financiers, il ne fabrique rien qui puisse porter atteinte à la vie pour des enrichissements personnels, il exploite parfois un petit potager et se réjouit de ce que la terre lui donne, ses relations sociales sont nourries par des valeurs solidaires et empathiques... Il y a une erreur gravissime sur la cible...

Bien sûr qu'on peut trouver des individus antipathiques parmi les allocataires du RSA, des gens n'ayant aucunement réfléchi à leurs choix de vie, des individus errant dans des existences figées, des individus ne cherchant qu'à prolonger une existence remplie d'envies et de frustrations, bien sûr qu'il y a là, tout comme dans les populations aisées, des individus capables de vivre dans une totale observation de soi...

Mais de toute façon, cela ne change en rien que l'expression "réussir sa vie" comporte des interprétations faussées par des éducations formatées au service des valeurs marchandes, que le monde occidental n'est absolument pas une référence dans l'échelle du bonheur des populations et que la course à la croissance, qu'elle soit étatique ou individuelle, est un pis-aller insignifiant au regard de la réussite existentielle.

Entre l'avoir et l'être, la marge est gigantesque, tellement vaste que beaucoup décident, par faiblesse, de travailler à "l'avoir". Le chemin est tout tracé.

Pour ce qui est de "l'être", le chemin doit être construit par chacun et la tâche est bien plus exigeante. 

Là, il sera possible de "réussir sa vie."

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